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samedi, février 26, 2011

239- M’karwèch mon ami.

Je suis vraiment heureux pour mon ami Rian. La célèbre maison Roan Oak nous a écrit. Sa réponse me remplit de joie. Mon grand ami Rian, il est effectivement grand, que nous appelons affectueusement « M’karwèch » (le vieux fou) ne le sait pas encore.


Rian fut journaliste freelance pendant trente années pleines et entières. Il est notre aîné et nous le respectons. Souvent, les dimanches, je lui rends visite. Nous mangeons ensemble. Mécaniquement, comme tous les dimanches, mon ami fait défiler quelques-unes de ses années bien remplies. Parfois ses enfants Alec et Addy, qui sont aussi nos voisins, nous accompagnent. M’karwèch a joint plusieurs fois les quatre pôles du globe, si tant est qu’il y en ait quatre. Il a plus crapahuté que voyagé. Mon ami est connu pour ses conversations, ses palabres et discours spiralés. Il est un arbre à palabre à lui tout seul. Il parle comme je respire. Il écrit comme il parle, je veux dire beaucoup, mais aujourd’hui beaucoup moins. A cause de la lassitude. De la lassitude et des yeux. Et de l’arthrose des doigts. Et de la tête aussi. A cause de la lassitude, des yeux, de l’arthrose et de la tête. Rian est bien âgé vous savez. Le 31 il soufflera, s’il le peut, sur soixante-quinze bougies arc-en-ciel. Mais nous y veillerons. D’aucuns disent qu’il est blasé, d’autres qu’il a disjoncté. Moi qui suis le plus proche de ses amis, moi je peux dire que c’est l’amertume, qui l’habite depuis fort longtemps, qui est la racine de ses souffrances. Depuis que la résignation s’est emparée de son être, son corps décrépit. Depuis qu’il a définitivement perdu l’espoir qu’un jour ses écrits seront publiés. Je dois à la vérité de vous dire qu’il avait un ego aussi haut que sa tête, aussi lourd que dix fois ses pieds, et il a de grands pieds. Un égo surdimensionné. Longtemps mon ami se prit pour Faulkner. C’est vrai qu’il sait tout de lui, tout de ses écrits, tout de son territoire, son timbre-poste. Il lui arrive même de s’approprier certaines anecdotes, certains moments succulents ou non de la vie du célèbre écrivain, allant même un jour jusqu’à intervenir dans un colloque dédié à l’auteur d’Absalon ! au Palais du Luxembourg à Paris à l’occasion de son centenaire. C’était en septembre 1997. Il y avait bien deux cents personnes qui écoutaient pieusement ou enduraient jouissivement Edouard Glissant, Monsieur Tout-Monde, relater des lambeaux de vie et d’écrits du génie américain. Mon ami était assis parmi l’assistance, au dix-septième rang, près d’un auteur venu de Yoknapatawpha et qui ronflait comme un Spitfire XIV, d’avoir trop bu, lorsque brusquement il (mon ami) se leva et cria « je peux faire aussi bien que Faulkner, oui, moi ici présent je vous le dit, je peux faire aussi bien que Faulkner ! » puis M’karwèch laissa tomber lourdement son séant sur son siège. Rian extirpa de sa poitrine, d’une traite, ce qui devait l’être, s’assit et se tut. Exactement comme fit le très jeune Falkner lors d’une conférence à Oxford consacrée à Shakespeare ! Le jeune William n’était pas encore Faulkner. Il s’était levé et cria « Moi aussi je peux faire autant que Shakespeare ! »

Pauvre Rian. Il ne se remit jamais de sa mise à l’écart du monde des lettres. Les années passant le rendirent encore plus amer. L’année dernière dans un coup de colère et de folie, il tenta de brûler toute sa bibliothèque, tous ses manuscrits, tous ses biens. Il fut interné aussitôt et manu militari durant quatre semaines. Grâce à la vigilance de ses enfants, nous réussîmes à sauver de nombreux livres et manuscrits. Notre curiosité nous poussa à en feuilleter quelques uns. Certaines de ses nombreuses feuilles noircies par lui, nous bouleversèrent réellement.

Aujourd’hui Rian continue de dire des histoires, parfois même lorsqu’il est seul. Il raconte ou se raconte des histoires de son héros passé et des siennes propres, en amalgamant les unes et les autres. M’karwèch. Je suis parmi ceux – rares parmi ses proches – qui le croient. Nous sommes à quelques semaines de son anniversaire et je suis heureux pour lui. Les célèbres éditions Roan Oak nous assurent dans leur courrier qu’une somme non négligeable des nouvelles rédigées par mon grand ami M’karwèch que nous leur adressâmes discrètement, seront éditées à temps. A temps pour les lui offrir le 31.Vous qui aimez le génie de Faulkner, vous aimerez Rian. Lui, sera heureux de vous raconter, et très certainement de vous dédicacer, de belles histoires, vraies ou fausses. Elles vous étourdiront. Appelez-moi, je vous inviterai pour le 31. Nous serons tous heureux.

Ahmed HANIFI, février 2011.

A toutes celles et tous ceux qui veulent s'exprimer en toute liberté, écrire , lire, dire librement, contre toute forme de censure, d'autoritarisme, de totalitarisme.

mercredi, février 23, 2011

238 - Des dictateurs arabes tombent. A qui le tour ?

Les arabes crient, rient, parlent, dansent, dansent, dansent, mais dansent !
Les dictateurs tombent les uns après les autres.
Après le Tunisien, l'Egyptien, le Libyen (très probablement, du moins nous l'espérons) à qui le tour ?


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Merci à Nachida B.A. In Facebook et Mollisat in Youtube:
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Mollisat: "Hilde Lund is a Norwegian belly dancer, specializing in Egyptian and North African dances. She founded and runs the first studio for Oriental dance in Norway, Navlen Dansestudio. She hosts a number of different shows: Åpen Scene, Layali Raqs and Leilat Hilde.

Music by Core & Scalp, featuring Cheikha Rimitti: "Rimitti ridim".

Choreography by Hilde

Important notice:
This is NOT an authentic Algerian choreography. The music is Rai from Waharan, in the Western part of Algeria. In addition to rai moves, there are also moves from Kabylia (Berber/Zwawi), and chaoui moves from the Eastern parts of the contry. In addition, there are a few Egpytian moves, and some inspiration from Morocco and Libya.

Hilde is not fond of fusion in general, she believes in keeping the traditions. This choreography is an exception from the rest of her work. The reason she chose to make this fusion of styles, is the music itself. It is a fusion of traditional rai, and modern sounds.

The costume is NOT an authentic Algerian outfit, it was created in Algeria by Hilde and the seamstress, loosely based on traditional Algerian dress.

