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lundi, janvier 28, 2013

361 - Rencontre-débat - LDH - 18° - La folle d'ALGER


A l’occasion de la sortie du roman de Ahmed Hanifi, « La folle d’Alger » aux éditions l’Harmattan, l’association « Vérité et Justice Pour l’Algérie » vous convie à une rencontre-débat avec l’auteur.

Ce sera aussi l’occasion pour nous de faire à la fois un bilan sur le phénomène de la disparition forcée en Algérie et des luttes autour de la vérité et de la justice que ce soit sur le plan national qu’international et d’évoquer les différents outils de réflexion qui ont été mis en place autour de cette thématique.



Rencontre Débat





 
Le mercredi 13 février 2013 de 19h à 22h 00

Salle Dreyfus de la LDH

138 rue Marcadet 75018 Paris

Métro Lamarck Caulaincourt (ligne 12).


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La folle d'ALGER


« Des hommes en furie, agressifs et grossiers ont empoigné Amine qu’ils ont fait tombé à terre, dans la cour. Wlidi ! L’un des hommes, le genou plié, écrasait le dos de mon enfant (…) Un quatrième assaillant, le visage dissimulé, m’a lancé ces mots : nous te le ramènerons, c’est juste un contrôle ! »

Les Locas de Plaza de mayo de Buenos Aires bouleversèrent des millions d’hommes et de femmes à travers le monde. En Algérie « La sale guerre » - 1992-2000 – provoqua la disparition forcée de plusieurs milliers de personnes. Les mères de ces disparus mènent depuis quinze ans ou plus, une lutte difficile pour que la vérité et la justice leur soient enfin rendues. Leur combat est hélas souvent invisible, inaudible ou entravé. Dans La folle d’Alger, Fadia pourrait être l’une de ces mères. Amine a été enlevé chez lui, arraché des bras de sa mère, par un groupe d’hommes se réclamant de la sécurité nationale.



Ahmed Hanifi est enseignant et anime des ateliers d’écriture au profit d’adolescents et d’adultes dans le sud de la France, où il réside depuis plus de dix ans. Il fut longtemps militant des droits de l’Homme, en Algérie et en France. La folle d’Alger est son troisième roman.


NB/Le programme final de cette rencontre vous sera communiqué ultérieurement.


Merci de réserver votre soirée.

Nesroulah Yous

dimanche, janvier 27, 2013

360 - Les disparitions forcées. 10' sur France Inter

Ecoutez, c'était ce matin, dimanche 27 janvier 2013, sur France Inter à 9 heures.
"L'Enquête de la rédaction":
C'était ce matin sur France Inter.  La lutte terroriste de l'Etat algérien contre les terroristes durant les années 90.
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mardi, janvier 22, 2013

359 - PIERRE BOURDIEU 01 / 08 / 1930 + 23 / 01 / 2002

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Pierre Bourdieu était (est) un acteur majeur du champ intellectuel français. Un des plus éminents sociologues du XX° siècle. Il questionna durant de très nombreuses années les faits sociaux. Il apporta des réponses importantes et reconnues aux questions des rapports sociaux. Il introduisit des concepts qu’il élabora durant sa carrière comme « Champ », « Habitus » ou « violence symbolique » reconnus et admis par tous aujourd’hui.
Il est l’auteur de La Misère du monde, un ouvrage indispensable pour tout apprenti sociologue, comme le furent des années auparavant « La Reproduction », « Question de sociologie » ou « Les Héritiers ». J’ai eu l’honneur de le rencontrer lors d'une conférence qu'il donnait à l’IMA (l'Institut du monde arabe à Paris) et lors d’un hommage à Abdelmalek Sayad à Paris.
L'année dernière alors que l'on commémorait la 10° année de sa disparition, rares furent les médias qui l'évoquèrent. Surtout pas la télévision. Lui n'aimait pas la télévision pour plusieurs raisons, dont ses partis-pris manifestes, son incompétence et son "quant-à-soi" que le chercheur a formidablement décortiqué et dénoncé
Voici des extraits de « Sur la télévision » Liber édition/raison d’agir. 1996
"Il est évident qu'il y a des choses qu'un gouvernement ne fera pas à Bouygues sachant que Bouygues est derrière TF1. Ce sont là des choses tellement grosses et grossières que la critique la plus élémentaire les perçoit, mais qui cachent les mécanismes anonymes, invisibles, à travers lesquels s'exercent les censures de tous ordres qui font de la télévision un formidable instrument de maintien de l'ordre symbolique."
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Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 14

"Les prestidigitateurs ont un principe élémentaire qui consiste à attirer l'attention sur autre chose que ce qu'ils font. Une part de l'action symbolique de la télévision, au niveau des informations par exemple, consiste à attirer l'attention sur des faits qui sont de nature à intéresser tout le monde, dont on peut dire qu'ils sont omnibus - c'est-à-dire pour tout le monde. Les faits omnibus sont des faits qui, comme on dit, ne doivent choquer personne, qui sont sans enjeu, qui ne divisent pas, qui font le consensus, qui intéressent tout le monde mais sur un mode tel qu'ils ne touchent à rien d'important."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 16

"La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population. Or, en mettant l'accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ces droits démocratiques."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 18

"On dit toujours, au nom du credo libéral, que le monopole uniformise et que la concurrence diversifie. Je n'ai rien, évidemment contre la concurrence, mais j'observe seulement que, lorsqu'elle s'exerce entre des journalistes ou des journaux qui sont soumis aux mêmes contraintes, aux mêmes sondages, aux mêmes annonceurs (il suffit de voir avec quelle facilité les journalistes passent d'un journal à l'autre), elle homogénéise."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 23

