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lundi, novembre 26, 2012

348 - L'honneur de la presse occidentale sauvé par quelques journalistes

Nous sommes lassés et parfois désespérés par l'incapacité de la majorité des médias occidentaux, notamment français, de se défaire du lobbying qui ne dit pas son nom à l'endroit d'un pays qui sème la terreur, qui occupe illégalement des territoires entiers depuis des décennies, qui terrorise des populations, qui viole pas moins d'une QUARANTAINE de résolutions des nations unies (ce n'est pas rien ! à ce propos l'Iran a-t-il violé une seule résolution états-unienne? ) sans que ces médias s'en offusquent. Nous en avons la preuve à chaque agression démultipliée. 
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Heureusement, l'honneur de cette presse est sauvé par une minorité qui mérite toute notre attention, qui nous convainc par la même de ne pas définitivement baisser les bras. En voici deux en exemples.

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http://www.acrimed.org/article3945.html

Sur France 2, une version « candide » du conflit entre Israël et les Palestiniens
Par Henri Maler et Julien Salingue, le 23 novembre 2012
Les récents développements du conflit qui oppose l’État d’Israël et le peuple palestinien confrontent les médias, du moins quand ils sont en quête d’une improbable « neutralité », à cette redoutable question : « Comment équilibrer la présentation d’une situation déséquilibrée » ? Le journal de 20 heures de France 2 du lundi 19 novembre 2012 a offert aux téléspectateurs un exemple des travers que produit la recherche de cet impossible équilibre et une confirmation d’une analyse proposée ici même en août 2012.
I. À question candide, réponse stupide ?
Journal de 20 heures de France 2 du lundi 19 novembre 2012. 21 min après l’annonce des titres, David Pujadas invite les téléspectateurs à se pencher sur l’actualité à l’étranger : le conflit qui oppose l’État d’Israël et le gouvernement du Hamas à Gaza. À moins qu’il ne s’agisse, à travers ce dernier, du peuple palestinien vivant à Gaza…
D’abord, des images chaotiques du centre de Gaza bombardé par des tirs de missiles israéliens. Durant les 15 s de diffusion de ces images, on apprend notamment que vingt-trois personnes ont été tuées dans la journée par les bombardements et qu’une enquête a été ouverte par l’armée israélienne à la suite d’une attaque aérienne qui a coûté la vie à onze civils palestiniens le jour précédent. S’ensuivent les annonces successives de la poursuite de tirs de roquettes sur Israël et de l’échec des efforts diplomatiques pour un cessez-le-feu.
Puis vient le moment crucial, déjà annoncé dans les titres, que le prêcheur de la grand-messe du 20 heures lance de la sorte : « Et ce soir nous posons une question sensible et candide, peut-être, mais beaucoup d’entre vous se la posent sans doute : y a-t-il dans ce conflit un agresseur et un agressé ? »
Quand David prend des risques, il s’entoure de tant de précautions… qu’il ne risque rien, si ce n’est le ridicule. Comment une « question sensible » pourrait-elle être « candide » ? Quand il n’est pas certain – « peut-être » – qu’elle ne le soit pas ! Pourquoi poser cette « question sensible » ? Non pas parce qu’elle se pose, mais parce que « beaucoup se la posent sans doute ». Et s’ils ne se la posaient pas ?
Or voici la question : « Y a-t-il dans ce conflit un agresseur et un agressé ? » La suite nous apprend que le conflit en question est strictement circonscrit à la reprise intensive des affrontements armés. Variante : qui a (re)commencé ? Version « sensible » d’une question sensible des cours de récréation ?
Seul un officier supérieur de la rédaction pouvait prendre le risque de répondre à cette question « sensible » : le directeur adjoint de l’information de France 2, Étienne Leenhardt. Ce dernier prend « les faits » à témoin et leur donne la parole.
Voici donc les faits tels qu’ils ont été énoncés par Leenhardt :
« Le 8 novembre dernier, il y a eu à la frontière entre Israël et Gaza un double accrochage entre des soldats israéliens en patrouille et des militants palestiniens qui affirment qu’un enfant de 12 ans a été tué. Un soldat israélien a été blessé. » Les « faits » ont quelque difficulté à s’exprimer… Une « frontière » ? Leenhardt veut sans doute parler de celle que l’État d’Israël a tracée et bétonnée en ne consultant que lui-même. « Un accrochage » ? Sans doute, mais dont on ne connaît pas l’origine. Mais une prise de distance s’impose quand même : entre ce que les « militants palestiniens affirment » (la mort d’un enfant de 12 ans) et ce qui est tenu pour acquis sans qu’il soit nécessaire de « sourcer » (la blessure d’un soldat israélien).
Et Leenhardt de poursuivre : « Deux jours plus tard, le 10 novembre, c’est une patrouille israélienne, toujours le long de la frontière, qui a été prise pour cible par un missile anti-char, et là, deux soldats israéliens ont été sérieusement blessés. Israël a riposté, quatre palestiniens ont été tués. » Quelle a été la nature et l’ampleur de la « riposte » ? Les faits de Leenhardt sont silencieux.
« Ensuite, c’est un engrenage quasi quotidien. Le 11 novembre, soixante-quatre missiles sont tirés depuis Gaza vers les villes du sud d’Israël. Trois jours plus tard, le 14, le chef militaire du Hamas, le parti qui est au pouvoir à Gaza, est tué dans l’explosion de sa voiture, et le lendemain, le 15 novembre, c’est un missile tiré depuis Gaza qui tue trois civils israéliens dans une ville du sud d’Israël. » Les « faits » de Leenhardt sont tronqués, et leur présentation laisse penser que l’enchaînement des attaques et des ripostes traduit une certaine symétrie des responsabilités et un équilibre dans le recours aux armes.
Mais comme il ne s’agissait que de mettre en scène un « engrenage quasi quotidien », on peut « oublier » les quatre jours qui suivent, et de tirer bilan ainsi : « Alors, ce soir, le décompte terrible des victimes fourni par les autorités de chaque camp est de quatre-vingt-seize morts côté palestinien et de trois morts côté israélien, et dans chaque camp on renvoie sur l’adversaire la responsabilité d’avoir tiré le premier. » Au téléspectateur de deviner, sans qu’on ne prenne le risque de lui dire, la disproportion des moyens mis en œuvre de part et d’autre, et de leur macabre efficacité. Et pour pouvoir renvoyer ainsi les « camps » dos à dos, sans rien dire de ce qui les oppose sur le fond, il suffit donc de poser cette question « candide » : « Qui a tiré le premier ? », comme si cela seul importait. Et, dans un beau souci d’équilibre, de ne pas y répondre.
Il revient à Pujadas, après la prestation « candide » de Leenhardt, de conclure : « On comprend que la chronologie ne permet pas de trancher. Chacun garde bien sûr son avis et sa conviction. » De trancher sur quoi ? Sur l’origine des premiers tirs. Les convictions de qui ? Des camps en présence ? Candide, Pujadas est également mystérieux… À moins que, gagné par la lucidité, il n’ait fugitivement tenté de dire que la succession des événements, surtout sur une courte période, ne permet pas d’en comprendre le sens. Mais, même sur ce point, qu’on n’attende pas d’éclaircissement : puisque chacun garde ses convictions, il serait périlleux de les exposer.
Pour comprendre le sens des événements, il aurait fallu les replacer dans leur histoire et leur contexte, et prendre le risque de rompre le fatidique et spécieux équilibre : tenter d’expliquer ce qui s’oppose à une solution politique et pacifique, et rappeler qu’un blocus plonge les Gazaouis dans la misère depuis plus de cinq ans, que des élections législatives vont prochainement se tenir en Israël et qu’un vote doit intervenir à l’Onu sur l’admission de la Palestine comme « État non-membre ». Au lieu de s’enfermer dans la narration événementielle de l’actualité immédiate et de se refuser, au nom d’un pseudo-équilibre et d’une fausse neutralité, à réinscrire les soubresauts de « l’actualité » dans l’histoire de l’occupation et de la colonisation israéliennes.
Mais cette séquence d’un journal de France 2 n’est, somme toute, qu’un exemple particulier d’un travers plus général.
II. Comment équilibrer une situation déséquilibrée ?
Extrait de « Le syndrome de Tom et Jerry », 8 août 2012 :
Parmi les travers majeurs de l’information sur le « conflit israélo-palestinien » : l’injonction permanente à un traitement « équilibré » du conflit.
Les événements du Proche-Orient suscitent en France, pour des raisons politiques, historiques et culturelles que l’on ne pourra pas développer ici, une attention toute particulière. Ils sont générateurs de passions et leur perception est marquée par une lourde charge émotive, ce qui ne manque pas d’avoir des répercussions sur la manière dont les grands médias essaient de les couvrir.
D’où l’injonction au traitement « neutre », que l’on peut parfois assimiler à une forme de censure, voire d’autocensure de la part de certains journalistes et de certaines rédactions : il ne faudrait pas froisser l’un des deux « camps » et, pour ce faire, il s’agit d’adopter une position « équilibrée ».
Or la situation ne s’y prête pas, pour la bonne et simple raison que l’État d’Israël et les Palestiniens ne sont pas dans une situation équivalente. S’il existe bien un « conflit » opposant deux « parties », nul ne doit oublier que ses acteurs sont, d’une part, un État indépendant et souverain, reconnu internationalement, doté d’institutions stables, d’une armée moderne et suréquipée et, de l’autre, un peuple vivant sous occupation et/ou en exil, sans souveraineté et sans institutions réellement stables et autonomes.
Adopter une démarche qui se veut équilibrée conduit donc nécessairement à occulter certains aspects de la réalité, tout simplement parce qu’ils n’ont pas d’équivalent dans l’autre « camp ». C’est ainsi que les grands médias privilégieront les moments de tension visible, en d’autres termes militaires, les « échanges de tirs », les « victimes à déplorer dans les deux camps » ou, dans un cas récent, les « échanges de prisonniers ». Il s’agit de montrer que la souffrance des uns ne va pas sans la souffrance des autres, et que les moments de tension ou d’apaisement sont liés à des décisions ponctuelles prises par l’un ou l’autre des deux « camps », ou par les deux conjointement.
C’est ainsi qu’un tel traitement médiatique occulte presque totalement ce qui est pourtant l’essentiel de la vie quotidienne des Palestiniens et l’un des nœuds du « conflit » : l’occupation civile (colonies) et militaire (armée) des territoires palestiniens. Les camps militaires israéliens et les colonies n’ont pas d’équivalent en Israël, pas plus que les centaines de checkpoints qui morcellent les territoires palestiniens, le mur érigé par Israël, les réquisitions de terres et les expulsions, les campagnes d’arrestations, les attaques menées par les colons, les périodes de couvre-feu, les routes interdites sur critère national, etc.
Une couverture qui se veut « équilibrée » conduit nécessairement, par la recherche permanente d’un contrepoint, d’un contrechamp, d’une équivalence, à passer sous silence des informations pourtant essentielles : c’est ainsi qu’il faut aller consulter la presse israélienne pour savoir, par exemple, que pour la seule année 2010 ce sont pas moins de 9 542 Palestiniens de Cisjordanie qui ont été déférés devant les tribunaux militaires israéliens, avec un taux de condamnation de 99,74 %. Une information des plus parlantes, mais qui n’a pas d’équivalent côté israélien. Elle ne sera donc pas traitée.
Cette couverture biaisée, cette « obsession de la symétrie », au nom d’une prétendue neutralité, conduit donc les grands médias à offrir une image déformée des réalités proche-orientales. Le public est ainsi dépossédé d’une partie pourtant indispensable des éléments de compréhension de la persistance du conflit opposant Israël aux Palestiniens. A fortiori dans la mesure où ce premier biais se double d’un second, tout aussi destructeur pour la qualité de l’information : le « syndrome de Tom et Jerry ».
Tom et Jerry, célèbres personnages de dessins animés, sont en conflit permanent. Ils se courent après, se donnent des coups, construisent des pièges, se tirent parfois dessus et, quand ils semblent se réconcilier, sont en réalité en train d’élaborer de nouveaux subterfuges pour faire souffrir l’adversaire. Le spectateur rit de bon cœur, mais il reste dans l’ignorance : il ne sait pas pourquoi ces deux-là se détestent, on ne lui a jamais expliqué pourquoi Tom et Jerry ne peuvent pas parvenir à une trêve durable, voire une paix définitive.
La comparaison a ses limites, mais il n’est sans doute pas exagéré de considérer que les grands médias, notamment audiovisuels, nous offrent souvent, lorsqu’il s’agit du Proche-Orient, une information digne de Tom et Jerry : « le cycle de la violence a repris » ; « la trêve a été brisée » ; « la tension monte d’un cran » ; « les deux parties haussent le ton » ; etc.
Mais pourquoi ces deux-là se détestent-ils ? Bien souvent, le public n’aura pas de réponse. Il devra se contenter d’une couverture médiatique qui se focalise sur la succession des événements, sans s’interroger sur les causes profondes ou sur les dynamiques à long ou moyen terme. L’information est donc la plupart du temps décontextualisée, dépolitisée, déshistoricisée, quitte à flirter allègrement avec le ridicule.
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Un flirt avec le ridicule que le journal de France 2 du 19 novembre 2012 a poussé jusqu’à l’absurde.
Henri Maler et Julien Salingue (avec un correspondant)
 Voir aussi
- Covering This War - Sherine Tadros, correspondante au Moyen-Orient pour Al-Jazeera English. 
- La totalité de notre article d’août 2012.
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http://www.acrimed.org/article3940.html

