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samedi, décembre 16, 2006

37- Entretien avec SALIM BACHI


Salim BACHI est né en 1971 dans l’Est algérien. Il a suivi des études de lettres en Algérie puis en France. Il écrit depuis le lycée. Son premier roman « Le chien d’Ulysse » publié en 2001 aux éditions Gallimard fut salué par une critique unanime. Chez le même éditeur il a publié en 2003 « La Kahéna », en 2006 « Tuez-les tous » . En 2005 il a publié une autofiction aux éditions du Rocher : « Autoportrait avec Grenade ».

Salim BACHI jongle avec les mots, avec notre impatience, il est un architecte « lyrique », un chef d’orchestre qui peut agacer par la précision de son spectacle tourbillonnant, parfois enivrant. Il nous invite à plonger au-delà des mots dans un univers romanesque où, tels des balises d’orientation immanquables, personnages du passé ou contemporains, voix uniques ou multiples, lieux éloignés ou proches, temps passé ou présent, s’entrecroisent et s’entremêlent pour structurer des histoires en apparence éclatées, en apparence seulement.

Salim BACHI vit en France depuis 1997. Il a reçu plusieurs prix littéraires. Reconnu comme un écrivain talentueux, l’auteur est peu connu dans son propre pays où il est malheureusement peu diffusé. Son prochain recueil paraîtra en février prochain nous a dit Salim BACHI dans l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder.


Ahmed HANIFI : Alain Mabanckou a écrit que vous êtes « un électron libre dans l’espace littéraire d’expression française » (et non de la francophonie tient il à préciser).

Salim BACHI : J’aime beaucoup Alain Mabanckou. Et c’est sans doute ainsi qu’il me perçoit. Pour ma part, je ne saurais me définir dans l’espace « quantique » dont on sait bien qu’il n’a pas de règles et qu’il change selon l’observateur.

A.H: Vous ne dites pas comme Kateb Yacine que la langue française est un butin de guerre, mais un piège de caverne platonicienne, même si la caverne est « bourrée de lumière » ?

Salim BACHI : Oui, toute langue est un piège, puisqu’au final elle ne dit qu’elle-même. Elle n’est que le lointain reflet de la réalité. Il se peut que la langue française vienne redoubler ce constat que fait tout écrivain conscient de son pouvoir hypothétique sur le langage. Mais c’est sans doute de cette impossibilité à dire le réel que naît la poésie. Alors qu’importe le flacon pour peu qu’on ait l’ivresse.

A.H: Confirmez-vous que vous êtes un spécialiste des envolées lyriques absconses ?

Salim BACHI : Cela dépend pour qui. Pas pour moi, c’est certain. Mais c’est un reproche que l’on peut me faire, j’en suis conscient. Pourtant pour qui se donne la peine de lire mes métaphores, il peut y découvrir des sens nouveaux qui portent à la réflexion.

A.H: Dans tous vos écrits il y a un enchevêtrement continue des multiples dimensions du temps : passé-présent, de style : direct-indirect, de la double réalité : la fausse réalité, celle du quotidien – la vraie, celle de l’écriture, des lieux, des personnages.

Salim BACHI : Oui, c’est vrai. J’essaye d’écrire sur une réalité complexe et fluctuante, sans manichéisme. Il me faut pour cela mettre en place des stratégies différentes, multiples, aussi bien narratives que stylistiques. Même si je prévilégie une apparente univocité, le narrateur du Chien d’Ulysse par exemple est Hocine, d’autres voix viennent se mêler au roman, d’autres récits s’insèrent dans le courant principal porté par Hocine. De même pour La Kahéna j’ai choisi le récit de Hamid Kaïm, le journaliste, mais rapporté par une Narratrice anonyme, j’utilise à dessein la majuscule, qui en rapportant les dires de Kaïm colore de sa sensibilité les propos de ce dernier. Cette stratégie narrative me permettait de maintenir une zone floue ou obscure d’où pouvait naître le légendaire, le mythe, voire même le mensonge. La Kahéna, plus même que Le chien d’Ulysse, a été un travail sur l’Odyssée (traversée des enfers dans la forêt amazonienne, métamorphoses successives dans la villa kahéna, voyages amazoniens et européens…etc.). La Kahéna a aussi été un travail sur Les Mille et Une Nuits et plus particulièrement sur les contes et la littérature algérienne : Le grain magique, Le fils du pauvre, Le premier homme, Le sommeil du juste, La Grande maison et même Nedjma à la fin du roman. Pour répondre à la deuxième partie de votre question, oui mes personnages voyagent de livre en livre, du moins pour trois d’entre eux en prenant en compte Autoportrait avec Grenade qui n’est pas tout à fait un roman, même s’il joue avec cette ambigüité là. Tuez-les tous ne se rattache pas tout à fait au cycle de Cyrtha et à son exploration de l’Histoire algérienne.