"L'audimat, c'est cette mesure du taux d'audience dont bénéficient les différentes chaînes (il y a des instruments, actuellement, dans certaines chaînes qui permettent de vérifier l'audimat quart d'heure par quart d'heure et même, c'est un perfectionnement qui a été introduit récemment, de voir les variations par grandes catégories sociales). On a donc une connaissance très précise de ce qui passe et de ce qui ne passe pas. Cette mesure est devenue le jugement dernier du journaliste, jusque dans les lieux les plus autonomes du journalisme, à part peut-être Le Canard Enchaîné, Le Monde diplomatique, et quelques petites revues d'avant-garde, animées par des gens généreux et "irresponsables", l'audimat est actuellement dans tous les cerveaux."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 28

"Vous avez des professionnels du plateau, des professionnels de la parole et du plateau, et en face d'eux des amateurs (ça peut être des grévistes qui, autour d'un feu de bois vont...), c'est d'une inégalité extraordinaire. Et pour établir un tout petit peu d'égalité, il faudrait que le présentateur soit inégal, c'est-à-dire qu'il assiste les plus démunis relativement, comme nous l'avons fait notre travail d'enquête pour La Misère du monde."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 36

"Poussées par la concurrence pour les parts de marché, les télévisions recourent de plus en plus aux vieilles ficelles des journaux à sensation, donnant la première place, quand ce n'est pas toute la place aux faits divers ou aux nouvelles sportives..."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 59

"On peut et on doit lutter contre l'audimat au nom de la démocratie. Ça paraît presque paradoxal parce que les gens qui défendent l'audimat prétendent qu'il n'y a rien de plus démocratique (c'est l'argument favori des annonceurs et des publicitaires les plus cyniques, relayés par certains sociologues, sans parler des essayistes aux idées courtes, qui identifient la critique des sondages - de l'audimat - à la critique du suffrage universel, qu'il faut laisser aux gens la liberté de juger, de choisir ("ce sont vos préjugés d'intellectuels qui vous portent à considérer tout ça comme méprisables"). L'audimat, c'est la sanction du marché, de l'économie, c'est-à-dire d'une légalité externe et purement commerciale, et la soumission aux exigences de cet instrument de marketing est l'exact équivalent en matière de culture de ce qu'est la démagogie orientée par les sondages d'opinion en matière de politique. La télévision régie par l'audimat contribue à faire peser sur le consommateur supposé libre et éclairé les contraintes du marché, qui n'ont rien de l'expression démocratique d'une opinion collective éclairée, rationnelle, d'une raison publique, comme veulent le faire croire les démagogues cyniques."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 77

"La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population."
In : www.toupie.org
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www.monde-diplomatique.fr

Deux cours inédits de Pierre Bourdieu au Collège de France
A cent contre un
par Pierre Rimbert, janvier 2012


« J’ai eu la joie d’être attaqué, souvent assez violemment, par tous les grands journalistes français, expliquait Pierre Bourdieu en 1998 à la réalisatrice Barbro Schultz Lundestam. Parce que ces gens qui se croient des sujets n’ont pas supporté de découvrir qu’ils étaient des marionnettes (Entretien filmé au Collège de France, 26 février 1998). » Dix ans après la disparition du sociologue français le plus cité dans le monde, le temps et le repositionnement idéologique des éditorialistes ont gommé le souvenir des batailles et l’identité des protagonistes. La « mondialisation heureuse » ne se chante plus qu’à mi-voix, la déploration des inégalités mobilise jusqu’à certains banquiers, et l’on relit avec curiosité les assauts portés contre l’auteur de La Misère du monde.