La sourde oreille des grands médias sur la situation à Gaza
le 19 novembre 2012
Nous publions ci-dessous une tribune initialement parue en anglais le 14 novembre 2012 sur le site Mondoweiss et signée par Hagit Borer (Royaume-Uni), Antoine Bustros (Canada), Noam Chomsky (États-Unis), David Heap (Canada), Stephanie Kelly (Canada), Máire Noonan (Canada), Philippe Prévost (France), Verena Stresing (France) et Laurie Tuller (France).
Nous accusons ! La sourde oreille des grands médias sur la situation et la gravité des atrocités commises par Israël à Gaza
Tandis que les nations d’Europe et d’Amérique du Nord commémoraient, le 11 novembre, les pertes militaires de guerres passées et présentes, Israël ciblait des civils. Le 12 novembre, à l’orée d’une nouvelle semaine, les lecteurs étaient inondés, pendant leur petit-déjeuner, de comptes rendus déchirants relatant les pertes humaines militaires passées et actuelles. Cependant, on semblait taire le fait essentiel selon lequel les pertes humaines les plus importantes lors des conflits armés contemporains touchent les populations civiles. Le matin du 12 novembre était également marqué par une absence criante d’information relatant les attaques militaires sur Gaza qui se sont poursuivies pendant tout le week-end. Une recherche superficielle confirme cette omission sur le réseau de télévision canadien Canadian Broadcasting Corporation (CBC) et les journaux canadiens dont le Globe and Mail, la Gazette de Montréal et le Toronto Star. De même en ce qui concerne le New York Times, la BBC, et les chaînes françaises de télévision France 2 et TF1.
Selon le rapport du Centre palestinien pour les droits de l’homme (PCHR) daté du 11 novembre, cinq civils palestiniens, dont trois enfants, avaient été tués dans la bande de Gaza dans les soixante-douze heures précédentes, en plus de deux membres de la sécurité palestinienne. Quatre de ces décès étaient dus à des tirs d’obus de Tsahal sur des enfants jouant au football. De plus, cinquante-deux civils ont été blessés, dont six femmes et douze enfants. (Depuis que nous avons commencé à rédiger ce texte, le nombre de victimes palestiniennes a d’ailleurs augmenté et continue de croître.)
Les articles qui rapportent les meurtres commis se concentrent en grande majorité sur l’élimination des membres de la sécurité palestinienne. Par exemple, un article d’Associated Press (AP) publié par la CBC le 13 novembre, intitulé Israel mulls resuming targeted killings of Gaza militants (« Israël réfléchit à la reprise des éliminations ciblées de militants de Gaza ») ne fait aucune mention des morts et des blessés parmi la population civile. Il caractérise les meurtres « d’assassinats ciblés ». Le fait que les pertes humaines soient dans une large mesure des victimes civiles, indique qu’Israël n’est pas tant engagée dans des meurtres « ciblés » que dans des assassinats « collectifs », commettant ainsi à nouveau le crime de punition collective. Un autre article d’AP, paru au bulletin d’informations de la CBC le 12 novembre et intitulé Gaza rocket fire raises pressure on Israel government (« Des tirs de roquettes mettent la pression sur le gouvernement israélien »), est accompagné de la photo d’une femme israélienne regardant un trou dans le plafond de son salon. Et là encore, aucune image, ni aucune mention des nombreuses victimes et des cadavres à Gaza. Dans le même ordre d’idées, la BBC titrait, le 12 novembre, Israel hit by fresh volley of rockets from Gaza (« Israël frappée par une nouvelle pluie de roquettes tirées depuis Gaza »). La même tendance se retrouve dans d’autres grands médias européens.
La couverture des premiers moments de la présente exacerbation insiste principalement sur les roquettes tirées depuis Gaza, dont aucune n’a causé de blessés ni de morts [1]. Ce qu’on ignore sciemment, ce sont les bombardements touchant la bande de Gaza qui, eux, ont causé de nombreuses victimes, dont des morts et plusieurs blessés graves. Nul besoin d’être un expert en science des médias pour comprendre qu’on a affaire au mieux à des reportages bâclés et biaisés, et au pire à une manipulation sciemment malhonnête du lectorat.
De plus, les articles mentionnant les victimes palestiniennes à Gaza rapportent systématiquement que les opérations militaires israéliennes était en représailles à des tirs de roquettes et à deux soldats blessés. Cependant, si l’on examine la chronologie des événements, la flambée de violence actuelle a débuté le 5 novembre dernier, quand un innocent âgé de 20 ans et souffrant apparemment de troubles mentaux, Ahmad al-Nabaheen, a été tué alors qu’il déambulait près de la frontière. Les médecins ont dû patienter pendant six heures avant d’être autorisés à le secourir, et ils pensent que son décès est très certainement dû à cette attente. Puis, le 8 novembre, un garçon âgé de 13 ans qui jouait au football devant sa maison a été tué par les forces d’occupation israéliennes qui avaient fait une incursion dans le territoire de la bande de Gaza avec des chars d’assaut et des hélicoptères. Le fait que quatre soldats israéliens aient été blessés à la frontière le 10 novembre faisait donc partie d’une série d’événements incluant la mort de civils de Gaza, et n’en constituait en aucun cas l’élément déclencheur.
Nous, les signataires de ce texte, sommes récemment rentrés d’un séjour dans la bande de Gaza. Certains d’entre nous sommes en contact direct avec des Palestiniens vivant à Gaza à travers les réseaux sociaux. Pendant deux nuits d’affilée, le 10 et le 11 novembre, les Palestiniens de Gaza ont été privés de sommeil à cause du survol incessant de drones et d’avions F16 et de bombardements aveugles de leur territoire densément peuplé. L’objectif de ces opérations semble clair : il est de terroriser la population, objectif atteint d’ailleurs, comme nous pouvons l’affirmer grâce aux témoignages de nos contacts sur place. S’il n’y avait pas eu de messages affichés sur Facebook, nous n’aurions pas conscience du degré de terreur ressenti par les civils palestiniens ordinaires de Gaza. Ceci contraste vivement avec ce que le monde sait du choc ressenti par les citoyens israéliens victimes des tirs de roquettes.
Selon un rapport non officiel envoyé le 11 novembre par un médecin canadien qui se trouvait à Gaza et qui a apporté son aide au service d’urgences de l’hôpital de Shifa durant le week-end, « les blessés étaient tous des civils présentant de multiples blessures de perforation provenant d’éclats d’obus : lésions cérébrales, blessures au cou, hemo-pneumothorax, tamponnade péricardiale, rupture de la rate, perforations intestinales, membres déchiquetés, amputations traumatiques. Tout ceci sans aucun écran de contrôle, avec peu de stéthoscopes, une seule machine à ultrasons… Plusieurs victimes souffrant de blessures graves mais n’engageant pas leur pronostic vital ont été renvoyées chez elles avant d’être examinées de nouveau le lendemain matin à cause du nombre considérable de blessures graves à traiter. La profondeur des blessures dues aux éclats d’obus donnait froid dans le dos. De petites blessures au demeurant, mais avec des dégâts internes massifs… Et tout cela avec très peu de morphine disponible pour atténuer la douleur. » Apparemment, ce genre de scènes n’est pas digne d’être rapporté par le New York Times, la CBC, la BBC.
Les préjugés et la malhonnêteté qui caractérisent la couverture de l’oppression palestinienne par les médias occidentaux ne sont pas nouveaux ; ceci a été amplement documenté. Pourtant, Israël continue à commettre des crimes contre l’humanité avec l’assentiment total et le soutien moral, financier et militaire de nos gouvernements, que ce soit les États-Unis, le Canada ou l’Union européenne. Benyamin Netanyahu est en ce moment même en train de recueillir le soutien diplomatique des pays occidentaux en vue d’attaques à venir sur Gaza, ce qui nous fait craindre qu’une nouvelle opération du même type que « Plomb durci » se profile à l’horizon. En fait, les événements les plus récents confirment qu’une telle escalade est déjà en état de marche, tel que le montre le décompte des morts aujourd’hui. L’absence d’indignation populaire massive face à ces crimes est une conséquence directe de la dissimulation systématique des faits et de la manière distordue dont ces crimes sont rapportés.
Nous souhaitons exprimer notre indignation concernant la couverture médiatique scandaleuse de ces événements dans les grands médias. Nous appelons les journalistes du monde entier travaillant pour des antennes de ces grands médias à refuser d’être instrumentalisés à travers cette politique systématique de manipulation. Nous appelons également les citoyens à s’informer en consultant les médias indépendants et à laisser leur conscience s’exprimer ouvertement de la manière qu’ils jugent la plus efficace et appropriée.
Notes
[1] Le texte a été écrit avant la mort de trois civils israéliens dans un tir de roquettes, qui s’est produite le 15 novembre, soit le lendemain du déclenchement “officiel” de l’opération israélienne et plusieurs jours après les événements relatés ci-dessus.