This video clip is taken from the DVD "HIlde Lund, volume 2", which can be bought at hilde@magedans.no. It contains 13 dances, including orientals, saidi and fellahi dances. The price is 350 NKR + shipping"

dimanche, février 20, 2011

237- La Waâda

Cela va faire une semaine qu’elle dure, une semaine estivale dédiée au Marabout Sidi Abdelkader El Jilani le grand. Une semaine entière d’offrandes que tous les habitants de notre village et des villages environnants, bons ou mauvais, chantent, dansent et psalmodient en tapant dans les mains en l’honneur du grand saint. Pourtant le ciel est chargé ...de tous les malheurs. Les hommes sous les guitounes du haut, les femmes sous celles du bas. Et nous les enfants allons des unes aux autres avec une sorte de délicatesse réfléchie. Toute ma famille est là, tous mes cousins, tous mes amis et des centaines d’inconnus. Mais aussi et surtout Kheira. C’est la plus belle de mes cousines. Kheira-ezzarga est élancée, son regard est franc et ses grands yeux charbonneux papillonnent, toujours à l’affut ou aux aguets. La tête haute et nue donne à voir une longue chevelure noire qui glisse sur son dos, sur laquelle scintillent de petites étoiles. Je sais que tant que durera la fête, Kheira ne sera pas loin. C’est la Waâda annuelle, que personne ne songerait un instant oublier ou éviter. Les mules, bardots et chevaux sont attachés aux troncs des eucalyptus alentours au garde à vous, maîtres des lieux. Des chèvres, trois cinq ou sept, se laissent traîner sans résister vers leur destinée. La fête tourne d’un village à l’autre, une année chez l’un, une année chez un autre. Et Kheira chaque année plus ravissante que la précédente. Chaque jour qui passe, du premier au septième, est identique ou presque que celui qui l’a précédé, mais différent aussi. Identique dans la nourriture très abondante et peu variée (couscous royal et lait fermenté tous les jours), différent dans l’intensité qui le traverse, chaque jour plus forte que la veille. Les réjouissances commencent très tôt le matin lorsque toutes les jeunes filles, y compris Kheira, débarrassent ustensiles et restes de la veille de toutes les tentes. Celles du bas comme celles du haut. Je ne quitte pas ses allées et venues. Parfois un adulte me lance un regard oblique pour me signifier une transgression réelle ou par lui fantasmée. Les cousines sont suivies par une flopée d’autres femmes mobilisées pour le nettoyage des gigantesques tentes bédouines. Tous les tapis sont jetés sans ménagement à l’extérieur, sous le soleil brûlant. Ils seront l’un après l’autre nettoyés, cinglés et secoués à quatre, puis déposés de nouveau à l’intérieur des tentes. Cela dure jusqu’à la mi-journée. Lorsque les hommes reviennent de la prière du D’hor, ils imposent une sieste générale qui m’insupporte au plus haut degré. Je hais la sieste. Elle ne profite pas identiquement à tous. Les uns s’allongent les unes triment. Vient alors la tombée du jour et avec elle l’effervescence qui s’anime crescendo. Les repas consommés, les théières passent de groupes en groupes. Les chants, laborieux au début, transpercent la vallée et reviennent en échos, castagnettes et percussions qarbaq-qarabaq-qarbaq-qarabaq… du haut, fusionnent dans un total capharnaüm avec les chants et les stridents youyousyouyouyousyouih du bas On danse, on chante et on psalmodie de plus en plus haut, de plus en plus vite. Et moi je suis plus libre encore avec tous mes cousins, tous mes amis et l’unique Kheira en tête. Je sautille, tangue, me reprends, tape des mains en tentant de suivre les rythmes impossibles. Je distingue encore entre quinquets et ombres allongées celles de Kheira la belle brune, Kheira-ezzarga. Oubliées la médersa, l’école et autres corvées. Les cousines sont là, sollicitées sans arrêt. Ma cousine Kheira sait que je ne la quitte pas d’un regard. Avec mes cousins je m’amuse à chaparder les rares morceaux de viande restant, sans distinction, tant l’excitation est forte. J’en garde un, sans rien leur dire, le plus gros, pour l’offrir à ma cousine aux grands yeux olive, dès qu’une voie s’offre à moi, avant la tombée définitive du soir, demain. Même si les bombardements ennemis ne cessent pas.

Février 2011

236 - Haïku

Haïku ! 1

Un passage clouté

Huit bandes blanches
Une gazelle y sautille.

Haïku ! 2


Ses lèvres rosies
Sous deux noisettes noires
Sourient en coin.

Haïku ! 3


Sa jupe est légère
Une bise la caresse
Ray
ons de soleil.



mardi, février 08, 2011

233- EDOUARD GLISSANT est mort

En avant-première de l'ouverture du Théâtre du Tout-Monde, la Chapelle du Verbe Incarné et l'institut ont élaboré la Semaine du Tout-Monde. Rencontre avec Edouard Glissant et Edwy Plenel. 15 juillet 2007

3 vidéos réalisés par l’Institut du Tout-Monde, cadreur, monteur Thim Naccache.

Merci à Mitkanash Dailymotion
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http://www.livreshebdo.com/les-gens/actualites/edouard-glissant-est-mort/6053.aspx

Le fondateur du concept d'antillanité, de créolisation et du “tout-monde” s’est éteint à l’âge de 82 ans, le 3 février à Paris.
La mort de l’auteur de La lézarde (prix Renaudot 1958), survenue à Paris le 3 février au matin, a été annoncée dans un communiqué d’Emmanuelle Collas, présidente et directrice éditoriale des éditions Galaade où il a publié une partie de son œuvre: “(...) Edouard Glissant a scandé, entre poétique et politique, entre mesure et démesure, dans une relation qui lui ressemblait, entière, difficile, incroyable, et toujours créatrice, les jours et les nuits de Galaade, écrit l’éditrice. Poète d’un monde « en devenir », inlassable combattant à l’imaginaire flamboyant, il était « une sorte de survivant du cercle des poètes disparus »”.

Deux livres d’Edouard Glissant paraîtront le 7 avril chez Galaade, Entretiens d’Hans Ulrich Obrist, dans lequel le commissaire d'exposition et critique s'entretient avec Edouard Glissant à propos de son œuvre, d'art, de culture et de mondialisation et, le 14 avril, 10 mai, l'esclavage au fond des déserts et des océans.

Né le 21 septembre en 1928 à Sainte-Marie, (Martinique), dans une famille modeste, élève brillant qui aura Aimé Césaire comme professeur, Edouard Glissant entreprend des études de philosophie à la Sorbonne en 1946. Docteur ès lettres, il fonde l'Institut martiniquais d'études (IME), tout en collaborant à de nombreuses revues. Il obtient le prix Renaudot en 1958 pour La lézarde (Seuil et Gallimard). Militant anticolonialiste, opposé à la guerre d'Algérie, il est expulsé des Antilles et assigné à résidence en métropole au début des années 1960 par le pouvoir gaulliste. De 1982 à 1988, il dirige la revue Le courrier de l'Unesco. Il a enseigné en Louisiane, à Baton-Rouge, et à la City University de New York où ses cours sur William Faulkner ont fait autorité.