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Ses torts furent d’engager les acquis de sa discipline dans les luttes qui marquèrent le renouveau de la critique sociale dans la seconde moitié des années 1990 ; d’opposer une « gauche de gauche » aux gouvernements sociaux-libéraux majoritaires en Europe à la fin du siècle dernier ; de lancer avec succès — et avant les autres — une collection de petits ouvrages bon marché proposant au grand public des outils intellectuels de « résistance à l’invasion néolibérale » (les éditions Raisons d’agir). Enfin, il commit l’hérésie suprême de « rappeler à la prudence les essayistes bavards et incompétents qui occupent à longueur de temps les journaux, les radios et les télévisions ». (Pierre Bourdieu, Contre-feux 2, Raisons d’agir, Paris, 2001.) Ces derniers dressèrent donc un bûcher.
Le philosophe Alain Finkielkraut l’accusa de conduire une « critique totalitaire » (France Culture, 15 juillet 1999), et le directeur de la rédaction du Monde, Edwy Plenel, condamna sa « vision schématique de l’univers médiatique » (Le Monde diplomatique, février 1998) ; l’écrivain Philippe Sollers le jugea « stalinien typique » et « mauvais écrivain » (L’Année du Tigre, Seuil, Paris, 1999). « Il produit, sous une couverture scientifique, la vulgate qui fait l’essentiel des conversations dans la petite bourgeoisie d’Etat », tranchèrent le cinéaste Claude Lanzmann et le philosophe Robert Redeker (Le Monde, 18 septembre 1998). Si le directeur de la revue Esprit, Olivier Mongin, le peignit en « singe savant militant », chef d’une « voyoucratie intellectuelle », le politiste Marc Lazar détectait dans les « analyses simplistes, profondément régressives et dangereuses » façonnées par ce « populiste » la « vieille hostilité d’une partie de la gauche à la démocratie représentative et au réformisme » (Esprit, juin 1998).
La journaliste Françoise Giroud n’avait vu dans ses textes qu’« aigreur et lieux communs » (Le Nouvel Observateur, 30 janvier 1997). « Bourdieu : ce que les années 1960 nous lèguent de plus éculé », avait décrété Bernard-Henri Lévy (Le Point, 29 juin 1996) ; « Bourdieu, il n’y a rien, il n’y a pas un fait. Il n’y a pas un fait, il n’y a que des diatribes, il n’y a pas un fait », s’exaspéra Daniel Schneidermann, alors critique de télévision au Monde (France 2, 28 mai 1999). L’historien Pierre Nora qualifiait sa sociologie de « réductrice, simplificatrice, faussement scientifique et… pas vraie » (LCI, 16 juillet 1998). « Il a fondé beaucoup de ses analyses sur des archaïsmes et des erreurs historiques », confirmait le chroniqueur Jean-Marc Sylvestre (LCI, 27 janvier 2002). La surface d’un numéro entier du Monde diplomatique ne suffisant pas à compiler les avanies parfois burlesques essuyées par le professeur au Collège de France, on se contentera d’en reproduire quelques spécimens.
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Alain Minc, essayiste, décrit Bourdieu comme « fou d’orgueil, narcissique, manipulateur, hypocrite, pervers, grandiloquent, ridicule, insupportable, et cette litanie à la comtesse de Sévigné pourrait continuer sans fin. Cet homme a noyauté les réseaux universitaires avec l’intelligence des bolcheviks » (Le Fracas du monde, Seuil, Paris, 2002).
Laurent Joffrin, alors directeur de Libération, résume ce qu’il a compris de la sociologie de Bourdieu : « Les journalistes se développent dans un “champ”, selon le jargon des élèves de Bourdieu, et, un peu comme les pommes de terre, ils sont les produits passifs et inconscients de ce “champ”. (…) Nous avons affaire à un bizarre croisement entre “X-Files” et Maurice Thorez. C’est là que nous retrouvons la menace. Décrire ainsi la démocratie (qui a, par ailleurs, bien besoin d’être défendue contre les excès du marché), c’est participer d’une vision fantasmagorique, déstructurante et paranoïaque du monde, que l’on retrouve aussi bien à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite » (Libération, Paris, 12 mai 1998).
Nicolas Weill, journaliste au Monde : « Sous couvert de déverser des tombereaux d’injures sur les journalistes, accusés d’être les serviteurs des puissants, il se pourrait bien que ce soit donc l’ordre même de la liberté qui soit remis en question dans ces critiques. (…) L’analyse n’a pas été poussée jusqu’au point où la critique du journalisme au XIXe et au début du XXe siècle épouse un autre phénomène : celui de l’antisémitisme, le journalisme étant chez certains considéré comme la profession par excellence des Juifs, supposés inaptes aux métiers “créatifs”. Car il n’est pas interdit de penser que sur ce point aussi, la haine du journalisme épouse celle de la démocratie et des Lumières symbolisées par l’émancipation des minorités » (Le Monde des livres, 2 avril 2004).
Jacques Julliard, alors directeur délégué du Nouvel Observateur, rédige cet hommage : « Ici commencent la gloire et le déclin de Pierre Bourdieu. Plus il s’impose dans les médias (il a compris qu’il fallait les insulter), plus son discours populiste devient simpliste, naïf, moralisateur comme celui d’un catho déluré. Dans son méchant pamphlet sur la télévision, il rêve d’un pouvoir des savants à la Auguste Comte, qui régnerait souverainement sur le petit écran et sur le droit d’y accéder. Egale à elle-même, la France ne célèbre dans ses grands hommes que leur déchéance. Adieu, Pierre Bourdieu » (Le Nouvel Observateur, Paris, 31 janvier 2002).
Certains détracteurs (et les journaux qui les publient) se glisseront-ils à la faveur de l’oubli dans le chœur des hommages au chercheur ?
Pierre Rimbert
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LA VIDEO « L’économie et le social » est extraite de : «  la sociologie est un sport de combat »
Il y a des témoins du monde, ceux qui disent tout haut ce qu’on pense plus bas, ni gourous, ni maîtres, mais qui considèrent que la cité, le monde, peuvent être pensés. Le sociologue Pierre Bourdieu était de ceux-là. Pendant trois ans, de 1998 à 2001, Pierre Carles a suivi Pierre Bourdieu au travail, attelé à son quotidien, sous toutes ces facettes. En s’immisçant dans son bureau, ses salles de cours au Collège de France, lors de manifestations de rues ou à un meeting alter-mondialiste, ce film révèle la pensée de Bourdieu en train de se dire en mouvement. Donnant à voir le combat généralement invisible que mène le sociologue contre l’ordre dominant. Et c’est une pensée qui se déploie comme familière, à côté de nous, et toujours abordable, celle d’un intellectuel qui choisit de penser son temps, prônant l’intelligence et l’analyse comme armes fatales. Une pensée que le réalisateur Pierre Carles (Pas Vu Pas Pris, Enfin Pris, Attention Danger Travail, Volem Rien Foutre al Pais), parvient à rendre lumineuse pour ce premier film sur l’auteur de La Misère du Monde et de la Noblesse d’Etat, l’un des plus grands penseurs de la fin du XXe siècle, disparu depuis.















dimanche, janvier 20, 2013

358 - Brahim Hadj-Slimane: Poète, dramaturge, cinéaste...


