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mardi, octobre 17, 2017

575_ Mardi 17 octobre 1961 à Paris- in Le Choc des ombres



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Mais lorsque ce parti lança il y a quelques jours l’appel à manifester le mardi 17 octobre pour dénoncer le couvre-feu discriminatoire instauré par Papon aux seuls « FMA », Français musulmans d’Algérie, et pour revendiquer l’autodétermination, il n’hésita pas longtemps. L’appel « habillez-vous comme au jour de l’aïd » fit le tour du bidonville et remplit les cœurs d’espoir. À la sortie du travail il finit son service à 13 h Kada se rendit directement aux Bains-douches, au 20 rue des Pâquerettes à deux cents mètres du camp. Il cadenassa son vélo à l’entrée. Il se lava dans la cabine N° 8 qu’il choisit chaque fois qu’il se rend dans ces douches. Si elle est occupée, il attend. Hier elle était libre. Il se rasa et rentra chez lui pour se changer. Exceptionnellement il s’habilla de son pantalon et veste de tergal noir et d’une chemise blanche, son unique costume qu’il réserve aux belles occasions. Puis il lissa ses cheveux avec de la brillantine, aspergea son visage et la chemise d’eau de Cologne. Lorsqu’il finit, il demanda à sa femme silencieuse dont il voyait bien les larmes couler sur ses joues de n’ouvrir à personne avant son retour. Puis il l’embrassa sur le front et lui dit « arrête, ça sert à rien ». Kada ne veut pas que Khadra manifeste. Une autre fois peut-être. Pourtant beaucoup d’hommes accompagnés de leurs enfants et épouse quittèrent le bidonville par petits groupes après avoir été fouillés par des responsables du Front. Aucun manifestant ne devait porter d’arme ou d’objet contondant. Ils sont tous convaincus que la cause qu’ils défendent est juste, qu’elle seule les extirpera de leur misérable condition. Lorsqu’il arriva à hauteur de l’entrée principale du bidonville, Kada se prépara à la fouille. Il leva les bras pour faciliter les palpations du frère de El-djebha. Seuls les hommes étaient palpés. Kada avait rendez-vous avec Lahouari au café-hôtel de la rue de la Garenne, mais il ne l’y trouva pas. C’est son adresse, celle du café de Ali, que beaucoup parmi les habitants de La Folie donnent pour toutes leurs correspondances, parfois même pour les rendez-vous. C’est chez Ali également que l’on dépose très discrètement les cotisations pour le FLN. Lors d’une ronda entre deux distributions de cartes ou d’une pioche pendant une partie de dominos, on adresse un signe à la personne chargée de la collecte et le tour est joué. À la fin de la partie, le militant attend le donateur derrière le comptoir, l’échange est voulu banal avec salamalecs et embrassades. Le client remet discrètement au militant une enveloppe (les billets sont toujours glissés dans une enveloppe qu’on cachette sans y porter d’inscription), on rajoute quelques mots et on se quitte jusqu’à la prochaine rencontre. Parfois c’est dans l’escalier interne qui mène à l’hôtel, ou dans une chambre que l’enveloppe passe d’une main à l’autre. Si la personne ne peut se présenter, c’est Ali qui a la charge de donner l’argent au collecteur en spécifiant le nom du bienfaiteur. C’est précisément à Ali que Kada remet plus ou moins régulièrement les 9500 anciens francs que ses parents récupèrent à Saint-Leu. Kada continue d’aider sa famille, même si c’est encore plus difficile qu’aux premières années. Lorsque Ali ou quelqu’un d’autre pose des questions, parfois délicates, concernant l’engagement politique de Kada, Lahouari remet aussitôt les choses dans l’ordre qu’il décida. Il protège en toutes circonstances son cousin. Ce mardi, Ali ferma plus tôt son café pour signifier aux habitués leur responsabilité. Mais lui-même ne se rendit pas à la manifestation, il resta pour avoir l’œil sur les va-et-vient dans son hôtel. « Wallah je ne l’ai pas vu » dit l’hôtelier à Kada qui alla alors se fondre parmi les milliers de manifestants partis à l’assaut des beaux quartiers de Paris. Kada trouve que même sous un temps maussade comme hier, sombre et pluvieux, ces quartiers sont magiques, comme sortis d’un rêve de vacances. Lorsqu’il s’y rend, à l’occasion de circonstances extraordinaires, il les traverse les yeux rivés au sol, car il ne veut déranger personne ni quoi que ce soit, « mais aujourd’hui c’est une autre histoire » pensa-t-il alors qu’il atteignait Neuilly.