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DEJA EN  2003:

http://www.acrimed.org/article1179.html

Campagne contre Pascal Boniface
Les gardiens de la bienséance pro-israélienne
par Pascal Dillane, le 1er août 2003
Annonçant la démission du PS du chercheur Pascal Boniface, Libération et Le Monde charcutent soigneusement ses propos.
Le chercheur Pascal Boniface a annoncé sa démission du Parti socialiste. Ce spécialiste des questions internationales, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), était chargé des questions stratégiques au PS quand, en avril 2001, il remettait a la direction du Parti une note dont le grand public apprendra l’existence - à défaut du contenu - l’été suivant, à la faveur d’une passe d’armes entre l’auteur et l’ambassadeur d’Israël dans les colonnes du Monde [1]. Depuis, la polémique ne s’est pas apaisée [2]. Et Pascal Boniface revient sur cette affaire dans un livre, Est-il permis de critiquer Israël ?, où est reproduite la fameuse note (Lire Bernard Langlois dans Politis du 23 juillet 2003 [3]).
Annonçant le départ de Boniface du PS, Libération (18 juillet 2003) et Le Monde (19 juillet 2003) retracent d’une bien curieuse façon les termes du débat.
Première curiosité, dans Libération : le 18 juillet, l’article dans l’édition papier était titré : " Israël provoque des remous au PS ", mais quand nous consultons, le 21 juillet, le site internet de Libération, le titre est devenu : " Israël fait claquer la porte du PS ".
Le contenu même de l’article est bien plus intriguant. Pour expliquer les raisons de la démission de Boniface, Jean-Dominique Merchet écrit que le chercheur " accuse le PS, dont il est membre depuis 1980, de "communautarisme" - comprendre d’un alignement excessif sur les positions pro-israéliennes de la communauté juive. "
Passons sur " les positions pro-israéliennes de la communauté juive ", un raccourci qui peut apparaître a la fois simpliste et globalisant.
Plus important, le " communautarisme " du PS est en effet le motif mis en avant par Boniface. Pour lui (on peut le lire dans sa fameuse note comme dans son récent livre), la politique internationale d’un pays ne doit pas s’ajuster selon le poids de ses différentes " communautés " mais se fonder sur des principes universels (droits de l’homme, droit international...).
Il est donc pour le moins abusif de la part de Jean-Dominique Merchet de réduire cette thèse à la question de l’ " alignement " du PS sur les " positions pro-israéliennes " supposées de la " communauté juive ". D’ailleurs, dans Le Monde, Camille Boulongne écrit plutôt que Boniface reproche au PS " de privilégier "ceux qui ont une lecture ethnique du conflit israélo-palestinien" ".
Mais Libération et Le Monde se rejoignent pour présenter de façon biaisée le contenu de la note d’avril 2001. Le premier écrit que Boniface " s’interroge, dans sa note interne destinée à François Hollande et Henri Nallet, chargé des affaires internationales au PS, sur "l’efficacité électorale" des positions du parti, jugées trop favorables à Israël alors que l’électorat d’origine arabe pèse de plus en plus lourd. " Tandis que le quotidien du soir prétend que Boniface " s’interroge sur l’"efficacité" d’une ligne politique jugée trop favorable à l’Etat juif alors que l’influence de l’électorat originaire de pays soutenant la cause palestinienne va grandissante. "
En réalité, la question électorale n’est abordée que secondairement dans cette note - Boniface n’est pas politologue mais expert en questions internationales et stratégiques. La note traite essentiellement des critères a appliquer au conflit israélo-palestinien, qui devraient être les mêmes que pour toutes les autres crises internationales : Boniface met en garde contre le " deux poids-deux mesures ".
Libération écrit ensuite : " "Peut-on diaboliser Haider et traiter normalement Sharon ?" demande-t-il dans ce texte, en mettant sur le même plan le leader de l’extrême droite autrichienne, connu pour ses positions ambiguës sur le nazisme, et un dirigeant israélien. "
En realité, voici la phrase écrite par Boniface : " Peut-on diaboliser Haider et traiter normalement Sharon, qui ne s’est pas, lui, contenté de dérapages verbaux mais est passé aux actes ? " (le mot "diaboliser" est en italiques). Dans son livre récemment paru, Boniface est plus précis, rappelant notamment que le gouvernement Sharon comporte des représentants de partis d’extrême droite.
A la lecture de la note, on voit bien que cette phrase n’est qu’une incidente et non pas un argument décisif du développement. Mais très curieusement, Le Monde, qui ne cite pourtant que deux très courts extraits d’une note de six pages, a retenu le même passage que Libé, celui sur Haider.
Encore plus fort : Le Monde tronque la phrase exactement de la même façon que Libération : " "Peut-on diaboliser Haider -le dirigeant populiste autrichien dont on rappelait alors les ambiguïtés par rapport au nazisme- et traiter normalement Sharon ?", demandait-il. "
La méthode est connue : elle consiste, pour discréditer un propos, à ne surtout pas faire état de son argumentation principale, mais à focaliser l’attention sur deux ou trois extraits périphériques, courts et le plus souvent tronqués, qu’on noircira par une interprétation aux apparences pédagogiques. Le tout suffisant à démolir l’ensemble pour le lecteur qui n’en a pas eu directement connaissance.
Dans Libération, pour couronner le tout, un encadré offre une lecture tout aussi orientée du livre Est-il permis de critiquer Israël ? L’auteur de l’article ironise : ce livre et les témoignages que Boniface rapporte montrent qu’ " il n’est aujourd’hui pas si difficile de critiquer Israël ".
C’est prendre les lecteurs pour des imbéciles. En effet, ce que Boniface explique, de nombreux exemples à l’appui, c’est que, depuis quelques temps, émettre publiquement des désaccords à l’égard de la politique du gouvernement israélien, c’est s’exposer quasi-systématiquement à l’accusation d’antisémitisme, voire, comme dans son cas, à une campagne de dénigrement qui peut aller jusqu’à l’interdit professionnel. Toutes méthodes qui n’ont rien à voir avec le débat démocratique [4].
L’auteur de l’article ne fait pas défaut à la règle, qui, au lieu de commenter le contenu de l’ouvrage, choisit quelques passages sur lesquels il tente difficilement d’étayer l’accusation d’antisémitisme. Si Boniface écrit : " Je ne crois pas à l’existence d’un lobby juif ", Jean-Dominique Merchet commente : " la lecture de l’ouvrage laisse souvent l’impression du contraire ". Que Boniface explique qu’en France la discrimination frappe davantage les Arabes que les Juifs, et démontre que les agressions antisémites sont instrumentalisées par les ultras pro-israéliens, et Merchet tranche : " son acharnement à minimiser la " judéophobie " en France n’est guère raisonnable. "
Les écrits de Pascal Boniface peuvent, comme bien d’autres, prêter à discussion - et ce n’est pas ici notre propos. Encore faudrait-il qu’ils soient rapportés honnêtement, et que certains journalistes ne rendent pas la discussion impossible en se comportant en petits procureurs.
P.-S.
Est-il permis de critiquer Israël ?, de Pascal Boniface, ed. Robert Laffont, 2003.
Notes
[1] " Lettre à un ami israélien ", par P. Boniface, 4 août 2001 ; " Propos d’un " ami " français ", par Elie Barnavi, 7 août 2001 ; " Est-il interdit de critiquer Israël ? ", par P. Boniface, 30 août 2001.
[2] Voir par exemple dans Le Monde diplomatique " Au nom du combat contre l’antisémitisme ".
[3] Lire également à propos du livre : L’Humanité (lien périmé), Le Monde des livres, Bernard Langlois dans Politis, Alfred Grosser dans L’Express.
[4] Pas moins de sept éditeurs ont refusé de publier Est-il permis de critiquer Israël ?, rapportait Le Canard enchaîné (7 mai 2003).
 

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De temps à autre, des documentaires glissent entre les gouttes, ainsi celui qui suit, très révélateur de la puissance du lobby pro-israélien aux USA.... en France nous avons le lobbying fort puissant du CRIF

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Mise en ligne le 11 oct. 2011  in: youtube merci à DzWikiileaks


Il est écrit ceci, accompagnant la vidéo:

"Le sujet le plus sensible concerne le lobby pro-israélien aux États-Unis. Dans cette enquête, les journalistes Estelle Youssouffa et Christophe Obert montrent comment les organisations juives et chrétiennes conservatrices pèsent sur la politique étrangère américaine, permettant à l'État hébreu de s'affranchir de certaines résolutions onusiennes. Ancien de l'Aipac, le plus important groupe de pression pro-israélien aux États-Unis, M. J. Rozenberg raconte comment des organisations comme "Camera" traquent les journalistes "déviants".

"Le lobby, dit-il, rend la vie difficile aux journalistes qui ne sont pas perçus comme pro-israéliens. Ils auront du mal à trouver un job ou, s'ils en ont un, à garder un poste. Lorsque je travaillais à Aipac, il y avait des listes, des dossiers sur chaque reporter." Des révélations saisissantes, qui n'ont pas convaincu Richard Prasquier. "On ne sait même pas pourquoi cet homme a quitté l'Aipac et quel compte il a à régler avec eux", argumente le président du Crif. "La moindre des choses aurait été de préciser que les lobbys existent aux États-Unis, mais aussi en France. Regardez le lobby pharmaceutique. Il ne faut pas laisser croire que le lobby pro-sioniste est en train de détourner la démocratie américaine.""
 


jeudi, novembre 15, 2012

347 - THEY DANSE ALONE

They Dance Alone 

Elles Dansent Seules *


Why are those women here dancing on their own ?

Pourquoi toutes ces femmes dansent-elles seules ?

Whys is there this sadness in their eyes ?

Pourquoi y-a-t-il de la tristesse dans leurs yeux ?

Why are the soldiers here

Pourquoi les soldats sont-ils là

Their faces fixed like stones ?

Le visage figé comme de la pierre ?

I can't see what it is they despise

Je ne comprends pas ce qu'ils méprisent.

video

[Chorus]
[Refrain]

They're dancing with the missing

Elles dansent avec les disparus

They're dancing with the dead

Elles dansent avec les morts

They're dancing with the invisible ones

Elles dansent avec ceux qui sont invisibles

Their anguish is unsaid
Leur angoisse est tûe

They're dancing with their fathers

Elles dansent avec leurs pères

They're dancing with their sons

Elles dansent avec leurs fils

They're dancing with their husbands

Elles dansent avec leurs maris

They dance alone

Elles dansent seules

They dance alone

Elles dansent seules

It's the only form of protest they're allowed

C'est la seule forme de protestation qu'il leur soit autorisé

I've seen their silent faces

J'ai vu leurs visages silencieux

They scream so loud

Ils hurlent si fort

If they were to speak these words

Si elles devaient y mettre des mots

They'd go missing too

Elles aussi disparaitraient

Another woman on the torture table

Une autre femme sur la table de torture

What else can they do ?

Que d'autre peuvent-elles faire ?

One day we'll dance on their graves

Une jour nous danserons sur vos tombes

One day we'll sing our freedom

Un jour nous chanterons notre liberté

One day we'll laugh in our joy

Un jour nous exprimerons notre joie par nos rires

And we'll dance (twice)

Et nous danserons ( deux fois)

Ellas danzan con los desaparecidos

Elles dansent avec les disparus

Danzan con los muertos

Elles dansent avec les morts

Danzan con amores invisibles

Elles dansent avec leurs amours invisibles

Con silenciosa angustia

Avec une angoisse silencieuse

Danzan con sus padres, con sus hijos, con sus esposos

Elles dansent avec leurs pères, avec leurs fils, avec leurs époux

Ellas danzan solas, danzan solas

Elles dansent seules, dansent seules

Hey Mr Pinochet, you've sown a bitter crop

Hé M. Pinochet, tu as semé une récolte amère

It's foreign money that supports you

C'est l'argent de pays étrangers qui te soutient

One day the money is going to stop

Un jour l'argent ne rentrera plus

No wages for your torturers

Plus de salaires pour tes tortionnaires

No budget for your guns

Plus de budgets pour tes armes

Can you think of your own mother

Peux-tu imaginer ta propre mère

Dancin' with her invisible son ?