France Culture dédiera son antenne pour une journée spéciale intitulée L’archipel Glissant, vendredi 4 février 2011, dès 6h, ainsi que sur Franceculture.com. Et France 5 diffusera le documentaire d’Yves Billy, Edouard Glissant, la créolisation du monde, de la collection Empreintes, dimanche 6 février à 22h25.

Outre les médias, de nombreuses personnalités se sont exprimées par voie de communiqués, rapportés par l’AFP. Ainsi, la journaliste Audrey Pulvar a confié être "profondément touchée" par la disparition du philosophe et poète, son oncle par alliance, dont la mort représente une "perte considérable", soulignant "sa hauteur de vue et l'ampleur de sa pensée".

La ministre de l’Outre-mer Marie-Luce Penchard a exprimé "sa grande tristesse", ajoutant qu'avec lui "c’est l’une des lumières des Outre-mer qui s’éteint".

Et Patrick Karam, délégué interministériel pour l'égalité des chances des Français d'Outre-mer, a salué pour sa part la mémoire d'"un des plus grands poètes contemporains".

Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, évoque “un homme de plume et un homme de cœur, qui a toujours su prendre ses risques et aller jusqu’au bout de ses forces pour défendre la vision poétique et les convictions qui le faisaient vivre. (...) Homme d’ouverture, à l’écoute « des mélodies du monde » dans toute leur diversité.”
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http://www.elwatan.com/hebdo/arts-et-lettres/l-inventeur-du-tout-monde-12-02-2011-111288_159.php

Edouard Glissant. Disparition d'un homme-archipel
L’inventeur du Tout-Monde
le 12.02.11 | 03h00

Ce poète antillais, ami de l’Algérie, laisse l’écho d’une voix juste et belle.

Il est décédé la semaine dernière à Paris, à l’âge de 82 ans, et c’est tout un pan de l’histoire de la deuxième moitié du XXe siècle qui disparaît avec lui. Cependant, les écrits et réflexions de ce poète et philosophe demeurent, car il avait, lui, quelque chose à dire. La génération de ce millénaire s’en inspirera pour aller de l’avant dans le combat pour la liberté de pensée, si important en démocratie et en ce début 2011.

Edouard Glissant est né en Martinique en 1928 où il a fait ses classes secondaires. Brillant élève du lycée Schoelcher, c’est en 1946 qu’il part à Paris poursuivre ses études à la Sorbonne jusqu’à l’obtention de son Doctorat en lettres. Le mouvement de la négritude, les écrits de Léopold Sédar Senghor, d’Aimé Césaire et de Frantz Fanon, l’ont formé et marqué. La lecture de grands auteurs comme Victor Hugo ou Jean-Paul Sartre dont il a lu L’existentialisme est un humanisme – une phrase qui le résumerait bien –, a aussi influencé l’homme dans l’art d’une écriture affinée et dans sa formation politique et philosophique. En 1953, c’est par la poésie qu’il entre dans le monde littéraire avec la publication de recueils de poèmes comme Un Champ d’îles, La Terre inquiète ou Les Indes. A l’âge de 30 ans, il obtient le Prix Renaudot avec un premier roman intitulé La Lézarde. Son huitème et dernier roman Ormerod date de 2003.

C’est à Paris qu’il fréquente les poètes et romanciers des colonies et les intellectuels de gauche qui lisaient ou écrivaient la revue Présence africaine. Il publie sans discontinuer et milite avec conviction avec des prises de position courageuses. En 2010 encore, il s’est élevé contre le débat sur l’identité nationale en France qu’il qualifiait de néfaste, dangereux et excluant. Multiple, il fut poète, dramaturge, essayiste et philosophe, un homme toujours dans son temps. En politique, il s’est investi pleinement pour le combat des indépendances d’Afrique et des Antilles. Edouard Glissant avait formé en 1959, avec Paul Niger, le Front antillo-guyanais pour l’Autonomie, ce qui lui valut d’être assigné à résidence en métropole et d’être interdit de séjour en Martinique jusqu'en 1965 ! D’ailleurs, la question coloniale l’a toujours hanté et, dans le sillage de Frantz Fanon, il a toujours été en révolte. Sensibilisé par les actions et les écrits de ce dernier dont il avait lu les ouvrages sur le racisme et le colonialisme français en Algérie, Edouard Glissant s’est engagé dans le combat libérateur. Ainsi, la guerre d’indépendance en Algérie l’a poussé vers les nationalistes algériens dont il devint très proche et dont il a toujours défendu la cause. De ce point de vue, l’Algérie doit lui rendre un grand hommage.
N’oublions pas qu’il a signé en 1960 le Manifeste des 121, ce texte qui dénonçait la répression et la torture et revendiquait le droit à l’insoumission des jeunes appelés français. Edouard Glissant a participé à plusieurs actions de soutien au FLN. Son combat a été aussi, pour beaucoup, celui de la défense de la mémoire et de la souffrance des esclaves. Le philosophe a écrit contre l’esclavage, il a lutté pour la reconnaissance de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, aux côtés de Christiane Taubira et de Françoise Vergès. Il a combattu toutes formes d’humiliation et de soumission. L’élection de Barack Obama a constitué pour lui un moment de bonheur. Il était convaincu que la bêtise humaine sera vaincue et que l’acceptation du métissage est porteuse d’ouverture et d’espérance. A ce propos, le concept de «créolisation» du monde a été sa clé pour la tolérance et la fulgurance de l’intelligence humaine. Il affirmait ainsi : «La créolisation est un métissage d’arts, de langages, qui produit l’inattendu. C’est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de cultures, la disharmonie, le désordre, l’interférence deviennent créateurs».

Ces combats fondateurs ont forgé ses écrits dont les thèmes restent l’union, le respect, l’égalité. Jusqu’à son dernier souffle, il a milité pour un «Tout-Monde», contre la globalisation réductrice et dangereusement basée sur l’exclusion des plus faibles. Son «Tout-Monde» est fait de partage, de mélange de cultures, d’hybridations et d’entremêlements. Pour lui, la notion de «tissage» était primordiale, car les cultures sont ouvertes dans leurs rapports avec les autres cultures, donnée fondamentale d’espoir qu’il inscrivit dans ses écrits. La vie est dans la diversité, car ce qui est primordial c’est «la rencontre, l’interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies entre les cultures dans la totalité réalisée du Tout-Monde». Avec Aimé Césaire et Frantz Fanon, Edouard Glissant appartient à ces génies des Antilles qui ont lutté pour leur identité et qui ont toujours été proches de l’Algérie. Ce dont on doit se souvenir, c’est qu’il a toujours été un éveilleur de conscience, alerte, vif et raisonnable. Il mettait en garde la nouvelle génération contre les méfaits dévastateurs de l’acculturation. Pour cela, il a fondé en 2007 l’Institut du Tout-Monde, un site d’études et de recherches dédié à la mémoire des peuples et des lieux du monde.