A.H: Dans vos romans, notamment Tuez-les tous des phrases reviennent en boucle comme pour marquer le martèlement du temps qui passe et qui revient : extraits du Coran, des spectres, des lieux, un oiseau …

Salim BACHI : J’ai beaucoup travaillé sur le rythme dans Tuez-les tous, la scansion et le ressassement. Cela me semblait aller de soi puisque le personnage est pris dans le tourbillon d’une folie meurtrière qui ne lui laisse aucune échappatoire. Il est littéralement hanté par ses « références » coraniques, shakespeariennes, filmographiques plus sans doute que par les épisodes d’une vie banale et sans intérêt. L’oiseau est la métaphore même de Tuez-les tous, c’est le Simorgh de ‘Attar, l’oiseau divin qui part à la rencontre de Dieu et qui ne rencontre que sa propre image. C’est dans la bible aussi Caïn qui tue Abel et qui dans la tombe s’aperçoit que l’Œil le regarde. Et cet oiseau est aussi la métaphore du Boeing qui s’encastrera dans une des tours du World Trade Center, l’œuvre de l’homme qui se voulait Dieu.

A.H: Vous ‘‘louchez’’ entre le référent et les jeux de mots, le signifiant. Votre écriture sophistiquée s’inscrit en marge de la littérature algérienne la plus visible, plutôt militante et sans distanciation.

Salim BACHI : J’ai pensé en écrivant mon premier roman, Le Chien d’Ulysse, qu’il y avait une nécessité à dire l’Algérie et sa tragédie, pour autant j’ai toujours refusé l’expression d’une écriture de l’urgence pour s’absoudre de tout travail littéraire, de toute élaboration artistique. Je ne suis pas un écrivain de l’urgence, j’écris sur des états d’urgence, c’est différent.

A.H: Dans tous vos écrits traînent des drogues (Ventoline, opium).

Salim BACHI : La Ventoline n’est pas une drogue contrairement à l’opium. L’une permet de respirer mieux, l’autre permet d’échapper à la fatale attraction comme l’écrivait si bien Kateb Yacine. Dans mes livres, les drogues permettent d’ouvrir d’autres horizons ; elles permettent le surgissement de la féerie. Ceci dit, je n’en suis pas un consommateur et je ne pousse personne à en consommer. Je vous avouerai pourtant, comme je l’ai évoqué dans Autoportrait avec Grenade : elles m’ont été d’un grand secours dans un contexte particulier.

A.H: Les titres de vos livres semblent dissimuler d’autres titres, d’autres réalités.

Salim BACHI : Mes livres renvoient, pour certains, à d’autres réalités, ou je dirai plutôt, à d’autres livres. Hocine est le chien d’Ulysse, Argos aussi, l’un n’exclut pas l’autre. Et Hocine est Ulysse, reconnu par son chien Argos, mais méconnu par ses frères. La Kahéna c’est l’Algérie, une maison, une reine berbère, une histoire, une métamorphose, des histoires, des Algéries, la porcherie de Circée, la maison de Circée, un bordel dans Ulysse, une reine juive, une guerrière et une amante. Autoportrait avec Grenade, une ville, un fruit représentant la passion du Christ dans les tableaux de la Renaissance italienne et bien sûr l’arme qui éparpille les corps. Et bien sûr Joyce, oui, mais de loin et avec amour. Cette grenade dans votre main est-elle un fruit ou arme. La grenade explosera dans Tuez-les tous, les deux livres ayant été écrits en même temps. Alors, pile ou face ? à vous de décider ou de lancer la pièce sans espoir de retour.

A.H: Toute civilisation qui ignore la littérature (culture) est vouée à la disparition, lit-on dans Tuez-les tous. Est-ce le point de vue du narrateur ou celui de l’auteur, ce même Salim Bachi qui est sauvé du suicide par Garcia Llorca dans Autoportrait avec Grenade ?