La courte échelle / éditions transit
présente une lecture-rencontre avec Brahim Hadj Slimane.
Vingt-neuf visions dans l’exil

Jeudi 31 janvier à 19h
entrée libre

La compagnie, 19 rue francis de pressensé 13001 marseille 
 ( 04 91 90 04 26)


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La courte échelle / éditions transit viennent de publier ce recueil de Brahim Hadj Slimane avec une préface de Bernard Noël et des dessins de Abdellaziz Zodmi
Brahim Hadj Slimane est journaliste, écrivain, poète, homme de théâtre ; il vit à Oran. 
Ce recueil est une nouvelle édition revue et complétée par l’auteur.  Première édition en 2009. Tira éditions (Bejaïa)

Ce livre peut être commandé par courrier à la courte échelle / éditions transit 
2 Place Francis Chirat 13002 Marseille ou par mail à courtechel.editionstransit@gmail.com
ou auprès de
Transit, 45 Boulevard de la Libération 1er
Latinoir, 4 rue Barbaroux 1er
L’Odeur du Temps, 35 Rue Pavillon 1er
Histoire de l’œil, 25, rue Fontange 6ème
Le lièvre de mars, 21 Rue des 3 Mages 6ème

 
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Brahim Hadj Slimane. Poète, dramaturge, cinéaste...
«D’abord, je suis un explorateur»
Rencontre avec ce multi-artiste qui apparaît comme un adolescent assoiffé d’art.
- Poésie, théâtre, documentaire, critique littéraire, mise en scène… Vous avez abordé la culture par de nombreux versants. D’où vous viennent cette soif et ce désir de brasser large ?
En tout cas, toutes mes démarches, créations et autres formes d’expressions artistiques sont issues de mes profondeurs et répondent à des besoins, voire des urgences, des appels, à la fois personnels, intimes et sociaux. S’il fallait désigner un fil conducteur, je crois que je suis obsédé par mon pays, ma terre natale, que je tente d’exprimer à travers divers registres, langages  et domaines de création. Pourquoi cette diversité ? D’abord, je suis un explorateur, un peu assoiffé de découvertes et de renouvellement de mes sensations, de mon regard et de mon point de vue sur ma société, ses femmes, ses hommes, et le monde, autant que possible. J’ai eu la chance d’avoir été élevé et éduqué par mes maîtres et aînés à l’école du doute et de l’esprit critique. Malheureusement, ces valeurs se raréfient dans cette époque où prolifèrent la médiocrité et la suffisance.



- Une telle diversité ne pourrait-elle pas être assimilée à de l’éclectisme ?
Je ne vous apprendrai pas que la division, la spécialisation et le cloisonnement entre les genres et les formes de création artistique sont un produit historique et ne sont ni immuables ni porteurs de vérité absolue. Il se trouve que je m’inscris dans une tradition de créateurs qui ont tenté d’abattre les cloisons. A commencer par Kateb Yacine auprès de qui je me ressource tout le temps, que je ressens comme un frère aîné et que j’évoque régulièrement pour tenter de le sauver de l’oubli. Par exemple, je déclame partout sa poésie. Sans le mythifier nullement, il exprime pour moi une certaine Algérie qui m’habite, une utopie aussi. Splendide, merveilleuse... D’un autre côté, pour avoir exploré sa vie palpitante, sa souffrance me touche et la mienne lui ressemble. Nous subissons à peu près les mêmes oppressions.     
- Mais n’avez-vous jamais craint l’éparpillement ?
Non. Pas du tout. A la base, ce que j’exprime ne m’est pas extérieur et ne répond à aucune exigence de marché ou mode ou fantasme du moment. Je ne suis pas un commerçant de la culture. Je veux exprimer mon pays et surtout ce que j’appelle les «sans-voix». Maintenant, il se trouve que, selon le cas et le moment, une forme de création peut s’avérer plus appropriée qu’une autre. C’est comme si elle s’imposait d’elle-même. En ce moment, je me suis plongé dans le cinéma documentaire. C’est un besoin qui remonte à loin, puisque j’ai été animateur de ciné-club dans une autre vie. Je suis sociologue de formation et journaliste de métier. Donc, le fait d’aller vers le film documentaire n’est pas gratuit. Pour moi, il coule de source.  