En train de danser avec son fils invisible ?

 


Cette chanson fait référence à la Cueca Solo, danse exécutée par les épouses, femmes et filles des disparus au Chili. Elles dansent avec la photo de leurs bien-aimés accrochée sur leurs vêtements.
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In : w.lacoccinelle

mercredi, novembre 07, 2012

345 - Le Goncourt attribué à Jérôme Ferrari



Obama n'est pas seul à savourer une grande victoire...

video


Jérôme Ferrari, l’exilé couronné

Il y a un mois, Jérôme Ferrari tournait en rond devant les étagères vides de son appartement d'Abu Dhabi. Seule une quinte de livres avait passé la frontière. Il en restait encore 7 mètres cubes en rade à Marseille. Il les avait rangés sur le comptoir de sa cuisine américaine : deux, trois Dostoïevski, un David Vann, et Notre Jeunesse de Charles Péguy. Son attachée de presse venait de lui envoyer un message, pour lui dire qu'il était sur la deuxième liste du Goncourt. Les élèves de philo du lycée français apostrophaient alors leur professeur : « Monsieur Ferrari, il parait que vous avez gagné un concours ? » Jérôme Ferrari se protégeait, avec son air de chien battu : « Ce prix, j'aimerais bien dire que je n'y pense pas, que ça m'indiffère, mais ce serait faux. »

Désormais, le prix Goncourt lui a été décerné, c'est une réalité, il a une essence et une existence, pour reprendre le cours qu'il faisait en octobre à ses terminales L. Et grande est la joie de la critique de Télérama, qui suivait Jérôme Ferrari depuis longtemps, remuée par la poigne et la profondeur de cet auteur enfin appelé à rencontrer le grand public. Les romans de Jérôme Ferrari ne sont jamais des pavés, juste des opuscules nourrissants, où la jeunesse crie toujours sa lucidité, face à la mort qui la regarde. Il faut lire Un Dieu, un animal,  concerto pour deux voix brisées par toutes les guerres que nous sommes contraints de mener. Et Où j'ai laissé mon âme, sur la guerre d'Algérie, où l'on trouve des phrases de ce type, qui ouvrent des abîmes et rendent l'intelligence plus aigue : « ils ne pleuraient pas, ils ne suppliaient pas, il n'y avait plus en eux ni désir ni révolte, et ils basculaient sans un cri dans la fosse commune, ils tombaient vers la mer dans une longue chute silencieuse (…) ils me rendaient mon regard, ils voyaient mon visage et leurs yeux étaient vides, je m'en souviens très bien, on n'y trouvait aucune trace de haine, aucun jugement, aucune nostalgie, on n'y trouvait plus rien si ce n'est peut-être la paix et le soulagement d'être enfin libérés car grâce à nous, mon capitaine, aucun d'eux ne pouvait plus ignorer que le corps est un tombeau. »
Balco Atlantico (qui vient de paraître en poche chez Babel), magnifique conte corse sur les heurts de la mémoire collective et de la mémoire personnelle, préfigure Le Sermon sur la chute de Rome, couronné aujourd'hui par le prix Goncourt, et doté d'une énergie très contagieuse. A l'image de famille qui pose sur une photographie ancienne, que le narrateur scrute en ouverture de ce roman inclassable, les personnages glissent entre les doigts, se dérobent, se terrent. Et pourtant, ils sont terriblement vivants, multipliant les projets à travers les siècles, imposant leurs vues et les coups de tête. Alors, leur absence devient présence. La cliché jauni pris avant la guerre de 14 existe réellement. Jérôme Ferrari l'a emporté avec lui à Abu Dhabi, il fait partie de ses maigres bagages. Sur le tirage en voie d'effacement, une famille ne parvient pas à garder son calme. A l'exception de celui de la mère, qui fait bonne figure, tous les regards sont tournés vers la droite, effarés, tremblants. Sous les feux de l'actualité, Jérôme Ferrari va devoir regarder droit dans l'objectif. Sans perdre de vue le sien : retourner enseigner à Abu Dhabi, terre d'exil qu'il vient de s'imposer, et observer ce qui se passe en lui. Pour se remettre à l'écriture d'un nouveau livre, porté par cette même exigence et cette même discrétion.
Le 07/11/2012
Marine Landrot

In : http://www.telerama.fr

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Jérôme Ferrari, prix Goncourt

Le prix Goncourt a été attribué à Jérôme Ferrari pour son roman, Le Sermon sur la chute de Rome, paru aux éditions Actes Sud. Le lauréat a été choisi au deuxième tour.

Qui est l'auteur?
Jérôme Ferrari est né à Paris en 1968. Il est allé au lycée à Ivry-sur-Seine, en classes préparatoires à Paris et a passé sa licence de philo à Paris I. Son enfance et sa jeunesse se sont déroulées entre Paris et la Corse, où il se rendait régulièrement avec sa famille. Titulaire de l'agrégation, il a enseigné d'abord dans l'Ile de beauté, avant d'accepter un poste au lycée français d'Abou Dabi.
Comment en est-il arrivé là?
Comme les autres finalistes du Goncourt, Patrick Deville et Linda Lê, et à l'exception de Joël Dicker qui n'en est qu'a son deuxième roman, Jérôme Ferrari a une œuvre derrière lui. Ses débuts n'ont pourtant pas été des plus faciles. Son premier roman Dans le secret est remarqué par quelques critiques en 2007, mais son deuxième roman, Balco Atlantico, paraît l'année suivante dans une indifférence quasi-absolue.
Il faut attendre Un dieu un animal, (2009) et Où j'ai laissé mon âme (2010) pour que la critique décèle les subtiles qualités d'écriture de Jérôme Ferrari. À noter: dans Le Sermon sur la chute de Rome, l'auteur a repris des personnages de Balco Atlantico.
Que raconte le livre?
Sur fond d'un roman à plusieurs voix, l'auteur se livre à une réflexion sur le déclin du monde occidental. En contrepoint historique, Jérôme Ferrari rappelle une autre chute, celles de la Rome antique, que saint Augustin commenta dans plusieurs sermons et dont le message le plus connu est: «Le monde est comme un homme: il naît, il grandit, il meurt.» D'où le titre du livre. Mais ce roman puissant, malgré son caractère ambitieux, n'est jamais ennuyeux. Car il est porté par des personnages superbement incarnés et par une écriture extrêmement travaillée. L'action se passe dans un village corse, où deux amis parisiens originaires de l'île décident d'abandonner leurs études pour reprendre un bar perdu dans la montagne. Ils veulent faire de leur établissement un paradis sur Terre. En bons étudiants de philo qu'ils ont été, ils veulent mettre en pratique la philosophie de Leibniz en faisant de leur troquet «le meilleur des mondes possibles». Mais cette quête d'une vie meilleure sera-t-elle menée à bien?
Pourquoi ça marche?
L'accueil enthousiaste de la presse a contribué à lancer le roman, considéré par de nombreux critiques comme l'un des plus aboutis de la rentrée littéraire. De plus, le roman a été donné depuis le mois de juin, donc bien avant sa mise en vente, comme favori du Goncourt. Présent dans la sélection du Goncourt, il figurait aussi sur les sélections d'autres grands prix littéraires. Beaucoup de lecteurs sont sensibles à la belle écriture, constituée de longues phrases, parsemées d'incises, de Jérôme Ferrari. L'écrivain a une autre qualité: il sait alterner les tons, passer de la gravité à l'ironie, sans que le lecteur ne soit heurté par ces changements de registre. Le succès est donc au rendez-vous, cette fois, pour Ferrari, puisque qu'avant de recevoir le prix, 85.000 exemplaires de son roman ont déjà été vendus.
Ce qu'en pense le Figaro littéraire
Dès le numéro de rentrée du Figaro littéraire, paru le 30 août, Astrid de Larminat conseillait la lecture du Sermon sur la chute de Rome, «un roman très corse aussi universel que la tragédie grecque». «Les paysages, abrupts, originels, paradisiaques, invitent à un questionnement radical. L'auteur écrit une langue torturée, mais emportée par la grâce. Il cherche une réponse à ses questions métaphysiques.»


in : http://www.lefigaro.fr/livres

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Jérôme Ferrari, Goncourt 2012

Propos recueillis par François Aubel - Le 02/11/2012

Il vient d'obtenir le prestigieux prix Goncourt à 44 ans. Le romancier se place dans « Le sermon sur la chute de Rome » (éd. Actes Sud) sous les auspices de saint Augustin pour regarder les hommes tomber. Un projet littéraire ambitieux qu’il détaille pour Evene.

Comme souvent chez Ferrari, tout finit mal. Pourquoi faudrait-il que cela se termine bien ?, répond-t-il comme pour signaler qu’à l’heure où les romans à thèse ou pis, à morale, ont le vent en poupe, il bâtit une œuvre romanesque en dehors des modes. Une œuvre profonde et exigeante qui a trouvé dans le jury du Prix Goncourt deux avocats éloquents, Régis Debray et Bernard Pivot. Tous deux ont apprécié sa  « qualité d'écriture et la densité d'un livre, superbe parabole sur le monde contemporain. Un livre qui fait écho à notre aventure collective » (Debray). Son cinquième roman publié chez Actes Sud, celui avec lequel il trouve enfin une reconnaissance méritée, Le sermon sur la chute de Rome, pourrait raconter en effet l’histoire banale et tragique d’une famille corse sur laquelle, du grand-père Marcel Antonetti à son petit-fils Matthieu, pèse une malédiction. Mais son projet s’avère bien plus ambitieux que le simple procès verbal d’une descente aux enfers, qu’une soumission familiale à l’inéluctable fatum. En se plaçant sous la tutelle de saint Augustin et plus précisément sous l’empire d’une phrase de son Sermon sur la chute de Rome, il donne une dimension universelle à cette chute. Chez lui, du côté de Propriano, dont sa famille est originaire, le monde naît, grandit et meurt aussi. C’est la grande affaire de Ferrari, le mystère que chacun de ses livres cherche à élucider : de quoi se nourrissent et comment pourrissent nos mondes, aussi réduits puissent-ils paraître. De l’univers clos d’un bar de village, l’écrivain suit la géométrie variable de l’âme humaine, jusqu’à sa mise à sac. Jusqu’à ce que le nœud coulant de sa phrase ample vienne asphyxier les rêves d’une vie meilleure. En bon professeur de philosophie, il jongle à merveille avec ce concept de « monde » pour nous offrir le meilleur des spectacles de fiction de cette rentrée littéraire. 