Il transita par le Rond-point de La Défense, un des lieux de rassemblement. Il continua sur l’interminable avenue de Neuilly avant de gagner la Seine et le pont qui porte le même nom. Ni la nuit qui s’installait, ni le froid qui se faisait plus vif, ni la pluie qui se remit à tomber, fine et perçante, ne découragèrent les manifestants qui arrivaient de toutes parts par flots ininterrompus : Puteaux, Courbevoie, Asnières, La Garenne... La masse des gens était devenue si dense que rares étaient les véhicules à moteur qui pouvaient circuler normalement. On n’entendait aucun slogan, juste le bruit des pas sur la chaussée mouillée, le clapotis de l’eau et les voitures au loin. C’est là, sur le pont de Neuilly, au-dessus de l’Île du Pont, que Kada reçut les premiers coups de bidules. Au loin on entendit des bruits secs, comme des coups assenés avec violence, suivis d’un mouvement de foule, des cris de femmes. Lorsque des fusillades retentirent, se sont ses enfants qui apparurent spontanément à Kada. Il prit peur et aussitôt se déprécia de se laisser gagner par cet état et les tremblements qui s’emparaient de ses jambes, mais c’était au-delà de ses forces. Il tenta de se ressaisir, fit demi-tour. La peur gagnait d’autres manifestants. Des enfants et des femmes couraient dans tous les sens et, de nouveau, Kada pensa à sa famille, à ses fils. Monique avait promis de passer à la maison, comme souvent les mardis, pour consacrer une heure de son temps qu’il ne lui viendrait jamais à l’esprit de compter au petit Messaoud pour qu’il apprenne à lire correctement et comprenne la leçon. Mais le matin il avait entendu dire que Monique avait la ferme intention de se joindre aux manifestants. Il la revoyait dans ses pensées. Il l’entendait : « Messaoud, retiens bien ceci, le mot qui dit ce que font les personnes, les animaux, ou les choses… » Kada ne savait plus, il ne retint pas la suite, « est un verbe, un verbe. » Il la voyait, penchée sur son enfant « lit Messaoud, lit : la fille rit. Le chat miaule. Le train roule. » Et Messaoud reprenait les phrases écrites sur son premier livre de grammaire française, à la lueur de la bougie, en faisant glisser son doigt le long des jambages et traverses des lettres, et il répétait encore à la demande de Monique : « la fille rit... » Kada sourit à cette pensée. Comment son fils, qui n’a que sept ans, pouvait saisir ce que lui-même ne comprend pas ? Des policiers, groupés, chargèrent de plus belle : « ratons! », « fellouzes! », « crouillats! » La présence des Français musulmans d’Algérie dans les rues est perçue comme un défi, comme la violation du couvre-feu instauré pour eux seuls, dès 20 h 30. Des Forces de police auxiliaire sautèrent des cars Renault noirs qui venaient des rues adjacentes et se mirent à frapper au hasard avec leurs armes. L’un d’eux se rua sur Kada qui avançait le long des immeubles, tête basse. Plongé dans ses pensées il ne comprit pas de suite ce qui lui arrivait. Il projeta ses bras devant lui pour protéger son visage, son corps. L’agent de police redoubla de férocité. Il lui assena de violents coups avec la crosse de son arme qui causèrent de nombreux hématomes et fendirent son arcade sourcilière. Le policier hurlait, ahanait entre deux injures « pourri, fellaga! » Dans sa tentative de se dégager de l’emprise de cette force tombée sur lui qu’il ne voyait pas, Kada ne réalisait pas qu’il avait affaire à un agent de l’ordre public. Il était submergé par une force physique, un rocher, un camion, un monstre. Il revit madame Hervo, son fils Messaoud, sa mère. Puis il bascula. Il tomba à terre, face contre le trottoir ruisselant d’eau boueuse. Il demeura ainsi, immobile, pendant un temps dont il ne sait s’il dura dix minutes ou soixante, avant de se relever, aidé par des manifestants. Les FPA avaient, lui dit-on, embarqué dans leur fourgon plusieurs marcheurs. Kada entendait comme des échos au loin, un brouhaha. Il devinait les slogans : « les racistes au poteau, l’Algérie algérienne! » Celui-ci avait fait plusieurs fois le tour du bidonville. L’homme qui le soutenait par la main lui demanda de relever la tête « Rfâ rassek ya si Mohamed ». Au ton sec de sa voix, Kada supposa que l’homme appartenait au service d’ordre ou d’encadrement. Il le remercia du regard. Ses lèvres tremblaient comme ses paupières. Puis il reprit la marche, incertaine, sur une centaine de mètres. Les tiraillements de son cuir chevelu l’obligèrent à des grimaces qui déformaient son visage. Kada décida d’abandonner. Il s’éloigna des marcheurs malgré la garde des membres du FLN. L’homme qui aida Kada poursuivit son travail, loin de lui. Mais la surveillance devenait moins sévère, du fait de la nuit. Kada entama une marche à travers d’autres rues moins chargées, une marche à contresens des manifestants. Il atteignit La Folie en rasant les murs, trempé, flageolant sur ses jambes, la honte au cœur et la peur au ventre d’être découvert ou d’être tué. La semaine précédente, à Gennevilliers, un jeune Algérien qui sortait d’un cours du soir de rattrapage, fut froidement abattu. Un autre, âgé de 13 ans, fut tué par une rafale tirée par des policiers à Boulogne-Billancourt, rue Heinrich. Depuis le début du mois, il ne se passe pas un jour sans que l’on apprenne l’assassinat ou le meurtre d’un homme, parce qu’il est Algérien ou apparaissant comme tel. Un Portugais et un Sicilien basanés furent ainsi tués durant ce mois d’octobre. Un journal titra : « Événements d’Algérie : deux Européens victimes d’une bévue policière à Paris. »

Dans le tuyau asséché, Kada se remet peu à peu. « Pourquoi cette haine? » se demande-t-il. Il tente de se redresser, mais la canalisation dans laquelle il se terre est trop étroite, même pour lui. Ses bras, ses jambes, sont endoloris. Il ne s’en veut pas d’avoir fait le choix de la manifestation contre les autorités, mais il ne s’attendait pas à une telle fureur. Mourir pour avoir marché avec les frères! Tôt le matin, il abandonne discrètement sa cache. Il est transi de froid. Il a faim et soif. Avant que l’animation plus ou moins habituelle ne gagne de nouveau le bidonville, Kada atteint sa baraque, de l’autre côté. Lorsqu’il ouvre la porte, il comprend à la vue de ses yeux rougis que Khadra ne dormit pas de la nuit et qu’elle pleura toutes les larmes de son corps. Elle ne se risque pas à flageller ses cuisses comme elle est tentée de faire et comme il est de coutume de procéder dans de telles situations, et la situation en l’occurrence se manifeste en cet homme devant elle, hagard, au front marqué par des plaies, le corps recouvert de lambeaux dégouttant d’eau sale, un homme qu’elle reconnaît à peine. Mais c’est la guerre et Kada la prie de se calmer, de reprendre ses esprits « ma ândi walou, ma ândi walou », je n’ai rien répète-t-il. Khadra, nerveuse, va chercher du bois pour lui faire chauffer de l’eau, en gémissant, la main sur la bouche. Les enfants dorment.
Ce mercredi, un autre silence plus grand et plus lourd, semblable à ceux de trois cimetières réunis, plane sur le bidonville. Dans un murmure partagé, des hommes de bonne volonté soulagent les blessés qui se comptent par centaines et qui ne veulent surtout pas se rendre à l’hôpital. Ils prendraient le risque d’être arrêtés et torturés. Il faut à Kada trouver des arguments suffisamment solides pour justifier son absence et son état physique auprès du chef d’équipe. Il soupire à la pensée qu’il aura le soutien de Mario, même si son chef n’est pas dupe.
Alors que Le Populaire de Paris compare la vie des Algériens à celle des prolétaires du siècle passé, l’Express fait un long compte-rendu de son correspondant « chez les melons, les crouillats, les bicots… » et titre en une sur le visage d’un fils de ceux-là : « Jean Cau chez les ratons ». Pour 1,25 NF.


In : Le Choc des ombres. Incipit en W, octobre 2017, 300 pages.

jeudi, octobre 05, 2017

574_ Philip Roth ?

Jeudi 5 octobre (!) 2017

Dans deux ou trois heures maintenant sera décerné le prix Nobel de littérature 2017 et je n’ai qu’un souhait (renouvelé chaque année), celui de voir récompensé le génial Roth, Philip Roth. D’aucun parient sur Haruki Murakami, Don DeLillo. Je pense que Roth a toutes ses chances et tous les mérites. Il nous régale depuis tant et tant d’années. Il me semble qu’il a arrêté d’écrire après Némésis (Ed Gallimard, 2012).
Magnifique Némésis (comme Exit le fantôme, comme J’ai épousé un communiste, comme La tâche etc.) : Bucky est un grand athlète (javelot) et professeur de gymnastique. Il est atteint de polyo, et culpabilise beaucoup de n’avoir pu participer à la guerre (39-45) et peut-être mourir en héros. Mais sa guerre il l’aura. Une guerre contre cette maladie qui l’a frappé et qui terrasse plusieurs de ses élèves et au-delà, dans tout le quartier, dans tout Newark…
Magnifiquement conté… « Écoutons » Philip Roth et ses anaphores (p143) :
« … Cette hutte en rondins, simple et confortable, avec ses fanions aux couleurs des écoles, ses pagaies décorées, ses cantines couvertes d’étiquettes et ses étroits lits de camp avec les chaussures, les tennis et les sandales rangées dessous ; avec, dormant en toute sécurité, cette bande d’adolescents robustes, en pleine santé – cela semblait aussi éloigné de la guerre de sa guerre qu’il lui était possible de l’imaginer. Ici, il avait l’amour innocent de ses deux futures belles-sœurs et l’amour passionné de sa future femme ;