    
- Quelle expression pourrait vous qualifier ? Agitateur culturel, médiateur de sens…
Militant culturel plutôt, même si cette expression a été galvaudée et peut paraître anachronique. Pour moi, la culture doit toujours contribuer à changer, à faire évoluer la société dans le sens d’une libération des oppressions et d’une émancipation, d’un épanouissement des individus, des peuples…        
- Dans votre activité plurielle, est-ce vrai de dire que la poésie est votre muse préférée, le cœur de votre expression ?
Oui, cet exact. Mais je ne suis pas unique. Quelles que soient leurs disciplines, la plupart des créateurs sont, d’une manière ou d’une autre, des poètes. Certains le montrent plus que d’autres, c’est tout. La monteuse de Jean-Luc Godard disait, dans un numéro spécial des «Cahiers du Cinéma» sur ce réalisateur, que, pour elle, celui-ci était d’abord un poète. Ne parlons pas alors de Buñuel, Pasolini, Garcia Lorca et d’autres encore…                 
- En poésie, quels sont vos auteurs de référence, ceux qui vous ont amené à cet art du verbe ?
Surtout ceux qu’ont appelle les «poètes maudits» : Rimbaud, Baudelaire, Lautréamont, Gérard de Nerval… Mais également, et bien entendu, Kateb Yacine, Jean Sénac, Mohamed Kheïreddine, Mahmoud Darwich. Je ne peux pas tous les citer. A un autre niveau, depuis un certain moment, je me situe dans la chaîne de mes ancêtres mystiques qui remontent au soufisme et à l’Andalousie musulmane. D’ailleurs, on m’a prénommé en hommage à Sidi Brahim El Masmoudi, un saint savant de Tlemcen de l’époque des Zianides. Donc, il faut que j’assure
 (sourire) !          
- Comment voyez-vous l’avenir de la poésie dans ce monde si mouvant et si différent ?
Sa voix est étouffée par le vacarme des guerres et des caisses enregistreuses. Je ne sais pas pourquoi – enfin, si, je le sais ! – mais je viens de penser à l’album Money des Pink Floyd. La poésie demeure et revient toujours à la charge. Elle est impérissable.   
- Vous parliez de votre expérience d’animateur de ciné-club. Que vous a-t-elle apporté ?
Une passion pour le cinéma et, bien plus, un regard sur la vie et le monde. Sans parler d’amitiés parmi les réalisateurs et les comédiens. Une ouverture sur le journalisme, par ailleurs, puisque mes premiers articles dans la presse (j’étais encore adolescent) étaient consacrés au cinéma.         
- En 2012, vous avez mis en scène votre pièce, L’Archipel des Chaos à Montpellier...
En fait, j’ai contribué à cette pièce de Frédéric Darcy qui est un auteur français, proche du grand poète et homme de théâtre, Armand  Gatti. Ma contribution a été un grand tableau (quasiment une pièce embryonnaire) dans lequel je reviens sur la guerre civile des années quatre-vingt dix.          
- Vous avez consacré à Kateb Yacine un spectacle, un documentaire et plusieurs hommages. Selon vous, que représente-t-il aujourd’hui ?
Un créateur de génie, doublé d’un homme  d’une humilité et une pudeur désarmante.  Mais il reste méconnu et n’a rien perdu de sa charge dérangeante pour l’establishment.     
- Vous êtes d’un enthousiasme créatif que rien ne semble arrêter. D’où puisez-vous cette énergie qui détonne ?
Je vis et me sens constamment dans l’urgence. Je suis dépassé par un bouillonnement intérieur qui me squatte perpétuellement et maintenant j’ai rejoint le peuple des insomniaques. C’est vous dire que je suis cerné.           
- Quelles prochaines œuvres en projet ? Poèmes, film, pièce de théâtre… ?  
Un recueil (20 Visions dans l’exil) vient d’être réédité à Marseille. Je viens d’en achever un autre avec un ami marseillais, Marc Mercier. J’ai fini un documentaire, A la recherche des savants paysans (titre en hommage à Fanny Colonna).  Je suis sur autre documentaire, Exils intérieurs, exils extérieurs. J'ai monté aussi un spectacle dans l’esprit du Cinquantenaire de l’Indépendance, Un jardin parmi les flammes (vers de Ibn Arabi). Nous l’avons donné trois fois et il fait son chemin. J’ai follement envie de faire monter d’anciennes moudjahidate sur scène, déclamer des poèmes et chanter. Notamment Djamila Bouhired qui est toujours belle.

Repères :

Né en 1955 à Tlemcen, Brahim Hadj Slimane a étudié la sociologie. Dans les années ’70, il anime des ciné-clubs et devient membre de la direction de la Fédération algérienne des ciné-clubs. Une bonne partie de son parcours est liée au journalisme culturel : Les Deux Ecrans, El Moudjahid, Algérie-Actualité, La Tribune, El Watan, Le Siècle…
En 1981, il fonde la revue littéraire Voix Multiples. Il a travaillé également pour la Radio Algérienne (chaîne 3) et Radio France Internationale. Il a créé et mis en scène plusieurs œuvres consacrées à Kateb Yacine : les spectacles littéraires Les Insulaires (1999) et L’Etoile assombrie (2009) ainsi que le documentaire La troisième vie de Kateb Yacine (2009).
En 2012, il coorganise l’hommage à cet écrivain au Polygone Etoilé de Marseille. Il a participé à six ouvrages sur l’art et la culture et a écrit deux recueils de poèmes : 29 visions dans l’exil (Ed. Tira, Béjaïa, 2009, réédition à La Courte échelle, Marseille) ainsi que Baghdad-Boumerdès (Ed. du Cygne, Paris, 2010, prochainement aux Ed. Espace Libre, Alger).
En 2010, il a obtenu le Premier Prix de Poésie du concours international de la Ville d’Alger. En 2012, il a contribué à la pièce L’Archipel des Chaos au Théâtre Jean Vilar de Montpellier et créé le spectacle poétique Un Jardin parmi les flammes. On lui doit les documentaires Wahran, Wahran (2010) et A la recherche des ancêtres (2012). Il est aussi l’organisateur et l’animateur de nombreuses manifestations culturelles et artistiques.
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El watan du 03 janvier 2013

Tlemcen. Spectacle Un jardin parmi les flammes de Brahim Hadj Slimane

Le théâtre et la poésie au profit de l’histoire

Qui mieux qu’un poète, doublé d’un homme de théâtre, peut raconter l’histoire de son pays ? Brahim Hadj Slimane l’a fait. Sans trop de fioritures, mais avec beaucoup de talent et… d’émotions.
Un jardin parmi les flammes  est un spectacle pluriel de 60 minutes, dédié au cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Une création théâtrale construite à partir d’un choix de poèmes de différents auteurs, allant de la conquête coloniale jusqu’à l’indépendance et même au-delà, avec quelques œuvres poétiques significatives. BHS, journaliste et écrivain,  auteur et metteur en scène s’en explique : «Le spectacle consiste d’abord à porter sur scène des poèmes de grands auteurs algériens qui ont jalonné l’histoire de ce pays, depuis les débuts de la colonisation et ont accompagné, par leur engagement, les  premiers  soulèvements armés puis la guerre d’indépendance».
Cependant, Brahim tient à préciser : «Seuls certains de ces poètes, engagés pour la cause nationale, sont connus, soit pour avoir vu une ou plusieurs de leurs œuvres devenir des chants patriotiques célèbres, soit parce que le reste de leurs œuvres  littéraires les a propulsés vers la postérité. Mais pour la plupart, cet engagement est méconnu du grand public.» Selon l’auteur, Un Jardin parmi les flammes est un spectacle qui se situe dans le prolongement d’une expérience en cours à travers des ateliers. «J’ai déjà produit trois spectacles : Les insulaires et L’étoile assombrie (à la mémoire de Kateb Yacine), Ombre gardienne (à la mémoire de Mohamed Dib) et Poésie sur tous les fronts (à la mémoire de Jean Sénac). Ces spectacles ont été donnés sur plusieurs scènes du pays, ainsi qu’en France, pour L’étoile assombrie.»
Le spectacle, donné à la maison de la culture Abdelkader Alloula, est une véritable oeuvre artistique, fortement appréciée par le public tlemcénien. Merveilleusement joué par Aurélia Belkheiri, Badis Hadj Slimane, Souad Kadour et Mahfoud Lakroune, et une assistance technique professionnelle de Sidi Mohamed Triki, Jardin parmi les flammes nous réapprend notre histoire avec des senteurs de discernement et de paix. Sans calculs politiciens ni tabous, encore mois de censure… A voir ! 
 