Salim BACHI : C’est le point de vue du personnage. Il est certain qu’une civilisation se distingue aussi par ses réalisations artistiques. On connaît encore l’Egypte antique par ses Pyramides et par son écriture. Et l’Alhambra est le plus beau témoin du passé musulman de l’Andalousie. Pourquoi ne sommes-nous plus capables de telles réalisations ? Pourquoi notre architecture ne reflète pas notre culture, notre passé et aussi le présent du monde ? Notre ignorance est telle que nous ne sommes pas voués à la disparition, pire encore, nous n’existons même pas. Je suis dur, je le sais, mais il faut commencer à se regarder en face pour pouvoir avancer un jour. Nous avons besoin d’une Renaissance, nous avons besoin de nous ouvrir au monde, de réévaluer notre passé, de s’inspirer de ses plus hautes réalisations et de délaisser ses impasses. Assez de bêtise et d’apitoiement ! Assez de vains ressassements !

A.H: Dans Autoportrait avec Grenade Salim Bachi dit avoir une vision pessimiste du monde, mais vous, êtes-vous un écrivain pessimiste ?

Salim BACHI : Puisque nous sommes là, et nous ne l’avons pas choisi, autant faire quelque chose de sa vie. Appelez cela comme vous le souhaitez. Je dirai que c’est le début de la sagesse, d’autres penseront que c’est de l’hérésie. Si dans une hypothétique fiction on m’avait demandé mon avis, j’aurais répondu par la négative, je ne préfère pas, I prefer not de Bartelby [Herman Melville]. Mais on ne m’a rien demandé, alors je fais avec et du mieux possible en n’ignorant pas que cela ne sert à rien.

A.H: Serge Doubrovsky comme Philippe Lejeune n’ont pas inventé l’autofiction, ils l’ont nommée. Le premier dit lui-même avoir inventé le mot pas la chose ; la pratique existait déjà, il n’y a qu’à lire Enfance par exemple, de Nathalie Sarraute. L’autofiction a nourri des polémiques, elle est une synthèse (entre fiction et autobiographie), ce que dénonce Génette. Quel est votre point de vue ?

Salim BACHI : On écrit toujours sur soi, n’en déplaise à Genette. On peut le faire avec une certaine naïveté et cela donne L’inceste [Christine Angot] ou le faire avec un art consommé et cela donne Ulysse de James Joyce. Pour ma part, je ne pense pas qu’Autoportrait avec Grenade fasse partie de la seconde catégorie, mais il ne fait pas non plus partie de la première : c’est un livre personnel qu’aiment ceux qui m’aiment et me connaissent. Je l’ai écrit parce que j’avais besoin de l’écrire, et sans naïveté quant à mes motivations.

A.H: Le chien d’Ulysse est-il un éloge du voyage comme l’indiquent les deux termes du livre, un éloge du voyage ou bien celui de la fuite dès lors que l’espoir est assassiné par tous les Seyf ?

Salim BACHI : Dans Le chien d’Ulysse les voyages conduisent à des impasses. Ils sont soit fantasmés (Hamid Kaïm, Ali Khan) soit marqués par la mort, Hocine. Seul Mourad s’échappe. Mourad c’est moi, n’en déplaise toujours à Genette.

A.H: Vos livres sont écrits à la première personne sauf Tuez-les tous, de mon point de vue la narration à la première personne se justifiait autant sinon plus.

Salim BACHI : Le chien d’Ulysse a été écrit à la première personne, ensuite pour La Kahéna comme vous avez pu le remarquer, cela a été un peu plus différent. Pour Tuez-les tous, j’ai délibérément choisi d’écrire ce livre à la troisième personne parce qu’il me semblait que le narrateur devait demeurer l’oscillographe de la folie du personnage, la machine enregistreuse en quelque sorte ou alors le livre épousait la seule thèse de personnage, ce qui était contraire à mon principe d’ambiguïté et à mon principe éthique. C’était pour moi un pari que de rendre le monologue intérieur d’un personnage en utilisant la troisième personne du singulier. D’ailleurs vous ne vous y êtes pas trompé si vous posez la question du statut du narrateur.

A.H: Justement, quelques questions à propos de votre dernier roman Tuez-les tous. Les turbulences de la réalité qui environne le kamikaze, ses perturbations, pétage de plomb, soubresauts de conscience, tout cela se retrouve dans une construction littéraire architecturale et d’une précision d’horloger.