ici il avait déjà un élève comme Donald Kaplow qui brûlait de profiter de ses leçons ; ici, il avait une magnifique plage aménagée et des douzaines de jeunes, plein d’énergie, qu’il pouvait former et encourager ; ici, à la fin de la journée, il avait le grand plongeoir d’où il pouvait faire ses plongeons en toute tranquillité. Ici, il était
 protégé par le plus sûr des refuges contre le tueur déchaîné dans sa ville. Ici, il avait tout ce don Dave et Jake devaient se passer, et don les gosses du terrain de jeu de Chancellor devaient se passer, et dont tous les habitants de Newark devaient se passer. Mais, ce qu’il n’avait plus, c’était une conscience qui le laissât en repos… »


Si vous n’avez  pas encore lu Philip Roth, jetez-vous sur n’importe lequel de ses romans, c’est un délice. Simplicité, humour (et de belles histoires).


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lundi, octobre 02, 2017

573_ Le choc des Ombres - mon dernier roman


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Au moment même où j’apprenais hier – il était 14 heures  – l’agression contre deux jeunes filles à la gare Saint-Charles (Marseille) « par un homme qui criait Allah Akbar », je mettais un terme à mon dernier roman. Il porte justement sur la question de la haine (des haines).

En fait je relisais une dernière fois le manuscrit. Et donc au moment où j’ai appris la nouvelle, je relisais ce passage du manuscrit :



« En un éclair il plonge la main dans son blouson de cuir pour extirper son Zwilling, et, comme s’il avait fait cela toute sa vie, dans un geste théâtral faisant onduler son corps sans quitter des yeux Charly, le plante dans sa poitrine en hurlant ‘‘Allahou Akbar !’’ Une fois, deux fois, trois fois. Autant de coups que de cris de guerre… »



Ce préambule pour vous annoncer que mon dernier roman sera en librairie dans trois semaines environ.



Vous qui résidez en France, s’il vous intéresse, je vous ferai une réduction exceptionnelle de 40% !  (jusqu’au 31 décembre 2017) c’est à dire 10,80 € (sans autre frais) au lieu de 18.



Vous qui résidez en Algérie, vous le trouverez probablement à la librairie El-Idjtihad, 9 rue Areski Hamani, ex Charras (où se trouvent déjà quelques-uns des mes écrits), à Oran aussi (j’espère) à la librairie Livres Art et Culture, 22 rue Moulay Mohamed (où se trouvent également quelques-uns des mes écrits). C’est au centre-ville, sur la rue qui monte en face du café Le Clichy, au croisement de Ben M’hidi).

Vous le trouverez à ces adresses, mais pas avant Le Salon international du livre d'Alger qui se tiendra du 26 octobre au 5 novembre.



samedi, juillet 01, 2017

572_ Simone Veil, Tamazgha, la loi d’arabisation, 1998…



Nous sommes nombreux à être peinés par la disparition de Simone (Jacob) Veil. Nous sommes nombreux à avoir quelque raison d’aimer cette grande dame. Nous sommes nombreux à se souvenir d’une anecdote, d’une petite histoire qui nous en rapproche. Voici la mienne.

Durant les années 90, alors que l’Algérie vivait dans la terreur, « les Décideurs » avaient fixé le 5 juillet 1998 comme date buttoir pour l’application de la « Loi 91-05 du 16.01.1991 portant généralisation de la langue arabe » qui excluait les autres langues nationales et risquait de marginaliser une partie des Algériens.



A Paris nous avons créé un groupe de travail (avec notamment Abdou E, Ahcène T., Sid-Lakhdar B., Mouhoub N-M, Ferhat M., Ahmed H…) pour l’abrogation de cette loi, dans les locaux de Tamazgha (rue Bénard), sachant qu’un groupe de personnalités allait bientôt se rendre en Algérie, sous l’égide de l’ONU. Nous avons préparé un texte en trois parties détaillant notamment les conséquences de cette loi.



Le 20 juillet, notre BookPress étant prêt il nous fallait le remettre à des membres du dit groupe de la mission onusienne. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés Sonia X., Naït-M. Mouhoub, Ferhat M.(1) et moi-même au siège de l’Unesco, place Fontenoy. Nous avons été reçus par un responsable de la sphère Maghreb, monsieur Sayyad, un Yéménite et son adjoint l’Algérien Rahmani auxquels nous avons expliqué notre démarche en leur remettant un exemplaire du Mémorandum. Nous avons été reçus également à l’ambassade du Portugal par madame Pilar ( ?) qui nous a promis de remettre le document à monsieur Mario Soares. Enfin nous nous sommes rendus rue Bixio dans le 15° pour remettre ce même BookPress à madame Simone Veil. Nous avons été accueillis par sa secrétaire qui a excusé l’absence de madame Veil, en rendez-vous. Là aussi, nous avons expliqué (plus en détail qu’au téléphone) la raison et l’importance de nos travaux. La dame qui nous a longuement entretenus nous a promis elle aussi de remettre le document à qui de droit. Madame Veil faisait partie de la Mission d’information de l’ONU présidée par Mario Soares. Cette mission s’est rendue en Algérie deux jours plus tard avec dans les bagages d’autres documents comme ceux relatifs aux milliers de Disparitions forcées (niées par le pouvoir algérien et la presse). Elle y est restée 13 jours. Nous avons gardé les contacts avec ces personnalités (individuellement très à l’écoute) pendant quelques semaines, jusqu’à la réaction de la LADDH.

J’ai écrit ce texte, hier soir, dès que j’ai appris la nouvelle de la disparition de Simone Veil, spontanément, juste pour dire mon affection, mon émotion à la suite de sa disparition.



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LE BREBANT _ Montmartre / Poissonnière
(1) : Ferhat M. : le chanteur qui a perdu tout sens de la raison, de la mesure et de l’éthique, celui-là même qui pousse les Algériens à l’extrémisme. Celui-là même (j’en avais parlé ici il y a quelque temps) qui un jour de décembre de cette année-là, dans la Brasserie Le Brebant à Paris – alors que venaient de nous quitter Hocine Zahouane, et Da El Mouhoub – me raconta des histoires scabreuses et incroyables, et d’un irrespect total contre Matoub Lounès, contre Saïd Sadi, contre le MCB…)
 





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LE MONDE.FR   30 06 2017


Simone Veil est morte à l’âge de 89 ans, a fait savoir  sa famille vendredi 30 juin. L’ancienne déportée incarne – à sa manière – les trois grands moments de l’histoire du XXe siècle : la Shoah, l’émancipation des femmes et l’espérance européenne. Au cours de sa vie, Simone Veil a en effet épousé, parfois bien malgré elle, les tourments d’un siècle fait de grandes désespérances mais aussi de beaux espoirs : elle fait partie des rares juifs français ayant survécu à la déportation à Auschwitz, elle symbolise la conquête du droit à l’avortement et elle est l’une des figures de la construction européenne.