Chahredine Berriah
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Le Quotidien d’Oran  18 décembre 2013
TLEMCEN : COMMENT MARIER POESIE ET THEATRE ?
par Khaled Boumediene

Jeudi dernier, sur la scène du théâtre de la maison de la culture «Abdelkader Alloula», à Tlemcen, dans «un jardin parmi les flammes», Aurélia Belkhiri sera la comédienne, Badis Hadj Slimane le guitariste, Souad Kaddour la musicienne, tandis que Mahfoud Lakroun et Mohamed Triqui seront les régisseurs. Sur ce plateau, le metteur en scène, Brahim Hadj Slimane (Journaliste et écrivain. depuis les années 1980, Il a fondé et animé la revue littéraire voix multiples 1981-1986. Il est l'auteur de l'essai de la création artistique en Algérie, Alger-Paris, éditions Marsa, 2003, de 29 visions dans l'exil (poèmes, éditions Marsa, Alger, 2008), a co-dirigé l'ouvrage pour Jean Sénac.

Editons Rubicube, Paris-Alger, 2004, a participé à divers autres ouvrages collectifs. Il est l'auteur du documentaire « la troisième vie » de Kateb Yacine. Bejaïa, 2009 et de spectacles poétiques), nous revient avec un spectacle pluriel, dédié au cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie. Il consiste d'abord à porter sur scène des poèmes de grands auteurs algériens, qui ont jalonné l'histoire de ce pays depuis les débuts de la colonisation et qui ont accompagné, par leur engagement, les premiers soulèvements armés puis la guerre d'indépendance. «J'ai entamé une expérience, depuis une dizaine d'années, de monter la poésie sur scène de grands auteurs tels que Kateb Yacine, Jean Sénac, Djamel Amrani, Anna Greki, Laâdi Flici, Mehdi Chaïb Draâ, Zhor Zerrari, Malek Haddad, Mohamed Taïbi, Assia Djebbar j'ai essayé de théâtraliser la poésie, en essayant de la faire fusionner avec la musique et la peinture projetée. Ce projet consiste en une création théâtrale construite à partir d'un choix de poèmes de différents auteurs, allant de la conquête coloniale jusqu'à l'indépendance, et même au-delà de celle-ci avec quelques œuvres poétiques significatives. Quoiqu'il en soit, le principe de cette création est d'être ouvert à toute modification et enrichissement», a expliqué à notre journal, M. Brahim Hadj Slimane, avant son spectacle. «On a inséré dans ce spectacle un extrait de «Mohamed prends ta valise» de Mahfoud Lakroun. Il y a des dessins, peintures et affiches projetées de Mhamed Issiakhem et Denis Martinez ; ainsi que des photos de Guy Le Querec sur les manifestations de joie du 5 juillet 1962. J'essaye modestement d'apporter un plus au théâtre Algérien en sortant des pratiques habituelles des pièces classiques et en s'attaquant à porter la poésie Algérienne sur la scène théâtrale, ce qui est en soit une tâche pénible mais belle. Car, c'est une vision où le spectacle reste toujours ouvert et non définitivement clos. C'est tout le temps ouvert. Ça reste en chantier. Je suis très fasciné de Kateb Yacine dans ses fragments de textes et vers d'Ibn Arabi », a-t-il ajouté. Le corpus poétique sera emmené vers une construction théâtrale et musicale, avec une scénographie à laquelle pourront être intégrés des éléments chorégraphiques et plastiques, sur scène ou autour de celle-ci : projections de peintures, d'extraits de vidéos, performance. La musique sera produite sur scène, avec un répertoire constitué de pièces inspirées par le corpus poétique et aussi puisé dans le patrimoine artistique national. Un Jardin parmi les flammes est un spectacle qui se situe dans le prolongement d'une expérience en cours, mené par l'auteur à travers des ateliers et qui a déjà produit trois spectacles : Les Insulaires puis L'Etoile assombrie (à la mémoire de Kateb Yacine), Ombre gardienne (à la mémoire de Mohamed Dib) et Poésie sur tous les fronts (à la mémoire de Jean Sénac). Ces spectacles ont été donnés sur plusieurs scènes du pays, ainsi qu'en France, pour L'Etoile assombrie). «La singularité de cette expérience vient d'abord du fait qu'elle porte sur scène des œuvres de grands poètes algériens, la plupart du temps méconnues du large public.