Salim BACHI : Le roman est un roman court, il n’y a donc pas de place à l’imprécision. C’est une tragédie où tout doit conduire au dénouement final. Le processus enclenché plus rien ne doit l’arrêter même si le personnage fait tout pour l’arrêter de son côté, mais à chaque fois le fatum le rappelle à l’ordre. D’ailleurs le référent du 11 septembre est un surcroît de déterminisme. Le fait divers (historique ?) comme moteur du tragique c’est l’essence même de la tragédie antique. Agamemnon rentre chez lui, sa femme l’assassine avec l’aide de son amant parce qu’il a sacrifié leur fille, Iphigénie, avant de partir en guerre. Oreste, son fils, doit le venger. Tout est déjà écrit dans un contexte domestique et pourtant historique ( la guerre de Troie). C’est fascinant, non ? Mon personnage est rejeté par sa femme et veut se venger de l’humanité dans un contexte historique le 11 septembre. Et les dieux, là-dedans, se baladent.

A.H: Comme Hamlet, le narrateur semble crier ‘‘The time is out of joint. O cursed spites’’ puis va tenter de mettre de l’ordre dans ce monde à la dérive, ce monde chaotique qui était dans une autre sphère, ‘‘ce temps sorti de ses gonds ne mesure alors plus rien’’ disait Deleuze. Il faut le remettre à sa place.

Salim BACHI : Oui, mais il n’y parviendra pas. Hamlet n’y parvient pas non plus. Il meurt à la fin de la tragédie. C’est la seule manière d’y échapper. Il entraîne avec lui son monde comme un convive qui s’écroulerait à la table du festin en emportant la nappe et les couverts dans sa chute.

A.H: Il y a comme une contradiction insoluble dans la position du narrateur qui, d’un côté considère qu’il n’est qu’un instrument (moucheron) d’un vaste dessein et de l’autre désire échapper à Dieu en commettant des actes répressibles (tentative de suicide et attentat contre l’humanité).

Salim BACHI : La contradiction vous faites bien de le relever est insoluble. Pour ma part, et chaque lecture est différente, le personnage est profondément religieux, il atteint même à l’état mystique. C’est pourquoi il se sait damné, sans rémission tout en faisant partie d’un dessein plus vaste que sa personne. Il n’épousera pas Dieu comme Hallaj mais le néant. Et c’est cette conscience même qui fait son tragique. Il est du côté du Diable dans toute théologie valable et sincère.

A.H: Dans Tuez-les tous il y a comme un dérèglement de la conscience du narrateur en dernière page lorsqu’il sombre dans le néant définitif.

Salim BACHI : Il ne demeure plus que la litanie des versets coraniques. Le personnage est déjà mort, oui, ce n’est plus qu’une machine sans âme.

A.H: Dans Tuez-les tous la compagne du narrateur a assassiné l’avenir du narrateur en sa présence est-ce l’acte originel qui a transformé Seyf, lequel sera poursuivi par son enfant-fœtus jusqu’à la fin ?

Salim BACHI : Dans une conscience fortement empreinte de religiosité cet acte peut avoir des conséquences néfastes. Mais il n’explique pas tout non plus. C’est tout un contexte de rejet, et ce dernier acte est vécu comme le rejet ultime. Vous savez, sans amour nous sommes des enfants perdus.

A.H: On a vu dans Tuez-les tous la narration d’un attentat en devenir, j’y vois des mots en fête, une poésie en devenir.

Salim BACHI : Une poésie folle, destructrice. Comme j’aimerais retrouver cette énergie qui m’a fait écrire Tuez-les tous. Merci pour le compliment.

A.H: Est-ce que vous vous êtes relevé des prix qui vous sont tombés dessus dès 2001 ?

Salim BACHI : La Kahéna en 2003, Autoportrait avec Grenade en 2005, Tuez-les tous en 2006, Les douze contes de minuit en 2007 (à paraître en février), Le roman de Rome en 2007 ou 2008. Pas mal pour quelqu’un qui a trébuché, non ? Ces prix m’ont permis de continuer à écrire, c’est l’essentiel, je crois.

A.H: Parlez-nous de votre prochain roman

Salim BACHI : C’est un recueil de nouvelles sur air de Cyrtha, Les douze contes de minuit.