Un matricule tatoué sur le bras gauche

Pour Simone Veil, née Jacob le 13 juillet 1927 à Nice, la question juive aurait pourtant pu rester un simple enjeu culturel. Installés depuis plusieurs siècles sur le territoire français, les Jacob vivent loin, très loin des synagogues. « L’appartenance à la communauté juive était hautement revendiquée par mon père, non pour des raisons religieuses, mais culturelle, écrit Simone Veil dans son autobiographie. A ses yeux, si le peuple juif demeurait le peuple élu, c’était parce qu’il était celui du Livre, le peuple de la pensée et de l’écriture. » André Jacob est un architecte qui a remporté le second Grand Prix de Rome. Sa femme a abandonné à regret ses études de chimie pour se consacrer à ses quatre enfants : Denise, Milou (Madeleine), Jean et Simone, sa préférée.
Pendant la guerre, la France rappelle aux Jacob qu’une famille juive n’est pas une famille comme les autres. En 1940, le « statut des juifs » signe brutalement la fin de la carrière du père de Simone Veil : cet ancien combattant de la Grande Guerre se voit retirer du jour au lendemain le droit d’exercer son métier. Trois ans plus tard, les Jacob, qui se sont réfugiés à Nice, sont arrêtés par les Allemands. A l’aube du 13 avril 1944, Simone, sa mère et sa sœur sont embarquées dans des wagons à bestiaux qui s’immobilisent deux jours et demi plus tard, en pleine nuit, le long de la rampe d’Auschwitz-Birkenau (Pologne). Sur le quai, au milieu des chiens, un déporté conseille à Simone, qui a 16 ans et demi, de dire qu’elle en a 18, ce qui lui vaut d’éviter les chambres à gaz.

Le lendemain matin, un matricule est tatoué sur le bras gauche de Simone, qui est affectée aux travaux de prolongation de la rampe de débarquement. Simone, sa mère et sa sœur sont ensuite transférées à quelques kilomètres d’Auschwitz-Birkenau afin d’effectuer d’épuisants travaux de terrassement. Neuf mois après qu’elles sont arrivées, le 18 janvier 1945, les Allemands, inquiets de l’avancée des troupes soviétiques, rassemblent les 40 000 déportés dans l’enceinte du camp : c’est le début de la « marche de la mort ». Simone, sa mère et sa sœur marchent pendant 70 kilomètres dans la neige par un froid polaire avant d’être entassées avec d’autres déportés sur des plates-formes de wagons jusqu’au camp de Mauthausen, puis, de Bergen-Belsen.

La mémoire du génocide

La fin de la guerre est proche mais elle a broyé les Jacob : la mère de Simone Veil meurt du typhus à Bergen-Belsen, son père et son frère Jean sont déportés. Pendant des décennies, Simone Veil ignorera dans quelles conditions les deux hommes de la famille sont morts - jusqu’à un jour de 1978 où la ministre de la santé rencontre Serge Klarsfeld. « Je venais de publier le Mémorial de la déportation des juifs de France, un livre qui recense, convoi par convoi, les nom, prénom, date et lieu de naissance de chacun des 76 000 déportés juifs de France. Ce jour-là, au ministère de la santé, je lui ai appris que son père et son frère avaient quitté la France par le convoi 73. Il s’est scindé à Kaunas, en Lituanie, et une partie des déportés sont partis vers Tallinn, en Estonie. Sur ce convoi qui comptait 878 hommes, il n’y eut que 23 survivants. Nul ne sait où et quand sont morts le père et le frère de Simone Veil. »

Comme beaucoup de rescapés, Simone Veil n’a jamais caché que l’essentiel de sa vie s’était joué pendant ces longs mois passés à Auschwitz-Birkenau. « J’ai le sentiment que le jour où je mourrai, c’est à la Shoah que je penserai », affirmait-elle en 2009. Contrairement à certains déportés, elle gardera toute sa vie, sur son bras gauche, le matricule 78651 d’Auschwitz. « Certains rescapés ont préféré tenter de tourner la page en effaçant le numéro que les nazis avaient tatoué sur leur bras, d’autres ont décidé d’affronter le “souvenir”, explique son fils Pierre-François. C’est le cas de maman. L’été, elle était souvent bras nus, son numéro était encore plus visible qu’aujourd’hui. »
Toute sa vie durant, Simone Veil œuvre sans relâche en faveur de la mémoire du génocide. Elle devient présidente d’honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et salue avec émotion, en 1995, le « geste de vérité » de Jacques Chirac, qui reconnaît pour la première fois la responsabilité de la France dans la déportation des juifs. La blessure reste cependant intacte. « Après la guerre, les rescapés ont compris qu’ils avaient survécu à un événement exceptionnel : la tentative d’extermination de l’un des peuples les plus anciens de l’histoire, analyse Serge Klarsfeld. Certains ont été écrasés pour toujours par cette immense catastrophe. D’autres y ont puisé une incroyable énergie, comme si le fait d’avoir des enfants ou un métier constituait une victoire sur le nazisme, comme s’ils voulaient que leurs parents disparus soient fiers d’eux. Simone Veil faisait sans doute partie de ceux-là. »

L’énergie d’une survivante

Dès son retour en France, Simone Veil défie en effet le temps et les hommes avec la stupéfiante énergie d’une survivante. « Elle a toujours eu un instinct vital très fort, comme si elle voulait inscrire son nom et celui de sa lignée dans la pierre, constate l’ancienne députée (UMP) Françoise de Panafieu. Quand on a survécu au plus grand drame du XXe siècle, on ne voit évidemment pas la vie de la même manière. Les enfants, le travail, la politique : elle a tout fait comme si elle défiait la mort. Elle voulait être exemplaire aux yeux de ses enfants, de ses proches et surtout, de tous ceux qu’elle a perdus. » A peine rentrée des camps, Simone Veil s’inscrit à Sciences Po, se marie, élève trois garçons et décide d’appliquer sans délai le principal enseignement de sa mère : pour être indépendante, une femme doit travailler. Au terme d’un rude débat conjugal, Antoine Veil finit par transiger à condition que sa femme s’oriente vers la magistrature.
Simone Veil évolue dans les milieux du Mouvement républicain populaire (MRP), dont son mari est proche, mais son cœur penche parfois à gauche : elle s’enthousiasme pour Pierre Mendès France, glisse à plusieurs reprises un bulletin de vote socialiste dans l’urne et s’inscrit brièvement au Syndicat de la magistrature. En mai 1968, elle observe avec bienveillance la rébellion des étudiants du Quartier latin. « Contrairement à d’autres, je n’estimais pas que les jeunes se trompaient : nous vivions bel et bien dans une société figée », écrit-elle.
Lors de la présidentielle de 1969, elle vote pour Georges Pompidou… sans se douter qu’elle intégrera bientôt le cabinet du garde des sceaux. Elle devient ensuite la première femme secrétaire générale du Conseil supérieur de la magistrature, puis, la première femme à siéger au conseil d’administration de l’ORTF. « Nos parents étaient assez atypiques, note son fils Jean Veil. Ma mère travaillait alors que celles de mes copains jouaient au bridge ou restaient à la maison. » « Nous habitions place Saint-André-des-Arts et quand elle était à la chancellerie, elle revenait déjeuner avec nous à midi, à toute vitesse », raconte Pierre-François Veil. « Et on finissait souvent de manger sur la plate-forme du bus parce qu’on était en retard ! ajoute son frère Jean. Notre mère n’était pas très exigeante sur le plan scolaire. Ses exigences portaient plutôt sur le comportement et la morale. Ce qu’elle ne voulait pas, c’est qu’on reste à ne rien faire. Ça, ça l’énervait beaucoup. »