Vous venez de décrocher le Goncourt et étes encore en course pour le prix Interallié, vous étiez aussi en lice pour Femina, comment avez-vous accueilli ce plébiscite ?
Je n’y crois pas. Je vais vous dire, je suis heureux d'avoir vécu cela au moins une fois dans ma vie parce que si l’on me l’avait raconté, je ne l’aurai pas cru. Croyez-moi, je vais le fêter longuement. Et plusieurs fois. Ce qui se passe aujourd'hui, je ne m'y attendais pas. Pas du tout, même. Je pensais que le retour à la ruralité comme thème de roman allait m'être fatal. Déjà pour le précédent, Là où j'ai laissé mon âme, cela m'avait fait plaisir de ne pas passer dans le siphon de la rentrée littéraire. Mais là, aujourd'hui, il serait obscène de dire que je ne suis pas heureux. J'avais assez bien supporté l'échec. Balco Atlantico, mon deuxième roman paru chez Actes Sud, est passé complètement inaperçu. Cela me permet de relativiser un peu mieux peut-être.
Tout juste nommé professeur de philosophie et conseiller pédagogique au lycée français d'Abou Dhabi, cette distance vous a paru salutaire avec le landerneau des lettres ? 
C'est très bien d'être là-bas en effet. Si j'étais à Paris ou même à Ajaccio, je pense que j'aurais plus de mal à juguler mes tendances à l'obsession. Je m'installe dans un nouveau travail, dans une nouvelle vie, cela fait des préoccupations un peu saines. 
Vous avez déclaré à plusieurs reprises être très fier d'être retenu en même temps que Patrick Deville, auteur de Peste et choléra... Cela s'est d'ailleurs joué à très peu, vous avez eu une voix de plus que lui (5 contre 4)...
Oui, j'en étais très fier. Parce que l'idée même de compétition me fait fuir. Je ne vois pas les autres romanciers comme des concurrents que je devrais battre dans une dernière ligne droite en m'arrachant. Ensuite, humainement, j'ai beaucoup de respect pour Patrick Deville. Et surtout, ce n'est quand même pas n'importe quoi comme écrivain. Je n'ai pas encore lu son dernier roman, mais je sais que je ne serai pas déçu car son précédent, Kamputchéa, était un grand bouquin.
Est-ce que vous vous retrouvez sur des thématiques, sur un certain pessimisme ? 
Il y a des dispositifs esthétiques qui m'ont beaucoup touché dans Kamputchéa, notamment la mise en place des slogans d’Angkor dans le texte. Sur le pessimisme, je me sens pas très au clair, car je ne crois pas l'être. Et puis, bien heureusement, je n'ai pas besoin de retrouver des choses qui me ressemblent chez des écrivains pour les aimer. 
Pour Où j'ai laissé mon âme, le point de départ était le documentaire de Patrick Rotman sur la torture en Algérie, « l'Ennemi intime », ici c'était quoi ?
Une citation du sermon de saint Augustin. Je m'étais acheté La Cité de Dieu dans la Pléiade et dans l'introduction, il y avait cette citation : « Le Monde est comme un homme, qui naît, qui grandit et qui meurt. » J'ai trouvé cela très beau. La naissance du projet, c'est cela. Saint Augustin n'est pas une pièce rapportée du roman, il en est l'initiateur. 