Dans un certain sens, elle a permis d'enrichir le théâtre algérien contemporain, à l'intérieur duquel elle reste marginale, faute d'encouragement et de soutien».
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Brahim Hadj Slimane remonte sur scène

Brahim Hadj Slimane, poète, auteur, journaliste et critique, prépare une pièce théâtrale à partir du tableau de 35 minutes qu’il a réalisé dans le cadre de l’expérimentation théâtrale internationale L’archipel des chaos, présenté à Montpellier, en France, en juin dernier.
«Ce que j’avais monté dans le cadre de ce projet est en fait l’état embryonnaire de ma prochaine pièce», indique Hadj Slimane. Et quelle esquisse ! En 35 minutes, des comédiens interprètent des fragments de texte de Hadj Slimane et de Djamaâ Mazouzi, des textes de témoignages sur les années 1990 de la journaliste Daïkha Dridi, des poèmes de Djamel Bencheikh (parus dans le dernier numéro de Rupture) mais aussi de la poésie de Léo Ferré, Rimbaud et bien sûr de Kateb Yacine, sous la projection des dessins de Denis Martinez et de Abdelaziz Zouadmi et des extraits vidéo des grands événements des années 1990. Car là est une constante chez Brahim Hadj Slimane, auteur d’un documentaire La troisième vie de Kateb Yacine et d’un essai, Les années noires du journalisme en Algérie (bientôt réédité aux éditions Koukou à Alger) : son attachement au père de Nedjma et le retour sur le trauma des années 1990.
«Cette pièce est un cheminement et une rencontre, explique Hadj Slimane. En 2003, j’ai rencontré Armand Gatti, un grand ami de Kateb Yacine qu’il a connu au début des années 1950 à Alger, et l’a hébergé et aidé en lui faisant connaître des hommes de lettres et de théâtre, l’a engagés à Paris et l’a introduit aux éditions du Seuil. C’est Gatti qui m’a présenté à Frédéric Darcy et Mathieu Aubert qui m’ont invité à monter une partie Algérie dans L’archipel des chaos». Le trauma des années 1990 empreint profondément le poète, auteur du  recueil Vingt-neuf visions de l’exil.
 
Adlène Meddi
 
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Brahim Hadj-Slimane se présente

cine4me : Parlez-moi de votre parcours et de votre carrière ?
B.H.S. : J’ai eu (et continue à avoir) un parcours assez complexe, un peu en dents de scie. En partie par que je suis dans une société où il a toujours été quasiment impossible de programmer, avec exactitude, l’avenir dans le long et même moyen terme. Je pense que d’abords je suis un poète. La poésie est en moi depuis et je pense l’avoir hérité de certains de mes ancêtres, originaires d’Andalousie et porteurs de l’islam mystique, du soufisme. Je suis issu de ce qu’Augustin Berque a appelé « la noblesse spirituelle ». Mais j’ai mis longtemps à reconnaitre cet ancrage, cette profondeur dont je suis porteur et qui me porte. C’est à un moment de grave crise dans ma vie, durant la guerre civile des années 90, que quelque chose en moi intuitivement orienté vers cette dimension, ce monde-là, et ça m’a, entre autres, aidé à m‘en sortir. Essentiellement par la création artistique, la poésie. Alors, je me suis plus laissé aller à exprimer ma poésie. Mais pas encore suffisamment, je pense. Cette poésie, bizarrement, m’attirait et me faisait peur, selon les périodes. J’ai mis longtemps à me reconnaitre comme poésie. Peut-être cela vient-il du statu ambivalent du poète dans cette société.
Ce qui nous amène à parler du cinéma avec lequel j’ai une longue histoire. J’étais encore lycéen, mais très éveillé et politisé, quand je me suis retrouvé dans un ciné club qui rayonnait à partir de la cinémathèque d’Oran, avec un groupe d’animateurs plus âgés que moi. Nous faisions du militantisme politique « sur le front culturel », comme on disait à l’époque. Et cette époque, c’était celle de Boumediene, du parti unique. Durant ces années 70, la cinémathèque algérienne diffusait ce qu’il y avait de mieux dans ce qu’on appelle aujourd’hui le cinéma d’auteur et accueillait régulièrement les cinéastes et critiques d’avant-garde. Je lisais avec délectation Les Cahiers du cinéma et baignait dans les œuvres des cinéastes de la Nouvelle vague, en particulier Godard, de Pasolini, Antonioni, Losey, Glauber Rocha, et autres… Mais faire moi-même du cinéma me paraissait lointain, trop compliqué. Je me voyais plutôt destiné à écrire.
Après des occupations plutôt alimentaires, j’ai un peu touché au journalisme, occasionnellement. Au début des années 80, j’ai créé une revue littéraire et poétique: Voix Multiples. Une revue d’abords artisanale, illégale (dans un climat de répression) mais tolérée. C’était une belle aventure. C’est en 1986, sur l’incitation d’amis poètes subversifs devenus journalistes, que je suis entré dans le journalisme professionnel, avec l’hebdomadaire Algérie Actualité, disparu en 1994. A partir de là, j’ai donc mené ce qu’on pourrait appeler une carrière journalistique.
Puis, poussé un peu par les aléas professionnels justement, j’ai décidé de me réaliser par l’écriture poétique et littéraire, la mise en scène théâtrale de la poésie, le cinéma documentaire.
C’est avec le documentaire La Troisième vie de Kateb Yacine que j’ai commencé le documentaire. Il y a eu autre qui reste à parachever, Wahran, Wahran (Oran, Oran) avec une amie. Puis, j’ai attaqué de front deux documentaires dont je pourrais parler prochainement. Sans parler de l’écriture de la poésie et d’une participation à l’écriture et la mise scène d’une pièce de théâtre (L’Archipel des utopies), prochainement, à Montpellier.
Mais franchement, j’estime que tout ça n’est rien à côté de tout ce que je pourrais donner de moi-même…
cine4me : Comment êtes-vous passé du métier d’écrivain journaliste à celui de réalisateur ?
B. H. S. : On dit que c’est toujours la première réalisation qui est la meilleure. Mais, je pense que l’un des documentaires que je suis en train de concrétiser (Partir ou rester ?)est celui qui me prends le plus de mon énergie et ma sensibilité. D’abords que j’y suis impliqué puisqu’il traite, d’une certaine manière, de ces années 90. Il concerne les journalistes, les intellectuels, les artistes.
cine4me : 1.Comment caractérisez-vous le film indépendant ? Vous-même vous classeriez-vous dans le cinéma indépendant ?