« Nous ne pouvons plus fermer les yeux »

Car Simone Veil a la passion de l’action, pour ses enfants comme pour elle-même. Elle est bien vite servie. Un jour de 1974, le couple Veil dîne chez des amis lorsque la maîtresse de maison demande discrètement à Simone Veil de sortir de table : le premier ministre Jacques Chirac souhaite lui parler au téléphone. « Il m’a demandé si je voulais entrer au gouvernement pour être ministre de la santé, racontait-elle en 2009. J’étais magistrat, la santé, ce n’était pas la chose principale de mon existence mais après de longues hésitations, j’ai fini par accepter tout en me disant : “mon Dieu, dans quoi vais-je me fourrer ?” Pendant plusieurs semaines, je me suis dit que j’allais faire des bêtises. Au pire, on me renverrait dans mes fonctions ! »

La tâche de la toute nouvelle ministre de la santé s’annonce rude : le Planning familial s’est lancé dans la pratique des avortements clandestins. Le prédécesseur de Simone Veil à la santé Michel Poniatowski la prévient qu’il faut aller vite. « Sinon, vous arriverez un matin au ministère et vous découvrirez qu’une équipe squatte votre bureau et s’apprête à y pratiquer un avortement… » Simone Veil présente très rapidement un texte pour autoriser l’IVG, qui lui vaut des milliers de lettres d’insultes. « A cette époque, certains de ses amis ne voulaient plus la recevoir, d’autres ont cessé de lui adresser la parole, raconte Françoise de Panafieu, dont la mère, Hélène Missoffe, était secrétaire d’Etat à la santé dans le même gouvernement. On imagine mal, aujourd’hui, la violence des débats. »
Le 26 novembre 1974, alors que des militants de Laissez-les vivre égrènent silencieusement leur chapelet devant le Palais-Bourbon, Simone Veil monte à la tribune de l’Assemblée nationale pour défendre son texte :
« Nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les 300 000 avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, qui bafouent nos lois et qui humilient ou traumatisent celles qui y ont recours. (…) Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l’avenir. Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu’elles diffèrent de nous ; nous les avons nous-mêmes élevées de façon différente de celle dont nous l’avons été. Mais cette jeunesse est courageuse, capable d’enthousiasme et de sacrifices comme les autres. Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême. »
En réponse, le député René Feït fait écouter les battements du cœur d’un fœtus tandis que Jean Foyer (UDF) dénonce les « abattoirs où s’entassent les cadavres de petits d’hommes ». Jean-Marie Daillet (UDF), qui dira plus tard ignorer le passé de déportée de Simone Veil, évoque même le spectre des embryons « jetés au four crématoire ». Le baptême du feu est rude, mais pendant les débats, Simone Veil s’impose comme une femme politique de conviction : Le Nouvel Observateur en fait la « révélation de l’année ».

Présidente du Parlement européen

Simone Veil passe cinq ans au ministère de la santé, un poste qu’elle retrouvera de 1993 à 1995 dans le gouvernement d’Edouard Balladur. Elle est alors au zénith de sa popularité : en 1977, lorsque Antoine Veil se présente sous les couleurs du RPR aux élections municipales, à Paris, les électeurs ne cessent de lui demander s’il est le « mari de Simone Veil ». « Non, répond-il dans un sourire, c’est Simone Veil qui est ma femme… » Les collaborateurs de Simone Veil décrivent volontiers une femme exigeante, qui s’emporte facilement et supporte mal la médiocrité. Dans ses Mémoires, Roger Chinaud, qui l’a vue un jour tempêter contre son directeur de cabinet, affirme que dans ce domaine, il ne lui connaît qu’un seul rival, Philippe Séguin.

En 1979, Valéry Giscard d’Estaing, qui aime les symboles, décide de faire de Simone Veil, qui vient d’être élue députée européenne, la présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. « Qu’une ancienne déportée accède à la présidence du nouveau Parlement de Strasbourg lui paraissait de bon augure pour l’avenir », écrit-elle. Jacques Delors se souvient de l’élan de ces années-là. « Le Parlement européen faisait ses premiers pas, tout était neuf, tout était à inventer. Nous vivions dans les balbutiements d’une Europe enthousiaste mais Simone Veil a fait preuve, pendant sa présidence, d’une qualité rare : le discernement. Dès son discours d’intronisation, elle a souligné les difficultés de la construction européenne. »
Dans les années 1990, Simone Veil s’éloigne du monde politique pour se consacrer au Conseil constitutionnel. A la fin des années 2000, elle se retire peu à peu de la vie publique : en 2007, elle quitte le Conseil constitutionnel, puis, quelques semaines plus tard, la présidence de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Son mari et sa sœur sont décédés, elle vit au pays des souvenirs – celui de ses proches, bien sûr, mais aussi celui des morts de la Shoah. « Je sais que nous n’en aurons jamais fini avec eux, écrivait-elle. Ils nous accompagnent où que nous allions, formant une immense chaîne qui les relie à nous autres, les rescapés. »
  Anne chemin

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mercredi, mai 31, 2017

571_ Le prix de la reconnaissance littéraire : Kamel Daoud, Boualem Sansal et le système littéraire français de légitimation






Chers amis,


Que vous aimiez ou non la littérature algérienne, que vous appréciez ou non l’écriture (et les polémiques) concernant Boualem Sansal, Kamel Daoud…


S’il vous arrive de vous poser la question fort simple (mais pertinente) que voici : « Pourquoi tel auteur algérien fait la une de nombreux médias français
--> (et aussi spontanément celle de la presse francophone en vue en Algérie) et tel autre non (ou jamais) ? » alors lisez ce qui suit, cela vous édifiera sur la puissance du système  littéraire français ce « faiseur d’écrivains ».