Vous disiez être incapable d’écrire un roman si vous ne disposiez pas de quelque chose de radicalement nouveau par rapport au précédent...
Radicalement, non. Je ne vais pas changer mes obsessions. Mais je veux qu'il y ait dans la forme littéraire du roman quelque chose qui me permette de trouver une nouvelle déclinaison de mes obsessions. Celles-ci d'ailleurs ne sont pas toutes conscientes. Cette histoire de monde qui meurt, c'est là depuis mes tous mes premiers romans en fait. Et je ne m'en suis aperçu que récemment. Sur les formes, je me sentais enfermer dans le récit à la deuxième personne, du singulier ou du pluriel, et il a fallu que je fasse un effort pour m'en extraire pour passer à la troisième personne. J'avais peur d'appliquer un schéma, de me parodier. Je suppose que l'on reconnaît que c'est la même personne qui a écrit Où j'ai laissé mon âme et Le sermon, mais ces différences me sont nécessaires. Ensuite, le projet de forme dans Le sermon sur la chute de Rome qui est un peu invisible mais très important à mes yeux, c'est que je voulais que le roman instaure une chronologie qui était la sienne et qui n'avait rien à voir avec la chronologie des événements décrits dedans. J'ai écrit le roman absolument dans l'ordre où il est lu et chaque fin de chapitre appelle le début du suivant. Un rappel pas très visible mais constamment là, qui permette que cela s'enchaîne en dehors de la chronologie des événements dont je parle. Pour constituer une trame afin d’y fixer les différents fils narratifs. 
On a le sentiment que depuis Dans le secret, votre premier roman publié chez Actes Sud, cette notion même d' « ennemi intime » vous tarabuste. Elle traverse tous vos livres…
Oui, c'est très juste. Je n'y pensais pas. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai été touché par le film de Rotman. Parce qu'il parle de l'ennemi que l'on est à soi-même, l'ennemi qui est proche. On retrouve cet ennemi intime dans tous mes romans, et dans tous, sans que cela soit conscient aussi, on retrouve des rapports d'amitié et d'amour qui sont tous extrêmement ambivalents. Que ce soit dans Le Secret entre les deux frères, ou ici dans Le sermon, entre Matthieu et Libéro, les deux héros qui reprennent le bar en Corse. 
Degorce, antihéros de Là où j'ai laissé mon âme, votre précédent roman, apparaît dans Le Sermon. Était-ce aussi une manière de montrer une cohérence dans votre travail romanesque ? Avez-vous songé, très tôt, à lui donner un rôle ici, celui du beau-frère et surtout du modèle de Marcel, le grand-père de Matthieu ?
En fait, c'est Marcel Antonetti, le grand-père de Matthieu, que j'ai mis exprès dans Où j'ai laissé mon âme, parce que je savais qu’il allait être le personnage principal du Sermon. J’ai posé des jalons pour le roman d’après, je savais qu’il était hypocondriaque, qu’il était en Afrique et j’ai beaucoup creusé la famille du capitaine Degorce car je savais que j’allais la réutiliser. Il y a une histoire de monde encore là-dedans. Je me construis un monde romanesque cohérent. Qu’il réponde à une logique.   
En postface, vous signalez l'influence de votre grand oncle Antoine Vespérini à qui vous dédiez votre roman. Peut-on dire qu'il y a du Marcel Antonetti, votre héros, en lui ? 
Mon grand oncle, il a l’impression que j’ai fait un roman sur lui alors qu’il a jamais mis les pieds en Afrique de sa vie. Mais je lui ai absolument pillé toute son enfance et sa seconde guerre mondiale. 
Et cette façon de passer à côté des événements importants aussi… 
Non, non, je l’ai rajouté au personnage parce que je traite le matériau de la biographie des autres exactement de la même manière que je traite mon propre matériau autobiographique. Je le travaille, le transforme et l’éloigne. J’avais peur en lui faisant lire le roman qu’il croit que j’avais vraiment une drôle d’image de lui, une espèce de vieux con insupportable. Alors, que pas du tout, il ne l’a pas pris comme cela. J’ai pris des éléments de sa vie et d’autres de sa génération. Mais le périple que je raconte, il l’a vraiment fait. Il a été mobilisé à la libération de la Corse en 1943 et il a été envoyé en Tunisie. À Tunis, on lui apprend qu’il est affecté à Casablanca. Ce qui est quand même de la gestion des ressources humaines de première catégorie. Et au Maroc, il devait être formé sur des pièces d’artillerie américaine qui ne sont jamais arrivées. Donc, ils ont glandé là-bas avant de rentrer en novembre 1944. Et il m’a dit que durant la guerre, il avait entendu en tout et pour tout un obus explosé. Un Allemand énervé, peut-être ? Je ne me suis pas renseigné si c’était vrai. C’était trop. Comme l’on dit en Italie, si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé.  
La photo que vous décrivez dans le roman, image centrale et capitale d’une famille corse, a existé ?
Non pas exactement telle quelle. Presque. (Jérôme Ferrari dégaine son iPhone et montre une photo de famille avec trois enfants l’air effrayé autour de leur mère). Cette photo, je ne l’avais pas vue depuis quinze ans et elle était chez mon grand oncle et je l’ai récupérée ensuite. C’est la plus vieille photo de famille chez nous. Elle date de 1916.  
Comme dans le roman, l’oncle Vesperini n’est pas là…
Non, il est né en 1919. L’idée que la photographie pourrait être celle de l’absence, je l’ai eu en voyant cette photo. D’ailleurs, si vous regardez bien, les enfants font une tête pas possible. Il y a quelque chose qui leur fait très peur, mais je ne sais pas quoi. Cela lui donne une dimension tragique. 
Et comme dans le roman, c’est une photo de famille sans père de famille…
Oui, surtout j’ai l’impression que c’est une photo qui voit la mort en face.    
Entre Marcel et Mathieu, il y a trois générations, mais la génération intermédiaire, celle de nos parents, des baby-boomers, est absente, sacrifiée par la fiction. Pourquoi l'effacer ainsi ? 
Parce qu’elle me paraît moins intéressante d’un point de vue fictionnel. Je suis né en 68, mais comme je suis un enfant un peu tardif, mais grands-parents sont tous nés en 1900. Et ce qu’a pu vivre cette génération, cela m’a toujours fasciné. Parce qu’ils sortent vraiment d’un monde, en Corse, qui n’a pas bougé pendant 400 ans. Et dans la période de leur vie, des mondes, ils en voient défiler douze. Ils naissent vraiment au Moyen Âge. Ma grand-mère, quand elle a vu passer pour la première fois un homme traverser le village en vélo, elle a cru qu’il volait parce qu’il avait les pans de la veste qui flottait derrière lui. Mon grand-père est né à Zilia, à 40 kilomètres d’Ajaccio, et il a vu pour la première fois la mer à 17 ans, le jour où il s’est engagé. Et, une semaine après, il était à Dakar. On ne se rend pas compte du bouleversement que cela peut provoquer.  
La structure de vos deux précédents romans était plus frontale, plus directe. Certaines critiques ont vu un plaquage du sermon de saint Augustin sur le récit et la narration contemporaine. Comment cela vous a fait réagir ?
C’est le genre de critique qui ne me dérange absolument pas. Je la trouve totalement recevable. Cela va paraître bizarre, mais je fais une analogie avec la correction de copies. Quand on corrige des copies, tout le monde est d’accord sur le contenu. On l’est moins en revanche sur l’évaluation du contenu. C’est cela la question, que je perçoive la raison de la juxtaposition et que cela paraisse plaqué pour d’autres. Saint Augustin était là au départ. La vie du bar du village serait différente si elle n’était pas sous l’horizon du sermon d’Hippone. C’est le projet même du livre, son moteur.   
On a pu vous reprocher aussi une certaine « grandiloquence », notamment dans la comparaison entre l’empire romain et un bar de Corse… 
Oui, j’ai lu cette critique. Mais il ne s’agit pas d’élever la vie humaine ou le bar de Corse au niveau de l’Empire. Augustin, c’est le contraire. Il est train de dire qu’il descend l’empire romain au niveau des toutes petites choses. C’est cela l’idée intéressante selon moi. C’est l’absence de grandeur. Ce n’est pas de donner de la grandeur à ce qui n’en a pas. C’est de montrer la petitesse de ce qui est grand. La phrase, c’est : « le monde est comme un homme. » En quelque sorte, il dit que l’on s’effare de la chute de Rome alors que ce n’est pas grand-chose par rapport à ce qui nous intéresse, nous, les chrétiens, l’éternité, etc. Je me sers de cela comme d’un cadre esthétique. 
Mais cela va plus loin encore, cela transparaît aussi dans l’absence de psychologie chez vos personnages…
Oui, tout en découle. C’est pour cela qu’il y a trois phases. Un monde qui naît, grandit et meurt. On prend plusieurs focales pour l’observer. Jusqu’à l’intérieur des hommes. Marcel est hypocondriaque à cause de cela, parce qu’il vit son corps comme un monde dangereux, barbare, avec plein de coins assiégés. C’est ce qui donne sens à la narration, ce qui fait que c’est autre chose qu’une simple histoire de bar. Quand la reprise du café foire, j’en parle comme si c’était une punition divine. Tout est fait à travers ce filtre. 
On parlait d’emphase. Elle pourrait être contredite par vos phrases qui, certes sont amples, mais passent par tous les registres, du plus solennel jusqu’au plus trivial…
Oui, mais je crois que cela tient d’abord à mon goût de la juxtaposition. C’est surtout dans le dialogue indirect libre qu’il y a les passages les plus crus. Parce que j’avais besoin que mes personnages parlent comme cela. 
Vous évoquiez vos obsessions, il en est une pas commune depuis vos débuts, c’est celle de situer votre action dans ou autour d’un bar. Comment l’expliquez-vous ? 
La manière dont j’ai perçu les bars dans villages en Corse quand j’y allais en vacances l’été ou même, plus tard, quand j’y habitais, c’était le lien paradoxal par excellence. Se trouver dans une région archaïque par tant  d’aspects et si touristique à la fois, cela permet de mettre dans un même endroit des gens qui ne devraient pas se rencontrer. On est encore à la croisée des mondes. Pour le coup, c’est très prosaïque. Cela m’a permis d’avoir des fréquentations socioculturelles sur un spectre que je n’aurais certainement pas pu avoir ailleurs. Parmi mes amis d’enfance, il y a un docteur en archéologie, un berger ou un autre qui a fait cinq ans de prison. Il fallait avoir un point fixe, un astre autour duquel graviter. 
Est-ce que dans ce roman, vous êtes arrivé à faire des choses dans Le Sermon de la chute de Rome que vous n'osiez pas auparavant ? 
En général, je suis rarement très content de ce que j’écris. Le seul projet qui m’a rendu heureux, c’était celui d’Un dieu un animal (paru chez Actes Sud, en 2009, ndlr). J’étais content parce que le projet littéraire était visible. Maintenant, je ne me couvre pas la tête de cendres quand j’ai terminé mon manuscrit sinon je ne l’enverrai pas à mon éditrice. Plutôt que de réussir des choses, je raisonne plus en matière d’obéissance à une nécessité. Je n’écris pas plus vite qu’avant, au contraire. C’est même plus laborieux, mais je retouche moins les phrases qu’avant. La phrase a été bâtie avec une telle minutie de tâcheron qu’elle présente une structure rigide, si bien qu’ensuite, je ne peux plus en faire ce que je veux. Je ne peux plus faire de chirurgie esthétique sur la phrase, à moins de tout recommencer.
Votre graal, c’est d’avoir une phrase identifiable, avec son propre ADN…
Oui, absolument. Sans que je me demande ce que je pourrais utiliser comme trucs pour avoir une phrase reconnaissable. Si l’on est écrivain de roman et que l’on n’a pas une phrase reconnaissable, c’est monstrueux. C’est pour cela que je ne suis pas d’accord avec les critiques stylistiques qui sont faites à Houellebecq. On sait que l’on est chez lui en deux phrases et on ne peut pas dire cela de tout le monde. 
« Bien sûr, les choses tournent mal ». C'était la première phrase d’Un dieu un animal, comme une ligne de conduite romanesque ?
Oui, c’est assez programmatique de l’ensemble de mes romans. Oui, les choses tournent mal. La surprise, c’est de savoir comment. C’est cela mon boulot, trouver une manière spéciale de montrer comment elles dégénèrent.  
Cela fait de vous, et Le sermon ne vient pas l’infirmer, un écrivain du pessimisme... 
Je ne raisonne pas en ces termes encore une fois. J’espère qu’il y a une vitalité dans le roman. Des formes positives de vie. 
Oui, mais au service d’une issue tragique…
Certes, mais je pourrais vous faire une réponse de Nietzschéen. Mais pourquoi avez-vous besoin à tout prix d’une issue ? Saint Augustin meurt avec le sentiment que le cycle des mondes n’est pas l’envers de l’éternité mais ne veut rien dire du tout. C’est horrible pour lui. Mais pas nécessairement pour tous. C’est une tournure d’esprit que de le concevoir comme horrible… Moi, je trouve ça assez horrible pour vous dire la vérité, donc je ne suis pas un bon nietzschéen.
Chez vous, même la malédiction pèse sur l’humanité, vous montrez aussi à travers l'échec transgénérationnel que l'on n’est pas mieux outillé hier qu’aujourd'hui pour affronter le monde. 
Oui, j’ai toujours regardé la nostalgie comme une illusion d’optique. Je ne crois ni au progrès, ni à la décadence, je crois que notre esprit est fait de telle manière qu’il nous condamne à la nostalgie. Mais, c’est un leurre. Concrètement, et pour revenir à une problématique corse, la sacralisation du passé de l’Île est une aberration. Si vous en parlez avec mon grand oncle, il ne comprend pas cette manie de transformer la Corse en paradis champêtre, dans lequel évoluaient des femmes vertueuses et des hommes virils, tous préoccupés par l’honneur et la beauté. C’est faux mais inévitable. Cela marche très bien aussi sur nos vies, on est condamné à être nostalgique d’une jeunesse que l’on n’a pas forcément vécue dans la béatitude la plus complète. Enfin, me semble-t-il. 
Vous vous reconnaissez donc pas dans la définition du pessimisme de Cioran : « cette cruauté des vaincus qui ne sauraient pardonner à la vie d'avoir trompé leur attente. » 
Non parce que là, on est dans le nihilisme. Il y a un philosophe contemporain que j’aime beaucoup, Clément Rosset en l’occurrence, qui dit que la joie est soit illusoire, soit paradoxale. Si l’on est joyeux parce que tout va bien, c’est illusoire. Parce que ce n’est pas vrai que tout va bien. Et si l’on est joyeux des choses telles qu’elles sont, c’est paradoxal. Parce qu’il n’y a pas de raisons d’être joyeux. Et la vraie joie, c’est celle qui est paradoxale. Et je suis assez d’accord avec ça. D’accord, ce n’est pas de l’optimisme, mais je trouve cela d’une grande vitalité. D’une belle lucidité. 
Tout passe chez vous par un certain scepticisme philosophique malgré tout ? 
Oui, c’est vrai. Même si je suis assez paradoxal vis-à-vis de mes affinités philosophiques. Je me sens plutôt dans la situation d’un croyant sans dieu. L’absence d’espoir ne me semble pas une si mauvaise posture. L’écriture, c’est un acte d’affirmation de la vie pour moi. Et je m’accommode fort bien de cette idée que l’attachement à l’existence n’oblige en rien à la trouver délicieuse.  
Est-ce une nécessité pour vous de passer au tamis de la philosophie les éléments de la fiction ?
Non, je n’espère pas souffrir d’une sorte de déformation professionnelle. C’est encore une critique que l’on pourrait me faire. Et puis, on peut rendre la complexité du réel aussi bien avec du concept qu’à travers le roman. Mais c’est de la philosophie. Je n'en fais pas dans mes romans. Le souci métaphysique n’appartient pas qu’à la philo. Tous les modes de fiction peuvent s’en emparer. C’est d’ailleurs pour cela que j’aime autant Terrence Malick. Le début de La ligne rouge, c’est de la métaphysique qui ne s’exprime pas de manière philosophique.  
Quel regard portez-vous sur notre époque ? Est-ce celui de Libéro qui, dans Le Sermon, pense qu'il n'y a plus de place pour la pensée ou celui de Matthieu qui supporte cette bêtise, l'aime par certains côtés ?
Matthieu, c’est un gosse dans ma conception. Moi, je me situe partout. Mes deux activités principales sont romancier et professeur de philosophie. Je n’ai pas l’impression qu’elles soient les plus en harmonie avec l’esprit de l’époque. Souvent, j’ai eu des élèves à Ajaccio qui me regardaient avec une certaine pitié. Ils se demandaient ce qui avait pu arriver dans ma vie, quelle tragédie j’avais vécue pour être là devant eux, au lieu d’avoir un magasin de fringues ou une boîte de nuit. 
Est-ce que l'ancien militant nationaliste corse que vous avez pu être dans votre jeunesse suit l'actualité de l'Ile ? Si, oui, comment avez-vous réagi au récent assassinat de maître Sollacaro ?
Oui, je suis ce qui se passe, même d’Abou Dhabi. Et je suis atterré. On l'est tous. On entend souvent dire que là-bas, tout est soumis à l’omerta. Mais la vérité n’est pas là. Pour la plupart des gens normaux, c'est-à-dire 95 % de la population, on ne comprend rien à ce qui se passe. C’est un suicide collectif. J’ai passé deux ans comme prof à Ajaccio, il y a eu deux morts dont un à deux cent mètres de moi et un blessé à trente mètres.     
N’êtes-vous pas navré de voir que les idéaux d’hier sont sacrifiés sur l’autel de l’affairisme ?
Rétrospectivement, je sais qu’il y a eu des gens très clairvoyants très tôt. Dès la fin des années 80, certaines voix se sont élevées pour exiger la fin de toute violence politique, pas pour des raisons éthiques, parce qu’ils continuaient de croire que la violence est parfois légitime, ce que je continue à croire aussi parfois, mais parce que c’est impossible de rester propre avec le pouvoir et l’argent. Et qu’un mouvement clandestin a besoin d’argent. Donc, c’est inscrit dans ces gènes qu’il peut dériver vers le banditisme. Quand je dis qu’on ne sait rien, je suis sérieux. Même en tant que militant nationaliste comme je l’étais à vingt ans, on a l’impression d’être dans le secret des dieux. Et il faut attendre que les années passent pour se rendre compte que l’on ne savait rien. J’ai assisté concrètement, je l’évoque dans Balco Atlantico, à une scission du mouvement nationaliste qui s'est terminée dans un bain de sang (une vingtaine de morts entre 1994 et 1996, ndlr) dont je peux vous dire maintenant que je ne connais pas les tenants et les aboutissants alors même que j’ai vécu ces épisodes en croyant les comprendre. Ce que je pensais était faux. Et j’ai bien peur de ne jamais connaître la vérité. 
Mais vous vous êtes laissé embrigader par le mouvement nationaliste…
Non, je n’ai pas du tout été embrigadé. J’étais volontaire. Cela correspondait à un moment où, né à Paris de parents d’origine corse, je revenais dans l’île. Et cela avait une grande signification pour moi. Ensuite, oui, je me suis rendu compte à quel point j’avais perdu ma singularité. En plus, en étant content de cette situation. Mais cela n’est pas propre au nationalisme. Regardez avec quelle facilité les militants de l’UMP ont accepté, durant les dernières présidentielles, la stratégie de deuxième tour de Sarkozy. Ils ont suivi la règle sans aller décrypter ou analyser ladite stratégie. J’ai lu récemment une interview du juge Gilbert Thiel qui montrait bien l’évolution des profils des nationalistes arrêtés. Les mecs aujourd’hui ne sont plus capables d’expliquer ce qu’ils font là, quelles idées ils défendent. Cela marche tellement bien sur le mode de l’auto-génération qu’il n’y a même plus besoin de s’appuyer sur une justification politique. C'est un autre monde.
In : http://www.evene.fr/livres


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Jérôme Ferrari mélange le cul et la philosophie, et c’est divin
Exceptionnellement empathique, j’avais envie de vous offrir parmi ce grand fatras qu’est la rentrée littéraire, une perle, un joyau, de quoi vous délecter, et flatter vos rebelles méninges dans le doux sens du poil pubien.
Je me suis donc précipitée sur le Jérôme Ferrari (« Le Sermon sur la chute de Rome ») dont la presse fait l’éloge, mais également mon libraire, mes copines, et vous-mêmes, toxicos de « larue89 ». Je m’en délectais à l’avance, certaine de ronronner de plaisir et d’enfin vous convenir en gentille fifille, qui valorise et s’extasie.
Hélas, s’il s’agit bien d’un roman extatique, n’imaginez pas un bolide rouge laissant loin sur la route ses comparses écrivains. Ce n’est pas si rapide, malgré une prouesse narrative consistant à n’utiliser que très peu le point, et beaucoup la virgule.
Les phrases se déroulant sinueuses mais d’une traite sur plusieurs pages, vous expirez imperceptiblement et vous voici en dévotion à écouter un psaume intarissable qui, s’il ne manque pas de grâce, s’avère finalement aussi funky qu’un cantique louant miséricorde et absolution.