AH : Sortirez-vous un jour de Cyrtha/Algérie ?

Salim BACHI : On n’échappe jamais à son premier amour.

A.H: Que pensez-vous de l’écriture effervescente de Boualem Sansal ? celle d’autres…

Salim BACHI : J’ai beaucoup aimé Le serment des barbares, je le lui ai dit et je l’ai dit souvent quand j’en ai eu l’occasion. Verre cassé d’Alain Mabanckou pour une littérature « africaine » qui sait rire d’elle-même. Le livre de Benamar Medienne, Kateb Yacine, le cœur entre les dents. Et maintenant ils peuvent venir d’Arezki Mellal. Formidable roman sur la décennie noire. Le châtiment des hypocrites de Leila Marouane pour la violence de son écriture. Et aussi French Dream de Mohamed Hmoudène.
* * *

36- Poésie. MAHMOUD DARWICH


Mahmoud DARWICH a donné un récital à la Cité du livre, le vendredi 08 décembre 2006 à 2O h 15 à l’amphithéâtre de la Verrière. Salle comble : 300 personnes.

Mahmoud DARWICH était accompagné de Elias SANBAR pour la lecture en français.
La soirée était rehaussée par la présence de Leïla CHAHID, Déléguée générale de Palestine auprès de l'Union Européenne, de la Belgique et du Luxembourg.

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Intervention de monsieur Gilles EBOLI directeur de la Cité du livre d’AIX-en-PROVENCE :
« Bienvenue et merci de nous avoir rejoints si nombreux pour cette rencontre avec Mahmoud DARWICH et Elias SANBAR Annie CARRIER la directrice des Ecritures croisées (Cité du livre) va dans un instant vous en dire plus long que moi et vous décrire notamment le déroulement de cette soirée. Je voudrais pour ma part très rapidement vous dire combien nous sommes heureux et fiers d’accueillir à nouveau à la Cité du livre Mahmoud DARWICH. Nous avions eu le privilège de le rencontrer en mai 2003. Nous en avons tous gardé un souvenir ébloui. Monsieur DARWICH avait promis de revenir, il tient sa promesse, merci. Je voudrais aussi remercier pour sa présence à la Cité du livre madame Leïla CHAHID qui nous a fait l’amitié de nous rejoindre. Je passe la parole à Annie CARRIER. »

Annie CARRIER : « Je ne peux pas m’empêcher de dire mais quel bonheur Mahmoud, quel bonheur de vous retrouver ici ce soir. Certes nous vous avions accueilli bien d’autres fois, trois fois, nous avons compté avec tant de joie et tant d’émotion. Cette fois-ci encore c’est le même bonheur, la même chance inouïe. Je voudrais remercier infiniment Leïla CHAHID de sa présence et surtout de nous avoir fait cette surprise incroyable puisqu’il y a deux jours encore nous ne savions pas qu’elle allait venir et être à nos côtés. Merci, merci beaucoup vraiment. Une grande grande joie. Elle nous manquait beaucoup. Dire aussi à Elias SANBAR que nous lui devons cette rencontre de ce soir et que je l’en remercie de tout mon cœur. Je le remercie d’avoir permis de nous retrouver. Je voudrais dire s’il en était besoin, à Mahmoud DARWICH combien le fil de l’amitié est resté tendu entre nous ici et lui là-bas où il demeure. Ce fil de l’amitié que nous avions déjà largement évoqué il y a trois ans, et lui dire que c’est une chance inouïe qu’il soit là, je le redis, de retrouver aussi sa poésie, retrouver sa voie si belle si forte si généreuse si lucide à la fois et qui nous permet d’échapper un temps à la désolation et de ne pas nous laisser enfermer dans la tristesse. Lui dire aussi que nous veillons avec lui avec tant de fraternité et d’amitié, lui redire aussi combien j’aime votre terre Mahmoud de Palestine et combien je formule le vœu intense et ardent que nous retrouvions ensemble, c’est un rêve mais vous nous y incitez tellement, que nous retrouvions la vie. Merci, merci infiniment de l’amitié et de l’honneur que vous nous faites, d’être là, avec nous. Dire que nous allons maintenant vous écouter Mahmoud, vous allez lire pendant un temps que nous n’avons pas chronométré, le temps, le plus beau temps et ensuite nous allons écouter la Compagnie Philippe Lacarrière - la semaine dernière nous avons rendu hommage à Jacques Lacarrière qui a beaucoup compté pour nous. Donc Philippe Lacarrière qui a mis en musique un cycle de poèmes de Mahmoud. Il s’agit des onze astres sur un épilogue andalou. Avec au chant : Dominique Devaels, Batterie et chant : Hubert Colau, Percussions et chant : Fabrice Lesellier Thierry Bretonnet, composition, basse, contrebasse : Philippe Lacarrière.
Le concert s’enchaînera à la suite de la lecture de Mahmoud. Après cette belle, magnifique et inouïe soirée nous, boirons le verre de l’amitié ensemble. Merci beaucoup d’être là. »