Le texte qui suit, je l’ai écrit à la suite de l’écoute de l’émission (30 minutes) de Sylvain Bourmeau « La suite dans les idées » sur France Culture du 17 septembre 2016 (que j’ai découverte sur Facebook ce lundi 20 mars 2017, merci au facebooker Rouabhia Anis). Kaoutar Harchi était l’invitée. La jeune chercheuse « démonte » ce système, mais montre aussi combien on peut (lorsqu’on est en situation légitime d'attente de reconnaissance) se laisser entraîner dans des reniements, parfois douloureux…



L’article est consultable sur Le Quotidien d’Oran qui l’a publié hier mardi 30 mai 2017, ici :





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Il est aussi à lire sur le site de La Plume Francophone (avec deux ou trois modifications liées essentiellement à la lisibilité du texte)


Ici :

 
Le voici :















LA PLUME FRANCOPHONE:



Le prix de la reconnaissance littéraire : Kamel Daoud, Boualem Sansal et le système littéraire français de légitimation

Par Ahmed Hanifi (auteur)


Les éditions Pauvert ont édité un très intéressant ouvrage écrit par une jeune chercheuse et romancière, Kaoutar Harchi. Une étude issue de sa thèse de doctorat en sociologie (1). Kaoutar Harchi a enseigné au sein de différentes universités françaises et a publié de nombreux articles sur la littérature, notamment algérienne. Elle est chercheuse associée au Cerlis (Laboratoire Paris-Descartes, CNRS).

 

Sa recherche pose la question de la reconnaissance littéraire des écrivains non français d’expression française. Lorsqu’un écrivain écrit, il aspire à être publié, lu et reconnu. Kaoutar Harchi interroge cette consécration ainsi que les conditions et instruments de son obtention. Quel prix à payer impose-t-on aux écrivains ? Eux-mêmes sont-ils prêts à cela pour intégrer le club des consacrés ? Pour ce faire la chercheuse va « rassembler toutes les traces » (2), éléments de biographie, articles de presse, etc. Il s’agit, écrit-elle, « de rendre vie » aux auteurs étudiés, en revenant pour chacun sur sa biographie, sa trajectoire littéraire en intégrant échecs et victoires. Son analyse se présente sous la forme de cinq monographies d’écrivains algériens de langue française : Kateb Yacine, Assia Djebar, Rachid Boudjedra, Kamel Daoud et Boualem Sansal (ces deux derniers ont été ajoutés, ils ne figurent pas dans la thèse universitaire).

 

D’emblée se pose la question de « la langue de l’autre » et du rapport qu’entretient avec elle l’écrivain. Cette question est appréhendée différemment selon qu’on a commencé à écrire sous la colonisation ou après. Durant la colonisation les écrivains algériens « détournent la langue française contre ses usages dominants. » Kateb Yacine et Assia Djebar s’inscrivent dans une réalité coloniale, où, dépossédés de leur langue, « ils furent contraints » d’utiliser celle des dominants, mais ils résistent, ils refusent de contribuer à « révéler au monde la façon de vivre » des colons, ou « d’offrir à la littérature française un territoire supplémentaire » dont ils seraient absents. Kateb Yacine déclare « le défi a été pour moi de faire de la langue française le moyen d’exprimer le monde méconnu, caché ou nié de l’Algérie… ». Pour Assia Djebar, la langue française fut « non choisie au départ ». Kamel Daoud et Boualem Sansal s’affirment dans une Algérie indépendante. Leur rapport à la langue française est différent. Pour le premier, elle est celle « du rêve et du fantasme », même si dans la famille Daoud, il n’y avait pas ou peu de livres, tout au plus  « une quinzaine de livres chez mes grands-parents chez qui je vivais ». Le second a « une relation apaisée avec la langue française, elle est ma langue, je le ressens ainsi, je n'ai par conséquent aucun souci avec la question (3) ».

Tous ces écrivains, Kateb, Djebar, Daoud et Sansal furent d’une manière ou d’une autre consacrés par les institutions littéraires françaises. L’expérience de Rachid Boudjedra est particulière. Il a 21 ans à l’indépendance, et n’a commencé à publier qu’en 1965, « Pour ne plus parler/rêver » (Ed. SNED, Alger). Il nous a semblé intéressant, à la lumière de l’actualité ayant mis périodiquement sur le devant de la scène Kamel Daoud et Boualem Sansal, de ne retenir dans la recherche de Kaoutar Harchi que la partie traitant de ces deux écrivains.

 



La légitimité littéraire, un monopole parisien (4)

Les éditeurs Français des derniers romans de Kamel Daoud et Boualem Sansal, mais aussi (et surtout) les critiques médiatiques françaises de ces auteurs à la recherche de reconnaissance révèlent combien le système éditorial français – « un groupe restreint de spécialistes qui a le monopole de légitimer ou déligitimer un texte » – est intraitable.



Car Paris dispose en la matière et à ce jour – du fait de la langue et de l’histoire liant la France et l’Algérie en l’occurrence – du « monopole de la légitimité littéraire, c’est-à-dire, entre autres choses, le monopole du pouvoir de dire avec autorité qui est autorisé à se dire écrivain et qui a autorité pour dire qui est écrivain (5). » « Le travail de valorisation, écrit Kaoutar Harchi, s’effectue selon des critères implicites ». La valeur d’un texte ne se trouve pas uniquement en lui, mais aussi « en dehors de la littérature » c’est à dire selon des critères n’ayant pas de lien avec l’esthétique du texte. C’est ce que montre clairement la sociologue à travers les cinq cas dont nous avons retenu ici les seuls Kamel Daoud et Boualem Sansal qui ont fait le choix libre d’écrire en français. La reconnaissance de leur statut et de leur « valeur » en tant qu’écrivains est confirmée à l’aune de leurs ouvrages (et à leur capacité d’adaptation à la réalité littéraire française) et également ou plus encore de leurs prises de paroles et/ou de leurs articles de presse à l’occasion d’événements plus sociaux que strictement littéraires. Les deux parties, fictions et discours, sont intimement liées. Quels « résistance, dénonciation, ou arrangement » ces deux auteurs ont-ils développés ?



Les deux derniers romans que ces auteurs ont écrits sont Meursault, contre-enquête pour Kamel Daoud (6) et 2084. La fin du monde pour Boualem Sansal (7). Dans l’article « Le contre-Meursault ou l’ “Arabeˮ tué deux fois » (8), Kamel Daoud écrit à propos de l’“Arabeˮ tué par Meursault : « personne, même après l’indépendance, n’en a cherché le nom. » Kamel Daoud soumet L’Étranger à une lecture critique qui vise à révéler les rapports de domination à l’œuvre dans le texte d’Albert Camus, écrit Kaoutar Harchi. En restituant à l’Arabe son identité, poursuit-elle, Kamel Daoud répare l’injustice commise à son encontre. Il y a là un « acte littéraire engagé ». Dans la tentative de l’écrivain se niche « une sorte de droit de réponse littéraire, une charge politique conséquente ».