Edouard Glissant, esprit poète, avait l’amour des mots comme le prouve l’extrait d’un poème de 1994 Un champ d’îles : «Toute parole est une terre/ Il est bon de fouiller son sous-sol/ Où un espace meuble est gardé/ Brûlant, pour ce que l’arbre dit». La métaphore est toujours éloquente dans ses textes doublés d’un grand sens de la justice et d’un esprit critique exigeant et volontaire. Il faudra lire et relire son héritage littéraire et intellectuel.

Benaouda Lebdaï
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http://www.franceculture.com/2011-02-03-disparition-d-edouard-glissant-ecrivain-et-poete-martiniquais.html


Disparition d'Edouard Glissant, écrivain et poète martiniquais
03.02.2011
L’écrivain et poète martiniquais Edouard Glissant est décédé jeudi dernier à l’âge de 82 ans. Il avait été hospitalisé à New York en septembre 2010 à la suite d’un malaise cardiaque.
Edouard Glissant ©Potomitan
Edouard Glissant est né le 21 septembre 1928 à Sainte-Marie (Martinique). Il hérite d'un nom chargé d'histoire et d'africanité. Selon lui, ce patronyme fait écho au nom du colon Senglis, et remonte à la période qui suit l'abolition de l'esclavage aux Antilles, quand les Noirs s'attribuent des noms d'hommes libres.
Edouard Glissant succède à au moins deux générations d'auteurs de la littérature antillaise. La plus importante, regroupée autour de la Négritude, a surgi dans la période de l'entre-deux-guerres, dans les années trente. Césaire, Senghor et Damas, dans leur cri de révolte et d'identité, ont alors heurté de front le modèle colonial : l'homme noir devient grand. La Négritude est à la fois un prolongement et un remède contre l'amnésie des auteurs antillais d'avant-guerre, de cette génération précédente qui, comme Saint-John Perse, s'est fondue dans le modèle occidental et a souvent occulté sa propre Histoire, ou effacé en partie sa culture.
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Edouard Glissant a été marqué par ces évolutions littéraires, ces revendications historiques et culturelles. Par ailleurs, il est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l'époque où Aimé Césaire enseigne. Il rejoint très jeune le courant de la Négritude (il s'en détachera par la suite) puis va poursuivre son apprentissage à Paris, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l'ethnologie au Musée de l'Homme.
Très vite, aspiré par l'effervescence culturelle de la capitale, il côtoie le milieu intellectuel afro-antillais, fréquente les colloques et les congrès, s'intéresse à tous les mouvements d'idées et d'écriture. C'est aussi l'époque des premières publications poétiques, idéologiques et engagées : Un champ d'îles (1953) précède La terre inquiète (1954). Mais c'est le roman La Lézarde (1958), qui permet au jeune écrivain de remporter le prix Renaudot et le propulse sur le devant de la scène littéraire.