« C’est un mec génial, il boit comme un trou »

Vous sentez la bondieuserie venir. Soyez rassuré, c’est quand même pas aussi dégoûtant que du Christian Bobin. Ça pourrait même être aussi beau que du Erri de Luca, auteur délicieux qui n’a rien d’un bigot, si l’apparition brutale de saint Augustin n’interrompait le plaisir d’une petite tape sèche sur la main.
Vous me sentez partagée entre le calice et la lie, mais une de mes amies m’ayant confié « C’est un mec génial, il boit comme un trou », le voici immédiatement plus sympathique, même que si ça se trouve, il transforme l’eau en vin.
Restons donc magnanime, gloire au seigneur Jérôme, oui, c’est un très beau livre. Ce serait même un roman exceptionnel si l’éditeur avait eu la sagesse d’ôter les dix dernières pages, qui font choir l’histoire, pourtant joyeusement païenne, dans un mysticisme aussi impromptu que délirant.

Je fus perdue, je fus déçue

Mysticisme délirant relève du pléonasme, mais ici particulièrement, car on se demande ce que viennent foutre là les derniers paragraphes concernant saint Augustin.
Nous nous étions déjà interrogée en cherchant le rapport au titre « Le Sermon sur la chute de Rome », alors que l’histoire se déroule dans un village corse. Pourquoi pas ? me suis-je dit. Corses ou Italiens, ça reste de la bonne charcutaille vendue par des gens très violents, et il est professeur de philosophie, Jérôme, pas de géographie, il aurait pu se tromper.
Il n’en demeure pas moins que le roman s’achève en Afrique par le siège de la cathédrale d’Hippone, et alors là, je fus perdue. Quel dommage, tant de délectation au fil des pages pour sonner l’angélus, je fus déçue.
La mise en garde couvait dans ce titre dont vous ne devez retenir que le mot « sermon », car le roman s’édifie en prédication pour s’effondrer brutalement. Et ainsi s’avère la morale du livre : « Ce que l’homme fait, l’homme le détruit. »
Souhaiteriez-vous que je m’expliquasse, ou une connaissance approfondie des évangiles, du manichéisme, et du platonisme répond-elle déjà à vos questions ?

Leibniz contre saint Augustin

Chaque titre de chapitre provient des sermons d’Augustin car les deux personnages principaux, Libero et Matthieu, jeunes étudiants en philosophie, s’opposent au travers de leur choix de thèses : Leibniz contre saint Augustin.
C’est qui, c’est qui ? Des morts, ça c’est certain, pas vos voisins. Globalement, le saint, qui baisota un max avant de ne plus pouvoir et d’en découvrir la foi, a généralisé le concept de la guerre juste. La justice, c’est l’imitation du Christ, la loi est avant tout divine, la raison a besoin de l’autorité de la parole de Dieu.
Leibniz lui oppose la science du droit comme une qualité de la personne morale conduisant à une société d’obligations. La justice serait une émanation de la raison, seulement dérivée de la justice divine.
A l’époque, on pouvait finir torturé au tison pour ça, je trouve donc Leibniz plus courageux et cool, moins despote on va dire, la « coolitude » chez les Allemands étant rarement d’actualité.

Le roman, c’est la vraie vie

Matthieu et Libero reviendront finalement à des concepts plus matériels et spiritueux en ouvrant un bar dans leur village corse. Ne comptez pas sur moi pour aller plus loin, je n’aime ni les religions ni la philosophie. Vous comprendrez ici, je l’espère, mon affection pour le roman. Le roman, c’est la vraie vie. Et Jérôme, malgré ses théologiques aspirations, nous offre un texte fort intelligent, et joyeusement défaitiste.
L’histoire s’ouvre sur la figure patriarcale et aigrie du grand-père Marcel, né à la fin de la guerre de 14-18, et s’achève de nos jours avec les destins croisés des petits-enfants, fils et frères de lait.
Marcel symbolise la chute de l’empire. Pas romain, le nôtre, celui des colonies, et l’espoir d’un nouveau monde. Sociaux-démocrates comme nous sommes, nous savons désormais qu’il n’était que pillage et pourriture mais Marcel, petit fonctionnaire raté et fielleux, ne comprend rien à l’infamie. Ses années en Afrique se résument à souffrir de différentes maladies tropicales jusqu’à son retour en Corse, où son seul labeur sera de corrompre sa descendance.
Jérôme Ferrari perpétue la saga familiale, le rêve vain de l’exil, et le retour aux sources démythifiées. Au gré des générations, les destins individuels sont une désillusion annoncée, les actions ambitions ou désirs tomberont en décrépitude, les luttes seront vaines, les engagements rompus et ce, jusqu’au drame final, car : « Rien ne s’épuise plus vite que l’improbable miséricorde de Dieu. »
Soulignons que la violence de la vraie scène de fin, pas la cathédrale de saint Zinzin mais ce qui aurait dû être le terme du livre, révèle quand même bien les Corses pour ce qu’ils sont.
Si jusqu’ici je fus sévère, convertie au fatalisme ambiant – « L’obscurité allait bientôt envahir le monde qui s’apprêtait à supplicier son rédempteur en larmes » ; « Les mondes passent, en vérité, l’un après l’autre des ténèbres aux ténèbres, et leur succession ne signifie peut-être rien. » –, je ne peux nier l’envoûtement de l’écriture et un joyeux bordel dans cette famille de moralisateurs contemplatifs qui, paradoxalement, fait rire mais essentiellement distrait.