Et pourtant un problème va surgir avec le « déplacement du roman d’Alger vers Arles » quelques mois après la version algérienne. Le texte de la quatrième de couverture et même le corps du roman sont modifiés, adaptés à la réalité française (à son attente). La note au lecteur a été corrigée. Dans celle de Barzakh on lit : « L’auteur a cité, parfois en les déformant, certains passages de L’Étranger ; le lecteur les retrouvera entre guillemets », dans la version française : « L’auteur a cité, parfois en les adaptant, certains passages de L’Étranger d’Albert Camus (Ed. Gallimard 1942). Le lecteur les retrouvera en italiques ». Des modifications de forme. Par contre en quatrième de couverture, les changements sont importants. Alors que les Éditions Barzakh écrivent : « Un homme, tel un spectre soliloque dans un bar. Il est le frère de l’Arabe… le narrateur est peu sympathique… Il s’empêtre dans son récit, délire, ressasse rageusement ses souvenirs, maudit sa mère, peste contre l’Algérie. Il n’épargne personne. Mais en vérité, sa seule obsession est que l’Arabe soit reconnu, enfin », les éditions Actes Sud notent dans la collection Babel (2016) : « Soir après soir, dans un bar d’Oran, le vieillard rumine sa solitude, sa colère contre les hommes… Hommage en forme de contrepoint rendu à L’Étranger d’Albert Camus… » Dans leur édition de 2014 il est écrit : « En appliquant cette réflexion à l’Algérie contemporaine, Kamel Daoud, connu pour ses articles polémiques, choisit cette fois la littérature pour traduire la complexité des héritages… ». Plus importantes encore sont les transformations au sein même du roman. Pour exemple, en page 14 de l’édition de Barzakh ce passage « tué mon frère, et qui s’en est allé le crier sur les toits du monde » est supprimé  et remplacé dans la version française par « l’a écrite ». En page 18 ce passage « et discourir sur la signification du prénom du meurtrier »  est purement supprimé. En page 25 « Mon frère s’appelait Moussa. Il avait un nom. “Chez nous les objets n’avaient pas de nom, on disait : les assiettes creuses, le pot qui est sur la cheminée, etc.ˮ, écrit ton héros en évoquant son enfance pauvre. Eh oui, avec le temps, les objets s’appelleront service de Quimper, grès flambé des Vosges, comme il l’expliquera doctement dans ses livres. Mais Moussa, lui, il sera l’Arabe… », cet extrait sera dans la version française lourdement atrophié : « Mon frère s’appelait Moussa. Il avait un nom. Mais il restera l’Arabe… » En page 40, Kamel Daoud adresse un clin d’œil à l’auteur de « Le Minotaure ou la halte d’Oran » : « C’est d’ailleurs ici, qu’a échoué ton héros quand il a voulu passer du crime au génocide. Dans l’un de ses livres, il parle de cette ville, Oran, comme d’une gare. Il mentionne à peine un quartier ou deux, pas de Moussa, pas de soleil, juste de la métaphysique. Si tu sors du bar [Le Titanic que K. Daoud signale plus loin], prends sur la gauche, sous les arcades. C’est là que ton héros, malade et sans le sou, est venu habiter quelques mois il me semble, ou peut-être moins. Tu vérifieras dans tes livres, tu dois avoir tout noté. » Cet extrait devient « On y vient pour chercher le sou, la mer ou un cœur. Personne n’est jamais né ici, tous arrivent de derrière l’unique montagne de cet endroit », Camus disparaît. Nous ne reprenons pas toutes les modifications, elles sont nombreuses. Albert Camus malade a bien résidé au 67 rue d’Arzew (aujourd’hui Larbi Ben M’hidi). Pourquoi ces suppressions de texte, quel sens donner à ces transformations ? Kaoutar Harchi cite Sylvie Ducas. Ces changements visent à « orienter la réception du livre dans le sens d’un hommage appuyé à Camus et non pas d’un procès à charge… Pour Actes Sud, c’est le narrateur, l’assassin de Moussa, pas Camus. La fiction sauve d’une accusation qui fâche (9). » Modifications qui sont ici plus le fait des ayants-droit d’Albert Camus que de la maison d’édition selon Kaoutar Harchi. Probablement l’une et les autres, également.



Le transfert de l’œuvre du pays d’origine vers « le Centre littéraire » est accompagné par celui de l’auteur (même temporairement). « C’est une condition sine qua non à remplir... le pays natal est nécessairement quitté, même symboliquement ». L’on s’aperçoit alors que le produit célébré en France n’est pas celui édité en Algérie, « c’est le projet dépolitisé par le franchissement littéraire » où Albert Camus est célébré, mais où la « petite voix (10) » de Kamel Daoud a été étouffée. L’accueil réservé à Kamel Daoud, cette reconnaissance littéraire « a pour effet d’infléchir le discours de l’auteur qui se trouve obligé de l’adapter « à l’horizon d’attente des consacrants et plus largement du lectorat français » constate Katouar Harchi. L’auteur a de fait « fissuré le ‘nous’ auquel il appartient. Cette qualification littéraire par le Cercle germanopratin élargi – dont les critiques sont unanimes et dithyrambiques – est par conséquent opposée à « une disqualification algérienne ». Kamel Daoud devient selon certains médias « l’icône de la liberté de créer, héros laïc des temps modernes », « le Voltaire oranais » (sic). La controverse de Cologne (11) va couronner cet ensemble.

A la suite d’agressions sexuelles de femmes en Allemagne, Kamel Daoud a écrit deux tribunes (12). Si dans les deux articles Cologne est au centre, « la version de La Repubblica porte sur la relation entre culture musulmane et violence tandis que la version du Quotidien d’Oran porte sur le risque, en Europe, d’une interprétation raciste des agressions » écrit la sociologue. Nombre d’intellectuels français soutiendront l’auteur, d’autres dénonceront ses prises de position. Kamel Daoud avance « une série de lieux communs navrants sur les réfugiés originaires de pays musulmans… il recycle les clichés orientalistes les plus éculés… (13) ». Kaoutar écrit : « dans un contexte de tensions sociales relatives au fait migratoire et au fait terroriste, et dans un contexte d’affrontement politique quant à la place de l’Islam en France et en Europe, le soutien que certains témoignent à Kamel Daoud est sous-tendu par la défense idéologique d’intérêts particuliers. » Il y a là manifestement un « usage intéressé du discours… Une forme de braconnage symbolique où un groupe pille des éléments du discours pour l’arranger à sa convenance. »  Kaoutar Harchi déduit donc que la notoriété médiatique croissante de Kamel Daoud « est fondée sur des éléments extralittéraires, précisément idéologiques. » 