Selon Edouard Glissant, le monde entier se créolise : « cela veut dire qu'il entre dans une période de complexité et d'entrelacement tel qu'il nous est difficile de le prévoir ». C'est un « métissage conscient de lui-même ». Face à ces bouleversements, à ces croisements de cultures et de civilisations, l'ouverture au monde ou ce que l'auteur appelle plus singulièrement l'antillanité devrait répondre à la créolisation. Dans les années 60, tout en présentant ces deux concepts, Edouard Glissant emmène ses idées jusque dans le monde politique qu'il vient déranger.
Défendant avec ferveur ses idées indépendantistes, il est expulsé de Martinique à partir du moment où il fonde le front antillo-guyanais avec Paul Niger. A partir de 1959, il est assigné à résidence dans l'Hexagone pour une période de 6 ans. Motif : propagande séparatiste. Il ne perd pas pour autant le goût de militer pour les causes des peuples colonisés, et en 1960, il n'hésite pas à signer le Manifeste des 121 conduit par Jean-Paul Sartre, qui soutient l'insoumission en Algérie.
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http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/glissant.html
Docteur ès lettres, Edouard Glissant « l'un des plus grands écrivains contemporains de l'universel » (Jacques Cellard, Le Monde) est né à Sainte-Marie (Martinique) le 21 septembre 1928. Formé au lycée Schoelcher de Fort-de-France, il poursuit des études de philosophie à la Sorbonne et d'ethnologie au Musée de l'Homme.
Ses premiers poèmes (Un champ d'îles, La terre inquiète et Les Indes) lui valent de figurer dans l'Anthologie de la poésie nouvelle de Jean Paris. Il joue un rôle de premier plan dans la renaissance culturelle négro-africaine (congrès des écrivains et des artistes noirs de Paris en 1956 et de Rome en 1959) et collabore à la revue Les Lettres nouvelles. Le prix Renaudot, remporté en 1958 pour son premier roman, La Lézarde, consacre sa renommée. Co-fondateur avec Paul Niger en 1959 du Front antillo-guyanais et proche des milieux intellectuels algériens, il est expulsé de la Guadeloupe et assigné à résidence en France. Il publie en 1961 une pièce de théâtre, Monsieur Toussaint, et en 1964, un second roman, Le Quatrième Siècle.
Rentré en Martinique en 1965, il fonde un établissement de recherche et d'enseignement, l'Institut martiniquais d'études, et une revue de sciences humaines, Acoma. Son oeuvre ne cesse de croître en ampleur et en diversité : une poursuite du cycle romanesque avec Malemort, La Case du commandeur et Mahagony ; un renouvellement de la poétique avec Boises, Pays rêvé, pays réel et Fastes ; et un épanouissement de la pensée avec trois essais majeurs, L'Intention poétique, Le Discours antillais et Poétique de la relation.
De 1982 à 1988, il est Directeur du Courrier de l'Unesco. En 1989, il est nommé « Distinguished University Professor » de l'Université d'Etat de Louisiane (LSU), où il dirige le Centre d'études françaises et francophones. Depuis 1995, il est « Distinguished Professor of French » à la City University of New York (CUNY).
De nombreux colloques internationaux lui ont été consacrés en des lieux divers : Université de Porto (Portugal), Louvain (Belgique), Université de l'Oklahoma (Norman), Guadeloupe, Martinique, Parme (Italie), Paris et à CUNY (New York).
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Édouard Glissant est mort à Paris le 3 février 2011. Collègue, ami, inspiration, Édouard Glissant laisse une oeuvre monumentale, une Relation tissée avec un Tout-Monde immense qui ne manquera pas de lui rendre hommage... À ce moment de deuil, nos pensées sont avec sa famille et ses proches.
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Oeuvres principales:
Essais:
• Soleil de la conscience. (1956) (Poétique I) Nouvelle édition, Paris: Gallimard, 1997.
• Le Discours antillais. (1981) Paris: Gallimard, 1997.
• Poétique de la Relation. (Poétique III) Paris: Gallimard, 1990.
• Discours de Glendon. Suivi d'une bibliographie des écrits d'Edouard Glissant établie par Alain Baudot. Toronto: Ed. du GREF, 1990.
• Introduction à une poétique du divers. (1995) Paris: Gallimard, 1996.
• Faulkner, Mississippi. Paris: Stock, 1996; Paris: Gallimard (folio), 1998.
• Traité du Tout-Monde. (Poétique IV) Paris: Gallimard, 1997.
• La Cohée du Lamentin. (Poétique V) Paris: Gallimard, 2005.
• Une nouvelle région du monde. (Esthétique I) Paris: Gallimard, 2006.
• Mémoires des esclavages (avec un avant-propos de Dominique de Villepin). Paris: Gallimard, 2007.
• Quand les murs tombent. L'identité nationale hors-la-loi ? (avec Patrick Chamoiseau). Paris: Galaade, 2007.
• La terre magnétique : les errances de Rapa Nui, l'île de Pâques (avec Sylvie Séma). Paris: Seuil, 2007.
• L'intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama (avec Patrick Chamoiseau). Paris: Galaade, 2009.
• Philosophie de la Relation. Poésie en étendue. Paris: Gallimard, 2009.
Poésie:
• La Terre inquiète. Lithographies de Wilfredo Lam. Paris: Éditions du Dragon, 1955.
• Le Sel Noir. Paris: Seuil, 1960.
• Les Indes, Un Champ d'îles, La Terre inquète. Paris: Seuil, 1965.
• L'Intention poétique. (1969) (Poétique II) Nouvelle édition, Paris: Gallimard, 1997.
• Boises; histoire naturelle d'une aridité. Fort-de-France: Acoma, 1979.
• Le Sel noir; Le Sang rivé; Boises. Paris: Gallimard, 1983.
• Pays rêvé, pays réel. Paris: Seuil, 1985.
• Fastes. Toronto: Ed. du GREF, 1991.
• Poèmes complets. (Le Sang rivé; Un Champ d'îles; La Terre inquiète; Les Indes; Le Sel noir; Boises; Pays rêvé, pays réel; Fastes; Les Grands chaos). Paris: Gallimard, 1994.
• Le Monde incréé: Conte de ce que fut la Tragédie d'Askia; Parabole d'un Moulin de Martinique; La Folie Célat. Paris: Gallimard, 2000.
Romans:
• La Lézarde. (1958) Nouvelle édition, Paris: Gallimard, 1997; Port-au-Prince: Presses Nationales d'Haïti, 2007.
• Le Quatrième Siècle. (1964) Paris: Gallimard, 1997.
• Malemort. (1975). Nouvelle édition, Paris: Gallimard, 1997.
• La Case du commandeur. (1981) Nouvelle édition, Paris: Gallimard, 1997.
• Mahagony. (1987) Nouvelle édition, Paris: Gallimard, 1997.
• Tout-Monde. Paris: Gallimard, 1995.
• Sartorius: le roman des Batoutos. Paris: Gallimard, 1999.
• Ormerod. Paris: Gallimard, 2003.
Théâtre:
• Monsieur Toussaint. (1961) Nouvelle édition: Paris: Gallimard, 1998.
Prix et distinctions:
• 1958 Prix Théophraste Renaudot, pour La Lézarde.
• 1965 Prix Charles Veillon (prix du meilleur roman de langue française), pour Le Quatrième Siècle.
• 1989 Docteur Honoris Causa, York University (Toronto).
• 1989 Puterbaugh Foundation Biennial Prize, pour l'ensemble de son oeuvre.
• 1991 Prix Roger Caillois de poésie, pour Poétique de la relation.
• 1993 Docteur Honoris Causa, West Indies University (Trinidad).
• 1998 Prix de Poésie du Mont Saint-Michel.
• 2004 Laurea ad Honorem de l'Université de Bologne en Langues et Littératures Étrangères (Italie).
• Membre de l'Ordre des Francophones d'Amérique (Québec) depuis 1986.
• Président honoraire du Parlement International des Écrivains depuis 1993.
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Sur Glissant:
Ouvrages collectifs:
• CARF, numéro spécial "Edouard Glissant", 10 (avril 1983).
• Louvain, numéro spécial "Colloque Edouard Glissant". 5.1-2 (mai 1986): 9-109.
• Carbet, numéro spécial "Cheminements et Destins dans l'oeuvre d'Edouard Glissant" (1989).
• World Literature Today, numéro spécial "Edouard Glissant, The New Discourse of the Caribbean". 63.4 (Fall 1989): 557-648.
• Horizons d'Edouard Glissant. Actes réunis par Yves-Alain Favre et Antonin Ferreira de Brito. Biarritz: J. & I. Editions, 1992.
• Du Pays au Tout-monde, écritures d'Edouard Glissant, Actes du colloque de Parme du 18 mai 1995, réunis et introduits par Elena Pessini. Parma: Istituto di Lingue e Letterature Romanze, 1998.
• Poétiques d'Edouard Glissant. Sous la direction de Jacques Chevrier. Paris: Presses de L'Université de Paris-Sorbonne, 1999.
• Rêver le monde, Écrire le monde, Théorie et narrations d'Edouard Glissant. Carminella Biondi et Elena Pessini, éds. Bologna: CLUEB, 2004.
• Autour d'Édouard Glissant - Lectures, épreuves, extensions d'une poétique de la Relation. Loïc Céry, Samia Kassab-Charfi et Sonia Zlitni-Fitouri, éds. Pessac: Presses Universitaires de Bordeaux, 2008.
Études sur Édouard Glissant:
• Anderson, Debra L. Decolonizing the Text: Glissantian Readings in Caribbean and African-American Literatures. New York: P. Lang, 1995.
• Barbaro Damato, Diva. Edouard Glissant: Poética e Politica. Sao Paulo: Annablume Editora, 1996.
• Baudot, Alain. Bibliographie annotée d'Edouard Glissant. Toronto: Éditions du GREF, 1993.
• Britton, Celia. Edouard Glissant and Postcolonial Theory: Strategies of Language and Resistance, Charlottesville, Va.: University Press of Virginia, 1999.
• Cailler, Bernadette. Conquérants de la nuit nue: Edouard Glissant et l'Histoire antillaise. Tübingen: Gunter Narr Verlag, 1988.
• Chancé, Dominique. Édouard Glissant: Un "traité du déparler". Paris: Karthala, 2002.
• Crosta, Suzanne. Le Marronage créateur: dynamique textuelle chez Edouard Glissant. Sainte-Foy, Québec: GRELCA, 1991.
• Dash, Michael. Edouard Glissant. London: Cambridge University Press, 1995.
• Kemedjio, Cilas. De la Négritude à la Créolité; Édouard Glissant, Maryse Condé et la malédiction de la théorie. Hamburg: Lit Verlag, 1999.
• Loichot, Valérie. Orphan Narratives: The Postplantation Literatures of Faulkner, Glissant, Morrison, and Saint-John Perse. Charlottesville: University of Virginia Press, 2007.