Mahmoud DARWICH a lu 13 de ses poèmes repris en français, au fur et à mesure par Elias SANBAR (durant 50 minutes). A suivi un concert magnifique de deux heures de la Compagnie LACARRIERE.

Voici le début de chacun des poèmes déclamés par Mahmoud DARWICH dans l'ordre de lecture.

01- Sa yagi-ou yaoumoun akhar (Un autre jour viendra)
02- Fi mithli hada el yaoum (en un jour, à ce jour pareil)
03- Saqata el hissanou (Le cheval est tombé du poème)
04- Fi el Qodsi (A Jérusalem)
05- La yandourouna wara-ahoum (Ils ne se retournent pas)
06- Lem yas-alou hada wara-a el maoutou (Ils n’ont pas demandé qu’y a-t-il)
07- Essaouratou enkassaret (Le cypress s’est brisé)
08- Tounssa ka-annaka lem takoun (On t’oublieras comme si tu n’as jamais été)
09- Edillou (L’ombre)
10- La chaï-a yaagibouni (Rien ne me plaît)
11- Houwa hadioun yaagibouni (Il est paisible, moi aussi)
12- Wasfou el ghouyoum (La description des nuages)
13- fi el intidari (Dans l’attente).

En voici dans leur totalité :
La 04- Fi el Qodsi (A Jérusalem)
À Jérusalem, je veux dire à l’intérieur
des vieux remparts,
je marche d’un temps vers un autre
sans un souvenir
qui m’oriente. Les prophètes là-bas se partagent
l’histoire du sacré … Ils montent aux cieux
et reviennent moins abattus et moins tristes,
car l’amour
et la paix sont saints et ils viendront à la ville.
Je descends une pente, marmonnant :
Comment les conteurs en s’accordent-ils pas
sur les paroles de la lumière dans une pierre ?
Les guerres partent-elles d’une pierre enfouie ?
Je marche dans mon sommeil.
Yeux grands ouverts dans mon songe,
je ne vois personne derrière moi. Personne devant.
Toute cette lumière m’appartient. Je marche.
Je m’allège, vole
et me transfigure.
Les mots poussent comme l’herbe
dans la bouche prophétique
d’Isaïe : "Croyez pour être sauvés."
Je marche comme si j’étais un autre que moi.
Ma plaie est une rose
blanche, évangélique. Mes mains
sont pareilles à deux colombes
sur la croix qui tournoient dans le ciel
et portent la terre.
Je ne marche pas. Je vole et me transfigure.
Pas de lieu, pas de temps. Qui suis-je donc ?
Je ne suis pas moi en ce lieu de l’Ascension.
Mais je me dis :
Seul le prophète Muhammad
parlait l’arabe littéraire. "Et après ?"
Après ? Une soldate me crie soudain :
Encore toi ? Ne t’ai-je pas tué ?
Je dis : Tu m’as tué … mais, comme toi,
j'ai oublié de mourir.
_____________________

La 07- Essaouratou enkassaret (Le cyprès s’est brisé)
Le cyprès s’est brisé comme un minaret
et il s’est endormi
en chemin sur l’ascèse de son ombre,
vert, sombre,
pareil à lui-même. Tout le monde est sauf.
Les voitures
sont passées, rapides, sur ses branches.
La poussière a recouvert
les vitres … Le cyprès s’est brisé mais
la colombe n’a pas quitté son nid déclaré
dans la maison voisine.
Deux oiseaux migrateurs ont survolé
ses environs et échangé quelques symboles.
Une femme a dit à sa voisine :
Dis, as-tu vu passer une tempête ?
Elle répondit : Non, ni un bulldozer …
Le cyprès s’est brisé. Les passants sur ses débris ont dit :
Il en a eu assez d’être négligé,
il a sans doute vieilli
car il est grand
comme une girafe,
aussi vide de sens qu’un balai
et il n’ombrage pas les amoureux.
Un enfant a dit : Je le dessinais parfaitement,
sa silhouette est facile. Une fillette a dit :
Le ciel est incomplet
aujourd’hui que le cyprès s’est brisé.
Une jeune homme a dit :
Le ciel est complet
aujourd'hui que le cyprès s’est brisé.
Et moi, je me suis dit :
Nul mystère,
le cyprès s’est brisé, un point c’est tout.
Le cyprès s’est brisé !
_____________________