Il en est de même pour Boualem Sansal. Chez cet auteur il y a un vieux sentiment d’anti-religiosité écrit Kaoutar Harchi, au moins depuis qu’il a découvert que sa fille, alors en cours primaires, s’est retrouvée « à suivre des cours religieux à la mosquée » par le fait de la directrice de l’école, sans qu’il en soit lui-même informé. « La problématique existentielle de Boualem Sansal, se reconfigure progressivement, passant de la revendication personnelle d’un “anticléricanismeˮ à l’affirmation publique d’un danger d’expansion mondiale du terrorisme islamique. Cette problématique a fait l’objet d’une transposition littéraire intense et régulière. »

Six mois après sa sortie, 2084. La fin du monde, son septième roman, a déjà fait l’objet de plusieurs dizaines d’articles « sous-tendus par une dimension extralittéraire ». Kaoutar Harchi explique ainsi comment le rapport que la critique littéraire française instaure avec ces romanciers étrangers « est fondé sur la déterritorialisation et la déshistorisation de leurs conditions d’écriture » et comment ce rapport est « de facto, rapporté aux problématiques sociopolitiques du Centre littéraire parisien ». Mais il est acquis que « cette propension ethnocentrique de l’appareil critique français » est ancienne. Les louanges contenues dans les critiques formulées par des intellectuels français à l’égard de Meursault, contre-enquête ou de 2084. La fin du monde sont semblables à celles que d’autres exprimaient au début du 20° siècle en faveur de « l’auteur colonial… qui exerce une action tonifiante dans notre littérature, comme dans notre vie spirituelle. »

Ces intellectuels médiatiques (dans le sens que leur attribuait Pierre Bourdieu) veulent des émotions autres, « violentes et primaires. » Quelles soient destinées à l’un ou à l’autre, la plupart de ces louanges, émanent ou sont « soutenues par la frange néo-réactionnaire des intellectuels médiatiques dans le dessein de légitimer davantage leurs propres positionnements » sociopolitiques. « Ces valorisations, ces mises en lumière flatteuses, sont intéressées. » L’un et l’autre, Kamel Daoud comme Boualem Sansal ont tenté de s’extraire du stigmate d’islamophobie qui leur a été affligé. « Que des universitaires pétitionnent contre moi aujourd’hui [cf. ici note 13], je trouve cela immoral : parce qu’ils ne vivent pas ma chair ni ma terre et que je trouve illégitime sinon scandaleux que certains me prononcent coupable d’islamophobie depuis des capitales occidentales… Je vais donc m’occuper de littérature. J’arrête le journalisme sous peu. »



Dès la sortie du livre de Boualem Sansal 2084, le sulfureux Michel Houellebecq, comme de nombreux autres intellectuels, lui apporte son soutien. L’écrivain algérien veut bien bénéficier de la reconnaissance que lui accorde cet écrivain consacré et consacrant : « 2084… j’aime bien. C’est un bon livre… Y a des points communs (avec son propre livre Soumission) », mais en même temps, Boualem Sansal veut se soustraire des conséquences négatives possibles de ce même soutien. L’écrivain français est notoirement réputé néo-réactionnaire et islamophobe : « Le fait que Michel Houellebecq, souvent classé islamophobe, me considère comme plus radical, c’est assez terrible. » Et « je ne suis pas islamophobe, je suis contre les islamistes… Je suis islamistophobe. (14) »



Qu’il se nomme Sansal, Daoud ou autrement, l’écrivain d’expression française venu des aires géographiques anciennement colonisées est soumis au même traitement. « Pour accéder à la reconnaissance, ces écrivains doivent se plier aux normes – décrétées universelles – par ceux qui ont le monopole de l’universel. (15) » Payer le prix.

 

Kaoutar Harchi montre parfaitement la manière et les procédés par lesquels l’Institution littéraire française exerce son monopole du pouvoir de consécration, et la manière dont certains auteurs de territoires géographiques anciennement dominés – en l’occurrence Algériens – en quête de reconnaissance (par le Centre), « adoptent une posture consensuelle… Ils sont, pris dans un engrenage, « conduits à investir en plus de leur œuvre dans leur propre personne. » L’auteur algérien a pourtant le choix d’un destin d’écrivain national ou celui de tenter de « rejoindre à la nage la côte de la langue française », le territoire du patrimoine littéraire central et ses « instances de consécration », en en payant le plus souvent chèrement le prix.

L’espace nous manque ici pour dire plus sur cette recherche remarquable. Une étude – nécessairement – très documentée où la rigueur imbibe chacune des 295 pages.

Cette formidable démonstration de Kaoutar Harchi s’appliquerait tout autant à d’autres écrivains de la périphérie, à tous ces auteurs français de la banlieue réelle ou symbolique, d’origine maghrébine, dont Kaoutar Harchi elle-même.



* * *

 




1_ Kaoutar Harchi, Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne : des écrivains à l’épreuve, Ed. Pauvert, Paris 2016. 295 pages.
2_ Sauf indication, toutes les citations et extraits entre guillemets sont repris du livre de K. Harchi.
3_ Entretien que nous a accordé B. Sansal, http://www.dzlit.fr, 6 mai 2006.

4_ Sur ce point, lire aussi la chronique d’Ali Chibani « Du « mauvais Kabyle » au « bon Arabe », le dilemme des auteurs algériens lus en France », La Plume Francophone, 03 mars 2016.

5_ K. Harchi cite ici Pierre Bourdieu  « Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Genèse et structure du champ littéraire ». Éd. Seuil, Paris, 1998, 576 pages.
6_ Éd. Barzakh, Alger, 2013.192 p. Et Éd. Actes Sud, Arles, 2014, 160 p, puis Actes Sud/Babel, Arles, 2016. 157 p.
7_ Éd. Gallimard, Paris, 2015.276 p.
8_ Le Monde daté 09 mars 2010
9_ Sylvie Ducas, « L’entrée en littérature française de K. Daoud : “Camus sinon rienˮ », Littératures, n°73, 2015.
10_ K. Daoud : « Je ne réponds pas à A. Camus, je joins ma petite voix au cri houleux et muet d’Edward Munch. » Béatrice Arvet dans La Semaine, 01 juin 2014, reprise par K. Harchi.
11_ Dans la nuit du 31 décembre 2015 au 1° janvier 2016, à Cologne (Rhénanie, Allemagne), des dizaines de femmes ont subi des agressions sexuelles, « 529 dans tout le pays » (Libération, 11 avril 2016).
12_ La Repubblica le 10 janvier 2016, (tribune reprise par Le Monde le 31 janvier intitulée « Cologne, lieu de fantasmes ») et Le Quotidien d’Oran le 18 janvier 2016.
13_  « Nuit de Cologne : Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés », Le Monde, 11 février 2016.
14_ Premier extrait : Les Inrockuptibles. 6 septembre 2015, second extrait : entretien avec Mohamed Berkani, 22 septembre 2015. Repris par K. Harchi.
15_Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Paris, Seuil, 2008, citée par K. Harchi.

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Tel que paru in Le Quotidien d'oran du 30 mai 2017, page 17


















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Lire aussi sur mon blog :
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etc : où il est question de Sansal, Camus, Daoud…
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et l’ancien blog : http://boualemsansal.blogspot.fr/

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