• Madou, Jean-Pol. Edouard Glissant: de mémoire d'Arbres. Amsterdam: Rodopi, 1996.
• Radford, Daniel. Edouard Glissant. Paris: Seghers (Poètes d'aujourd'hui), 1982.
• Rumeau, Delphine. Chants du Nouveau Monde: épopée et modernité (Whitman, Neruda, Glissant). Paris: Classiques Garnier, 2009.
• Webb, Barbara J. Myth and History in Caribbean Fiction; Alejo Carpentier, Wilson Harris, and Edouard Glissant. Amherst: University of Massachusetts Press, 1992.
Entretiens:
• Artières, Philippe. « Solitaire et solidaire », entretien avec Édouard Glissant. Pour une littérature-monde, sous la direction de Michel Le Bris et Jean Rouaud. Paris: Gallimard, 2007: 77-86.
• Brossat, Alain et Daniel Maragnes [temoignages recueillis par]. Les Antilles dans l'impasse: des intellectuels antillais s'expliquent. (Edouard Glissant, Laurent Farrugia, Yves Leborgne, Roland Suvelor...[etc.]). Paris: l'Harmattan, 1981.
• Corio, Alessandro et Francesca Torchi. « Une nouvelle manière de lire, entretien avec Édouard Glissant ». Notre Librairie 161 (2006): 112-115.
• Dash, Michael and Quincy Troupe. « Interview with Edouard Glissant, March 22, 2006 ». Hillina Seife, trad. Black Renaissance / Renaissance Noire 6.3/7.1 (2006): 49-56.
• Glissant, Édouard. L'imaginaire des langues. Entretiens avec Lise Gauvin (1989-2009). Paris: Gallimard, 2010.
• Leupin, Alexandre, avec Edouard Glissant. Les entretiens de Baton Rouge. Paris: Gallimard, 2008.
• Martin, Patrice. « Edouard Glissant, entretien ». Riveneuve Continents 2 (printemps 2005): 51-59.
• Miampika, Landry-Wilfrid. « Migrations et Mondialité, Entretien avec Édouard Glissant ». Africultures 54 (mars 2003).
• Perez, Avner. « De la Poétique de la Relation au Tout-Monde », interview avec Edouard Glissant. Atalaia 1-2 (hiver - inverno 1995): 37-46.
Articles sélectionnés:
• Biondi, Carminella. "La « visione profetica del passato » di Édouard Glissant". Silvia Albertazzi, Barnaba Maj et Roberto Vecchi, éds. Periferie della storia. Il passato come rappresentazione nelle culture omeoglotte. Macerata (Italie): Quodlibet, 2004: 247-268.
• Britton, Celia. "Opacity and transparence: conceptions of history and cultural difference in the work of Michel Butor and Edouard Glissant." French Studies 49.3 (July 1995): 308-322.
• Chancé, Dominique. "Édouard Glissant, La Case du commandeur, 1981". Poétique baroque de la Caraïbe. Paris: Karthala, 2001: 155-249.
• Dash, J. Michael. "No Mad Art: The Deterritorialized Déparleur in the work of Edouard Glissant". Paragraph 24.3 (November 2001): 105-116.
• Gyssels, Kathleen. « Du "guerrier de l'imaginaire" aux auteurs virtuels : libertés et limites de l'internet pour les auteurs antillais ». Africultures 54 (mars 2003).
• Hallward, Peter. "Edouard Glissant Between the Singular and the Specific". Yale Journal of Criticism 11.2 (Fall 1998): 441-464.
• Hitchcock, Peter. "Antillanité and the Art of Resistance. (Space and Language in the Work of Caribbean writer Edouard Glissant)." Research in African Literatures 27.2 (Summer 1996): 33-53.
• Paris, Jean. "Liminaire", Anthologie de la poésie nouvelle. Monaco: Du Rocher, 1956: 9¬56.
• Watts, Richard. "Glissant, Lopes, and the Ambivalence of the Postcolonial Paratext". Packaging Post/Coloniality; the Manufacture of Literary Identity in the Francophone World. Lanham: Lexington Books, 2005: 119-137.
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« Un champ d'îles »
Savoir ce qui dans vos yeux berce
Une baie de ciel un oiseau
La mer, une caresse dévolue
Le soleil ici revenu
Beauté de l'espace ou otage
De l'avenir tentaculaire
Toute parole s'y confond
Avec le silence des Eaux
Beauté des temps pour un mirage
Le temps qui demeure est d'attente
Le temps qui vole est un cyclone
Où c'est la route éparpillée
L'après-midi s'est voilé
De lianes d'emphase et fureur
Glacée, de volcans amenés
Par la main à côté des sables
Le soir à son tour germera
Dans le pays de la douleur
Une main qui fuse le Soir
À son tour doucement tombera
Beauté d'attente Beauté des vagues
L'attente est presque un beaupré
Enlacé d'ailes et de vents
Comme un fouillis sur la berge
Chaque mot vient sans qu'on fasse
À peine bouger l'horizon
Le paysage est un tamis soudain
De mots poussés sous la lune
Savoir ce qui sur vos cheveux
Hagard étrenne ses attelages
Et le sel vient-il de la mer
Ou de cette voix qui circule
Abandonnés les tournoiements
D'aventure sur les tambours
L'assaut du sang dans les plaines
Son écume sur les Hauts
Abandonné le puits de souffrance
La souffrance au large du ciel emporte
Dans la foule des fromagers
Sa meute de mots et sa proie
Abandonnée tarie la mesure
Démesure des coutelas
Cette musique est au coeur
Comme un hameau de lassitude
Beauté plus rare que dans l'île
Ton grand chemin des hébétudes
Va-t-il enfouir son regard
Dans la terre, humide douce
Les hommes sortent de la terre
Avec leurs visages trop forts
Et l'appétit de leurs regards
Sur la voilure des clairières
Les femmes marchent devant eux
L'île toute est bientôt femme
Apitoyée sur elle-même mais crispant
Son désespoir dans son coeur nu
Et parmi les chants de midi
Ravinés de sueurs triomphales
Sur un cheval vient à passer
La morte demain la Pitié
L'île entière est une pitié
Qui sur soi-même se suicide
Dans cet amas d'argiles ruées
Ô la terre avance ses vierges
Apitoyée cette île et pitoyable
Elle vit de mots dérivés
Comme un halo de naufragés
À la rencontre des rochers
Elle a besoin de mots qui durent
Et font le ciel et l'horizon
Plus brouillés que les yeux de femmes
Plus nets que regards d'homme seul
Ce sont les mots de la Mesure
Et le tambour à peine tu
Au tréfonds désormais remue
Son attente d'autres rivages
L'après-midi le Soir les masures
Le poing calé dans le bois dur
La main qui fleurit la douleur
La main qui leva l'horizon
Sur vos chemins quelle chanson
A pu défendre la clarté
Sur vos yeux que l'amour brûla
Quelle terre s'est déposée
Outre mer est la chasteté
Des incendiaires dans les livres
Mais le feu dans le réel et le jour
C'est ce courage des vivants
Ils font l'oiseau ils font l'écume
Et la maison des laves parfois
Ils font la richesse des douves
Et la récolte du passé
Ils obéissent à leurs mains
Fabriquant des échos sans nombre
Et le ciel et sa pureté fuient
Cette pureté de rocailles
Ils font les terres qui les font
Les avenirs qui les épargnent
Ô les filaos les grandissent
Sur les crêtes du souvenir
Mulets serpents et mangoustes
Font ces hommes violents et doux
Et la lumière les aveugle
La nuit au bord des routes coloniales
Toute parole est une terre
Il est de fouiller son sous-sol
Où un espace meuble est gardé
Brûlant, pour ce que l'arbre dit
C'est là que dorment les tam-tams
Dormant ils rêvent de flambeaux
Leur rêve bruit en marée
Dans le sous-sol des mots mesurés
Leur rêve berce dans vos yeux
Des paniques des maelströms
Plus agités que la brousse profonde
Lorsque passe le clair disant
Beauté sanguine des golfes
Ô c'est une plaie une plaie
Où danse le ciel, grave et lent
De voir des hommes nus et tels
Et l'île toute enfin repose
Dans le chaud des maturités
Mûr est le silence sur la ville
Mûre l'étoile dans la faim
Ce qui berce dans vos yeux son chant
Est la parure des troupeaux
L'herbe à taureaux pour les misaines
Le dur reflet des sels au sud
Rien ne distrait d'ordre les vies
Les hommes marchent les enfants rient
Voici la terre bâtée, consentante
De courants d'eau, de voilures
Quelle pensée raide parcourt
Les fibres les sèves les muscles
De la douleur a-t-on fait un mot
Un mot nouveau qui multiplie
Celui qui parmi les neiges enfante
Un paysage une ville des soifs
Celui qui range ses tambours ses étoffes
Dans la sablure des paroles
Guettant le saut des Eaux immenses
Le grand éclat des vagues Midi
Plus ardent que la morsure des givres
Plus retenu que votre impatience d'épine
Celui que prolonge l'attente
Et toutes les mains dans sa tête
Et toutes splendeurs dans sa nuit
Pour que la terre s'émerveille
Il accepte le bruit des mots
Plus égal que l'effroi des sources
Plus uni que la chair des plaines
Déchirée ensemencée
Sa clarté est dans l'océan
Dans la patience que traîne
Vers où nul oeil ne se distend
La flore d'îles du Levant
Ce qui berce en vos yeux son chant
Pour atteindre le matin ô connue
Inconnue c'est la chaleur fauve
Du Chaos où l'oeil enfin touche
Île ces requins vos fumures
Le charroi de votre sang l'homme
Et sa colline la femme et les cases
L'avenue dans ces miroirs les Mains
Est-ce oiseau, une racine qui gicle
Est-ce moisson, l'amitié grandie de la terre
La même couleur éclabousse, caresse
La souffrance est de ne pas voir
Beauté de ce peuple d'aimants
Dans la limaille végétale et vous
Je vous cerne comme la mer
Avec ses fumures d'épaves
Beauté des routes multicolores
Dans la savane que rumine
L'autan plein de mots à éclore
Je vous mène à votre seuil
Écoutant ruisseler mes tambours
Attendant l'éclat brusque des lames
L'éveil sur l'eau des danseurs
Et des chiens qui entre les jambes regardent
Dans ce bruit de fraternité
La pierre et son lichen ma parole
Juste mais vive demain pour vous
Telle fureur dans la douceur marine,
Je me fais mer où l'enfant va rêver.
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« Un champ d'îles » est la deuxième partie du poème du même nom, publié aux éditions Seuil en 1965, republié dans Poèmes complets. Paris: Gallimard, 1994: 61-68.
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lundi, février 07, 2011