Les vraies héroïnes du livre sont les femmes

La bravoure de l’auteur s’exerce dans la combinaison réussie des différentes temporalités et une aptitude à changer insensiblement d’ambiance, certaines scènes s’avérant gaiement légères, malgré les pieuses crédulités précédemment évoquées.
Enfin, pour vous réjouir, sachez bien que les ébats sexuels qui jalonnent le livre sont jubilatoires, ça fornique bien chez les Corses après la messe et les sacrements.
Mais surtout, écoutez bien ceci : les vraies héroïnes du livre sont les femmes, elles font la splendeur de l’île de Beauté, en sont les piliers. Mères, sœurs, amies, elles sont les voix de la générosité, du serment. Victimes ou dominatrices, elles portent en elles une sensualité pure, ignorent le parjure, et je ne vous apprendrai rien en vous révélant que le monde nouveau ne fleurit qu’entre leurs cuisses.
Jérôme Ferrari pourrait bien être le père fondateur d’un nouveau genre littéraire mélangeant le céleste, la philosophie et le cul. Amen, je le confesse : le récit est divin.
Marie m'as-tu lu
In : RUE 89
 15/09/2012
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La fraîcheur matinale offre deux miraculeux degrés en dessous des quarante qui écraseront la journée. Le lycée français d'Abu Dhabi ouvre ses portes. Une nuée d'adolescents gagne le fond de la cour, à 7h45 précises, et se range sous les drapeaux. Le garde-à-vous est nonchalant mais discipliné. Dans un silence respectueux retentissent les premières notes du générique du Manège enchanté. L'oreille novice n'aura pas immédiatement reconnu l'hymne national des Emirats arabes unis, ritournelle que les élèves sont tenus d'écouter chaque matin, avant d'entrer en cours. Cela fait partie des concessions que le lycée français a dû accorder au ministère de l'Education émirien, tout comme l'uniforme obligatoire, l'enseignement de l'arabe et de l'islam. Pour le reste, l'établissement fonctionne comme n'importe quel lycée de France, et compte depuis la rentrée un nouveau professeur de philosophie en la personne de ­Jérôme Ferrari. Avec sa femme et sa fille de 5 ans, il vient de signer pour trois ans, renouvelables pour deux ans si ­affinités. Nommé « conseiller pédagogique de zone », avec son collègue prof de philo à Riyad, il aura aussi pour charge de veiller à la qualité de l'enseignement français dans une série de territoires comme le Qatar, le Sri Lanka, l'Iran, ou encore l'Ouzbékistan... De quoi voir du pays.
Passer d'un monde à l'autre a toujours mis en joie l'auteur du Sermon sur la chute de Rome. La multiplicité des mondes possibles est même le thème central de son roman, Le Sermon sur la chute de Rome, vibrante saga familiale inspirée par une phrase prononcée par saint Augustin, dans les ruines d'une cathédrale : « Le monde est comme l'homme, il naît, il grandit, il meurt. » S'il attend avec une certaine impatience l'arrivée de son seul bagage de France, sept mètres cubes de livres mystérieusement bloqués dans des containers à Marseille depuis l'été dernier, Jérôme Ferrari affectionne la perte de repères qu'engendre l'expatriation : « J'aime m'installer quelque part, de préférence dans un endroit qui ne suscite pas trop de désir en moi, et observer ce qui se passe. »
Ce qui se passe à Abu Dhabi saute aux yeux : un monde vient de naître, un monde grandit, un monde n'a pas l'intention de mourir. « Quand on pense qu'à la fin des années 1960, il n'y avait ici qu'un petit village de pêcheurs de perles... » s'extasie le nouvel émigrant, qui sillonne en voiture climatisée ce paradis des architectes, plein de gratte-ciel dernier cri. Le long des rues à quatre voies bordées de palmiers, interminablement rectilignes, ­silencieuses et ­désertes à cause de la chaleur, s'élèvent ­d'immenses portraits de Cheikh Zayid, légendés « Our Father » (« Notre Père »), fondateur des ­Emirats arabes unis en décembre 1971. A l'origine de l'expansion spectaculaire d'Abu Dhabi, dont il a su exploiter les réserves pétrolières au bon moment, Cheikh Zayid a eu le bon goût de redistribuer les richesses de l'or noir à tous les habitants. Ici, le litre d'essence est à quatorze centimes... Décédé en 2004, l'homme a laissé sur le pays une profonde empreinte d'humilité ­entreprenante, à laquelle Jérôme Ferrari avoue ne pas être insensible, même s'il ­sourit de ce culte de la personnalité : « Au moins, je ne suis pas dépaysé d'avec la Corse. On se croirait à Ajaccio, où Napoléon se cache à tous les coins de rue ! »
Jérôme Ferrari n'en est pas à son premier exil. Il y eut d'abord en effet la Corse, terre de ses ancêtres qu'il regagna après son enfance à Vitry-sur-Seine et ses années parisiennes de prépa littéraire suivies d'une maîtrise de philo. Tout commença quand il était petit, par des vacances régulières au village familial, avec des gamins corses qui disaient les « scappes » pour les chaussures, ou « affaquer » pour se ramener. A 11 ans, en janvier 1980, Jérôme Ferrari suit en direct à la télévision la prise d'otages de l'hôtel Fesch, à Ajaccio, où le militant indépendantiste Marcel Lorenzoni s'est réfugié après avoir capturé le chef d'un groupe anti-autonomiste. Une conscience nationaliste est née, qui amènera plus tard Jérôme Ferrari à s'exiler seul, à 20 ans, dans la maison de famille corse, pour se confronter à cette mythologie qui le fascine.
A 21 ans, il se retrouve prof de philo devant une classe de terminale G du lycée de Porto-Vecchio, où il enseignera pendant sept ans. « J'étais plus jeune que certains de mes élèves. Je n'en menais pas large, surtout qu'à cette époque j'avais plutôt l'allure d'un gamin de 14 ans ! » se souvient Jérôme Ferrari, qui, avec le recul, constate qu'il n'a jamais eu de problème de discipline avec ses élèves : « Je dois avoir des facilités pour décharger mon affection sur ceux que j'ai intérêt à aimer... A la rentrée, je dis toujours à ma classe :"Vous n'avez pas à gagner ma confiance, vous avez à ne pas la perdre." En général, je suis plutôt curieux et bienveillant face à des inconnus. »
A Abu Dhabi, les inconnus concernés le lui rendent bien. La participation des élèves est vive, concentrée, de haut ­niveau. Beaucoup viennent du Liban, d'Egypte, du Maghreb, quelques-uns de France, du Bénin, et très exceptionnellement des Emirats. Jérôme Ferrari a connu le même auditoire captif et mature au lycée français d'Alger, où il a enseigné entre 2002 et 2007. Ce fut le deuxième nouveau monde du romancier, une expérience fondatrice, inoubliable : « Le lycée venait de rouvrir, après quatre ans de fermeture. Les élèves arrivaient là comme au paradis. Je leur ai proposé un atelier d'écriture, à partir d'objets qu'ils pouvaient apporter. Beaucoup ont travaillé sur des photos de famille et parlé de leur enfance brisée par une décennie de terrorisme. Objectivement, quand je fais la liste des agréments d'Alger, je n'en trouve pas beaucoup. Et pourtant, c'est le meilleur souvenir de ma vie. » Tous ses romans (1) portent la trace de ce séjour algérien, de Dans le secret, où il évoque une des photos apportées par les élèves, jusqu'à Où j'ai laissé mon âme, sur la guerre d'Algérie, en passant par Balco Atlantico et Le Sermon sur la chute de Rome, deux livres où circule une certaine Hayet, issue de l'immigration clandestine : « Là-bas, j'ai vraiment compris ce que c'est que de se sentir chez soi comme dans une prison... »
Quelle empreinte laissera l'expérience émirienne dans l'oeuvre de Jérôme Ferrari ? L'auteur sait qu'un livre jaillira lorsqu'il sera prêt. Il peut rester six mois sans écrire, puis le roman sort soudain de sa plume, dans l'ordre, sans travail de montage. Professeur clownesque et rigoureux, il se consacre pour l'instant à ses classes, auxquelles il fait toujours étudier des textes ardus : « C'est une erreur de donner des textes faciles aux adolescents, sur lesquels ils n'ont rien à dire. Ils s'en sortent mieux avec les textes difficiles, qui font toujours naître la réflexion. »
Le cours du jour porte sur la différence entre l'existence et l'essence. Jérôme Ferrari prend l'exemple du Père Noël, qui n'a pas d'existence, mais une essence, puisqu'il est possible de le définir. Une jeune musulmane voilée lève la main et pose la question de Dieu. Réponse funambulesque du prof : « L'existentialisme est athée, car il considère que si Dieu existe, l'homme est vis-à-vis de Dieu comme les chaussures vis-à-vis du cordonnier. » L'élève poursuit sur le libre arbitre de l'homme face à Dieu, et se réfère au cours de religion de la veille, où elle a entendu que Dieu a créé l'homme, tout en lui laissant le choix de vivre en suivant le bien ou le mal : « Mais, monsieur, si Dieu sait tout d'avance, où est la liberté ? » Jérôme Ferrari convoque alors Leibniz, qui « a essayé de répondre au problème du choix de l'homme face au Dieu omniscient ».
Ces échanges de haut niveau sont le quotidien de ce prof qui met un point d'honneur à ne renoncer à aucun sujet, dans un pays tout neuf, bâti sur un nid de contradictions. Aux Emirats arabes unis, une banque vient de mettre au point une carte de crédit avec une boussole digitale indiquant La Mecque ; un Pakistanais a été expulsé pour « atteinte à l'intimité sur un lieu public » après avoir déposé une lettre d'amour sur le pare-brise d'une jeune femme de Dubai. Mais, paradoxalement, on peut acheter à Abu Dhabi les meilleurs vins du monde, à condition de tirer le rideau de la petite porte de High Spirits, une enseigne d'alcool cachée dans un hangar, sur un terrain vague sablonneux. On trouve du jambon de porc dans les rayons non muslim des supermarchés.
Ces dissonances captivent Jérôme Ferrari, qui s'est trouvé une niche d'observation parfaite. Il se régale d'avance à l'idée de s'agréger à l'enseignement d'exploration proposé aux secondes sur le thème de l'utopie. A ce titre, il emmènera bientôt les élèves sur l'île de Saadiyat. « Lorsqu'on s'approche en voiture, le GPS indique qu'on est dans la mer ! Les chantiers poussent comme des champignons ici, les accessoires automobiles n'ont pas le temps de suivre ! » Pourtant, pas moins de trois musées sont en construction, dessinés par les plus grands architectes du monde : le Louvre conçu par Jean Nouvel, le Guggenheim par Frank Gehry, et le Zayed National Museum par Norman Foster. Dans un bâtiment flambant neuf, l'exposition à la gloire de ces projets avec maquettes, films en triptyque et panneaux géants sera, pour la classe de Jérôme Ferrari, une base de réflexion idéale sur la question de l'utopie...
Puis des professeurs de la Sorbonne d'Abu Dhabi viendront au lycée pour donner une série de cours sur Jean-Jacques Rousseau et Albert Camus. Car, parmi les curiosités locales, figure une réplique de la Sorbonne de Paris, inaugurée en 2006. Le dôme de l'université parisienne a été fidèlement copié, mais la ressemblance s'arrête dès qu'on franchit la porte. Feutré comme le hall d'un hôtel cinq étoiles, l'intérieur, blanc immaculé, est astiqué à peu près toutes les dix minutes. Biblio­thèque monumentale digne des Ailes du désir, de Wim Wenders. Affi­ches publicitaires rétro pour Le Bon Marché. Salles omnisports modernissimes. Cafétéria design où l'on peut siroter le traditionnel lemon and mint d'Abu Dhabi, composé de jus de citron et de menthe pilée. De quoi faire baver d'envie Mathieu et Libero, les deux jeunes copains du Sermon de la chute de Rome, désolés par le désastre de leurs études de philo à la Sorbonne de Paris : « L'ambiance de dévotion qui ­régnait dans la salle poussiéreuse de l'escalier C où on les avait relégués ne pouvait dissimuler l'ampleur de leur déroute, ils étaient tous des vaincus, des êtres inadaptés et bientôt incompréhensibles, les survivants d'une apocalypse sournoise qui avait décimé leurs semblables et mis à bas les divinités qu'ils adoraient, dont la lumière s'était jadis répandue sur le monde. » La lumière française brille encore un peu à Abu Dhabi, et ­Jérôme Ferrari semble destiné à entretenir la flamme.
Le 10/11/2012 à 00h00
Marine Landrot
- Télérama n° 3278
In : ww.telerama.fr
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C'est un roman qui se désagrège à chaque page, et qui pourtant offre un grand sentiment de sécurité. Un livre meuble, fuyant, insaisissable, sur lequel on peut néanmoins prendre appui, pour avancer en confiance. Le titre, déjà, est un faux plancher, un sol qui se dérobe. Détrompez-vous, Jérôme Ferrari n'a pas écrit un péplum, ni une étude sur Tite-Live. Sa brève note d'intention éclaire, puis il éteint la lanterne, pour ne plus revenir dessus, sauf par éclats fugaces. Nul besoin pour lui de s'appesantir sur ce qu'il a énoncé une fois pour toutes, au détour de phrases concises. Le Sermon sur la chute de Rome a donc été prononcé par saint Augustin, en 410, dans la cathédrale disparue d'Hippone, avec le message : « Le monde est comme un homme : il naît, il grandit, il meurt. »
Voilà pour l'explication. Place à l'action. Elle naît, elle grandit, elle meurt, comme les mondes qu'elle traverse. Elle est nerveuse, chaotique, protéiforme. Elle court sur plusieurs générations du XXe siècle, s'évapore dans un coin pour exploser dans l'autre, car les tribus sont à la fois des bombes à retardement et des tremplins. Elle prend naissance sur un portrait de famille en noir et blanc, datant de l'été 1918. Le grain de la photo a absorbé Marcel, comme le trou d'un sablier. L'enfant n'y figure pas. Déjà mort, pas encore né ? Il s'interrogera longtemps sur cette inconcevable inexistence.
Très vite, l'auteur nous happe par son écriture si profonde, proche des émotions, et pourtant pleine de recul. Ce Marcel réapparaîtra, fils blessé, mari fataliste, père absent, grand-père injuste, jonglant avec les patates chaudes que le destin a le chic de maintenir en combustion. Il disparaîtra, éclipsé par d'autres vies venues de la sienne, effacé par des descendants qui auront comme lui à repousser de leurs poings les murs invisibles qui emprisonnent tout individu. Perché en bout de branche de cet arbre généalogique sec et noueux, son petit-fils Mathieu cherchera lui aussi sa place dans le monde, en ouvrant un bar avec un copain, dans un coin perdu de Corse, après ses études de philo. A l'instar de son grand-père, le jeune homme fait surface dans le récit, puis replonge, ressort la tête, et sombre à nouveau. Pour Jérôme Ferrari, la vie est une noyade, et son livre, un magnifique radeau de survie.
Comme dans ses romans précédents, aux titres déjà énigmatiques et forts (Un dieu un animal, Où j'ai laissé mon âme), Jérôme Ferrari saisit cet instant où tout bascule, où la bulle du rêve et de l'ambition éclate pour laisser place au vide abyssal. Mais pour lui, le vide est un espace qu'il y a toujours moyen d'occuper, une terre vierge qu'il faut cultiver pour la faire renaître. Dommage que l'écrivain américain Don DeLillo ait déjà pris le titre d'Outremonde, parce qu'il aurait parfaitement convenu à ce livre bref si fourmillant, à la recherche d'un ailleurs, si intérieur soit-il. D'œuvre en oœuvre, Jérôme Ferrari bâtit un outremonde sans pareil, intimiste et puissant.
Le 25/08/2012 - Mise à jour le 04/09/2012
Marine Landrot
- Telerama n° 3267

Jérôme FERRARI

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir enseigné en Algérie puis en Corse, s’apprête à occuper un poste à Abou Dhabi (Émirats arabes unis) à partir de septembre 2012.
Chez Actes Sud, il est l’auteur de cinq romans : Dans le secret (2007 ; Babel n° 1022), Balco Atlantico (2008), Un dieu un animal (2009, prix Landerneau ; Babel n° 1113), Où j’ai laissé mon âme (2010, prix roman France Télévisions, prix Initiales, prix Larbaud, grand prix Poncetton de la SGDL) et Le sermon sur la chute de Rome (2012).


In : www.actes-sud