La 09 - Edillou (L’ombre)
L’ombre n’est ni masculine ni féminine
Grise, même si j’y mettais le feu
Elle me suit, grandit puis se réduit
Je marchais elle marchait
M’asseyais et elle s’asseyait
Courais et elle courait
J’ai dit je vais ôter mon manteau bleu et la piéger
Mais elle m’a imité et s’est débarrassé de son manteau gris
J’ai pris un chemin parallèle
Elle a emprunté un chemin parallèle
J’ai dit je vais sortir du couchant de ma ville et la piéger
Mais je l’ai vue me précédant dans le couchant d’une autre ville
J’ai dit je vais revenir appuyé sur des béquilles
Elle est revenue sur des béquilles
J’ai dit je vais la prendre sur mes épaules mais elle s’est rebellée.
J’ai dit je la suivrai pour la piéger
Je suivrai par ironie ce perroquet de la forme
J’imiterai son imitation
Ainsi mon double se fondra dans son double
Je ne verrai plus mon ombre et elle ne me verra plus.
_____________________
La 10- La chaï-a yaagibouni (Rien ne me plaît)

Rien ne me plaît
dit le passager de l’autobus, ni la radio
ni les journaux du matin,
ni les fortins sur les collines.
J’ai envie de pleurer.
Le conducteur dit : Attends le prochain arrêt
et pleure seul tout ton saoul.
Une dame dit : Moi non plus. Moi non plus,
rien ne me plaît. J’ai guidé mon fils
jusqu’à ma tombe.
Elle lui a plu et il s’y est endormi
sans me dire adieu.
L’universitaire dit : Moi non plus,
rien ne me plaît. J’ai fait des études d’archéologie mais
je n’ai pas trouvé mon identité dans les pierres.
Suis-je vraiment moi ?
Un soldat dit : Moi non plus. Moi non plus,
rien ne me plaît. J’assiège sans cesse un fantôme
qui m’assiège.
Le conducteur dit, énervé : Nous approchons
notre dernière station, préparez-vous
à descendre …
Mais ils crient :
Nous voulons l’après dernière station, roule !
Quant à moi, je dis : Dépose-moi là. Comme eux,
rien ne me plaît.,
mais je suis las de voyager.



Et puis ce poème unique, inestimable, bouleversant, que Mahmoud DARWICH n’a pas clamé hélas ce soir-là.

BITAQATOU HOUWIYYA

Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.


Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym


Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !


Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as raflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !


DONC


Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !


Merci pour ce poème à : http://mahmoud-darwich.chez-alice.fr


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MAHMOUD DARWICH : émouvant poème en hommage à Mohammed AL DURA, l'enfant palestinien de 12 ans assassiné en direct devant les caméras par les soldats de l'Etat d'Israël en septembre 2000
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dimanche, décembre 10, 2006

35- CAMUS - ARTICLE RETIRE - MALENTENDU A LEVER


Albert CAMUS l'Algérien est d'un apport essentiel à la littérature et à la pensée algériennes.

Nous ne pouvons qu'en être fiers quels que soient les malentendus, incomprehensions et autres oppositions des uns et des autres.

Je regrette le malentendu provenant aussi d'une omission et de précisions regrettables de ma part.

Je le regrette profondément auprès de madame Catherine CAMUS.

Il y a lieu de préciser que les paroles que je prète à Mme C. Camus sont totalement authentiques

Cet article ne sera pas repris sans autorisation de madame CAMUS

Ahmed HANIFI, le mardi 29 mai 2007.
[Lire plus haut rubrique n° 55]


_______Youtube__Mouloud Féraoun parle de A. Camus______

Autre video interessante:

http://archives.radio-canada.ca/emissions/emission.asp?IDLan=0&IDEmission=1035&s=emission