232- Du 25 janvier au 17° Maghreb des livres

Mercredi 25 janvier. Une élève (Gunaÿ) me dit avoir vu ma photo accompagnée d’un texte dans une revue. Je suis tombé amoureux du bout du monde, de Yel... J’irai à Yel…, cet ex « petit poste de traite », me fondre dans la communauté des fabricants de couteaux à lame de cuivre. Je suis à la « Passerelle ». Un vin bio est servi.

Premier février : L’Egypte basculera-t-elle aujourd’hui ? Jusqu’à ces derniers jours je n’y croyais pas. Mais le retour d’El Baradaï, et le comportement hautement responsable de l’armée (jusqu’à présent), qui a déclaré hier qu’elle trouvait « légitimes » les revendications populaires, elle qui n’a pas tiré une balle, me contraignent à modifier mon avis.

Samedi 5 février.
Je suis sur le boulevard Saint Michel, à Paris. Moubarek n’est pas tombé. Il est chancelant. Les USA semblent vouloir le lâcher (les Français tergiversent). Des centaines de milliers de manifestants sur la place Ettahrir scandent « Irhal, Irhal » (déménage ou plus exactement, dégage, slogan tunisiens désormais historique).
J’ai pris le TGV ce matin pour Paris. Arrivée à 11h27. Je suis venu pour assister au 17° « Maghreb des livres ». Rue Saint-Anne, au n° 55 se trouve la belle librairie qui fait aussi agence de voyage « Voyageurs du monde ». J’achète un guide sur les territoires extrêmes. Le cac de voyage me pèse. Mon ami M. ne peut me rejoindre. Je me dirige au Salon. Mon ami H. je le verrai demain. A l’accueil du Salon je peste cordialement contre les organisateurs qui n’ont pas daigné m’inviter. Br. H. m’attend à la Cafèt. Mon sac est lourd. Le salon n’est pas très animé. J’abandonne.
Bobigny. Au « Sénateur » je prends quelques notes en attendant mon ami M. Il ne tarde pas à m’y rejoindre. Loin sont les Sangs d’encre. La vie. Il m’héberge « bien sûr ».



Ah les voyages ! qui a dit qu’ils ne forment que la jeunesse ? Zet sûr? Verlaine? Ah bon...
Dimanche matin. Même pas mal au crâne. M. ne m’accompagne pas au Salon. Quant à moi, j’ai, là, un besoin immense d’être seul. Dans le métro qui m’emmène je lis « L’amer etc. » Une belle jeune femme est assise sur la banquette de cuir marron foncé d’en face. Je me lis et je trouve que certains passages sont beaux (désolé). Mon doigt est coincé entre les pages 76 et 77, à la ligne « Vendredi ». Je lis « Yasmin’ tire le portrait de la cafétéria en prenant soin de m’éviter.
(Dessin de Paul Verlaine (1844-1896) Les voyages forment la jeunesse In La Revue blanche, 1er semestre 1897)




Puis elle cadre des agents d’accueil avec lesquels elle échange quelques mots, pas moi, je pue… ». Emporté par mon propre enthousiasme je tend la page à la jeune femme, je souhaite vraiment qu’elle me lise, j’ai follement envie de partager. Mais la jeune fille se contente de sourire. Mielleuse mais m’intrigue. Je dis « vous êtes Française ? » « Ja souis Irlandaisse ». Beautiful, mais je dois descendre. I’m sorry. Elle sourit, elle est partie, emportée. Quai de station. Charles de Gaule. Je suis sur « La plus belle avenue du monde » (à vérifier). L’avenue est toujours aussi large, les touristes nombreux. J’ai parfois besoin d’être loin de mes proches, de mes amis, du monde. Seul, je récupère tous mes repères. Tout en moi devient cohérent, limpide. Il m’arrive, lorsque je ne suis pas seul, d’être dépossédé par celui ou ceux-là mêmes qui m’entourent. Cela n’est pas si étrange. Dépossédé d’une partie de mon « Etre ». Cette dépossession s’élabore par l’intermédiaire de discours. Les gens parlent, parlent. Mes tentatives d’intrusion (on le ressent ainsi) soit pour compléter soit pour contredire, sont toutes vouées à l’échec. Les gens n’écoutent pas.




"Homme, si tu es quelqu'un,
va te promener seul,
converse avec toi-même
et ne te cache pas dans un chœur."

Épictète (v.55-v.135).




Ou plutôt ils aiment s’écouter. Ils ont la sensation d’être dans le seul vrai possible. Et cela leur fait du bien. (Cela peut se passer au travail, chez soi, lors d'une conférence...) Comme je sais que cela leur fait tant de bien, je les laisse se parler, se convaincre, s’aimer. Voilà pourquoi je les laisse à leur propre sort. Narcisse est une jolie fleur, mais pas seulement. Quoi qu'il en soit je ne peux parfois ouvrir aux autres toute ma conscience. Voilà pourquoi je préfère être seul (ce n’est pas l’unique raison bien sûr).
Paris nous offre vraiment cette possibilité. Etre entouré de milliers de gens et être en même temps seul. Magnifique.

Je suis dans le bas de la rue de Ponthieu. A 13 h et je ne sais combien de minutes, les gens sont tristes. La serveuse fait la moue, les clients ne semblent pas débordés de joie. Le bistrot est triste, le temps à sa manière l’est aussi. Tout est morose et mon café noir Napoli, très noir, fait remonter en moi des souvenirs parisiens bien enfouis dans ma mémoire comme dans un cagibi aux parois décrépies, oublié. Des souvenirs des temps anciens, lorsque mes os et mes veines supportaient allègrement l’insupportable. Ah jeunesse traitresse ! Salope même, elle file sans crier gare, sans même vous tirer par la manche afin de vous mettre en garde. Pas même. Ils remontent donc ces souvenirs, ici, dans ce café, à six mètres 37 des Champs Elysées, à 13 h ou 14 h peu importe. Mes os alors et mes veines d’alors, disais-je, portaient souverainement la force de la fraîcheur de leurs printemps. A cette heure-ci, dans ce moderne mais triste bar du chic quartier de Paris tout est monotone. J'achève ce texte (le café a disparu) puis je m'en irai rejoindre des amis auteurs ou non au 17° Salon maghrébin des livres, ou plutôt le 17° Maghreb des livres.


Lundi
Hier je quittai "l'Angle", le café de la rue de Ponthieu, pour me diriger vers la mairie de Paris qui abrite le Maghreb des livres.

L'avenue des Champs
Elysées se réveillait, quoique assez tardivement. Alentours de l'avenue et de la place de la Concorde, de très nombreux touristes ciblaient avec leurs appareils sophistiqués, appareils photos et caméscopes, leurs proches figés, souriant à l'objectif, au milieu du gigantesque espace. Rue de Rivoli, des centaines de voitures de tous états et modèles déboulaient, en flots continus, à toute vitesse et toutes dans la même direction. Quelques courageux ou inconscients patineurs osaient affronter, et même défier la déferlante en rasant les trottoirs dans l'autre sens. Moi aussi j'ai pris des photos, tantôt à gauche, un immeuble haussmannien, tantôt à droite la grande roue, fendue en son centre, verticalement, par l'obélisque égyptienne ou la fontaine des Mers de "Nouh".



Plus loin le Conseil d'Etat majestueux ou encore une impressionnante rangée de vélos,




superbement alignés. Plus loin encore,










une limousine blanche immatriculée en Belgique, qui n'en finissait pas de passer. Au salon du Maghreb des livres il y avait beaucoup de monde, plus que la veille. Une impression de routine me saisit, plus que samedi, dès le premier quart d'heure; les mêmes auteurs

chaque année sont conviés à dédicacer leurs ouvrages, parfois les mêmes que ceux de l'année écoulée, aux mêmes tables.



A la cafèt. Br H. discute avec deux jolies femmes.


« Bonjour Zirem », Da l’Mouhoub est là ainsi que Si Ahmed D. Un imbécile me demande maladroitement de libérer ma chaise au profit de « monsieur le grand Benchicou qui est malade ».



Un imbécile disais-je.






Mes amis H. et Sn, nous ont rejoints. En fin de journée nous avons quitté le Salon pour aller nous attabler à « L’Etincelle » (angle rue du Bourg Tibourg et Rivoli) à deux pas de la mairie. Il y avait Br H, Sn, H., Yas (troublante, avec de grandes boucles gitanes pendues aux oreilles, prêtes (prête) à vous encorner), et A. Ben. Belle soirée quoique gâchée par les interventions intempestives de notre ami (tout de même) Sn. Aucun de nous n’a pu développer une idée tant il a monopolisé la parole. Mais c’est notre ami. J’aurais volontiers discuté avec A. Ben, de son écriture, avec Br. H. et les autres. Nous aurions évoqué les enfants des peuples anciens, le rapt de Maria, nous aurions parlé du jour qui viendra où l'homme ne vivra que pour écrire. Et pourquoi pas des années noires du journalisme au Bled, de nos voix multiples, de nos visions de l'exil. Et de Yas, tiens! bien sûr, du temps qu'il faut pour un aller simple... Mais hélas, mille fois.

Un inconnu nous a tendu un tract « APPEL : Le 12 février, les Algériens manifesteront à Alger à l’appel de la Coordination Nationale pour le Changement et la Démocratie en Algérie (CNCD), pour exiger : … Place de la République… » Je rejoins M. vers 22 heures 30
C'était hier.



Dès ce matin, il fait beau. Au café de la rue Petit j’attends H. Il m’accompagne jusqu’à la gare de Lyon.


Peu avant d'atteindre la gare, nous avons déjeuné , rue de Lyon.


Le TGV s’ébranle à 15 h 16 pétantes.