B.H.S. : Pour aller vite, je dirai que le cinéma indépendant, celui qui a choisi de l’être, quel qu’une soit le prix à payer et les souffrances, c’est le cinéma libre. Dans ce sens-là, je suis un cinéaste, un créateur indépendant.
cine4me : Votre travail semble emprunt de beaucoup de poésie, quel qualificatif donneriez-vous à votre style ? Quelle est votre propre touche dans votre apport au cinéma ?

B.H.S. : Comme je vous l’ai dit, j’ai peut-être mis du temps à me reconnaître (m’admettre ?) comme poète, mais je me revendique comme tel et j’irai même plus loin : une création artistique quelle qu’elle soit, qui ne soit pas empreinte de poésie ne peut pas avoir une portée lointaine, dans l’espace et dans le temps. J’adhère entièrement à cette phrase de Kateb Yacine : « la poésie est source de tout ».
cine4me : Seriez-vous satisfait de figurer sur la plateforme VOD cine4me ? Oui, je suis content d’être porté par la plate-forme VOD Cine4me. Et je vous remercie pour l’intérêt que vous me portez. Notre entretien reste ouvert, à tout moment.
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remue.net
Chahut de gamins en octobre 
À la mémoire de Sadek Aïssat 




  Bakhta avait marché les pieds nus au bord de l’eau et ses pas avaient laissé traîner sur le sable, derrière eux, le souvenir de la dernière pleine lune ; celle où Anis lui était apparu en rêve…

  Samedi 8 octobre 1988 [3]. Anis s’accrochait au déroulement de ce train qui le transportait vers Alger où Bakhta menait une double vie : la journée émeutière dans les bas quartiers, la nuit chanteuse de raï, envoûtant les nuits du Diwan, sur les hauteurs de la ville. Son compagnon de scène, le Négro, venait de partir pour un exil définitif après avoir chanté un éloge prémonitoire de la fuite. Un été sordide avait étouffé le pays dont un vent de rumeurs apocalyptiques venait de s’emparer, à l’entrée de l’automne. La marmite bouillonnait et la tête d’Anis aussi.
  Quelques jours auparavant, on était venu le chercher de nuit et on l’avait emmené les yeux bandés vers un lieu inconnu, une vieille ferme abandonnée, des environs, lui avait-il semblé, où il avait été enfermé dans une espèce de cellule durant trois jours. Matin et soir, un homme au visage émacié l’avait interrogé, tout en écoutant Charlie Parker. Une manie. Pourquoi avait-il publié illégalement ce recueil de poèmes et surtout pourquoi fréquentait-il trop assidûment Kateb Yacine ? Juste avant de le déposer devant chez lui, l’homme au visage émacié lança à Anis, un sourire en coin, qui se voulait compatissant :
  — Tu as l’air aigri, poète !
  — Moi, aigri ? Au moins, je n’ai pas honte de regarder mon peuple dans les yeux, rétorqua Anis en ouvrant la portière.
  Lorsqu’il eut recouvré sa liberté, Anis avait perdu son innocence et ses dernières illusions sur l’unité du peuple et l’utopie de la grande famille et autres balivernes de ce genre qui avaient ballotté son âme comme tout un chacun. Le coup de grâce lui avait été asséné lorsque, la veille de son départ pour la capitale en feu, il avait assisté à cette scène : un homme du sérail avait abattu d’un coup de revolver, devant ses yeux, un gamin chahuteur. Auparavant, tout avait démarré au marché des voitures, à la périphérie de Naro. 
6 h 29 : départ de la gare ferroviaire d’Oran ; après qu’une escorte consistante de gendarmes eut procédé à un contrôle d’identité minutieux, au faciès. Le train a démarré alors en glissant voluptueusement sur les rails qui lui étaient si dévoués, avec lesquels il avait cette relation intime qu’ont les membres d’un vieux couple qui en a vu, des voyages, se dérouler en eux, dans leur dualité unifiée et scellée par le temps. Sauf ce jour-là où l’histoire saignait aux quatre coins du pays.
  La plupart des compartiments étaient à moitié vides. Au fur et à mesure que le train quittait la ville, Anis se sentait crispé à cause de l’appréhension de ce voyage où la quête de Bakhta se mêlait à une sensation de perte définitive : l’innocence dont il venait d’être brutalement amputé. Il en était même arrivé à haïr cette ville, Naro, qu’il avait idéalisée et qui lui collait à la peau et avait fini par paralyser ses énergies, y compris celle de prendre le large, malgré ce violent désir qui lui martelait le ventre, tel un roulement de tamtam. En somme, il en était arrivé avec cette ville comme avec une femme fatale qui le tiendrait esclave de sa possession, au moyen de recettes occultes puisées dans la magie noire.
  Un moment plus tard, contrôle des billets par un fonctionnaire, proche de la retraite. Un jeune resquilleur, un vagabond des rails, mal habillé, qui refusait de présenter ses papiers d’identité, tandis que les voyageurs le regardaient avec une délectation de voyeurs, a été emmené par les gendarmes. Subitement, il s’est calmé et s’est laissé entraîner. Son regard avait pris une posture résignée et il murmurait ironiquement, entre ses dents, « One, Two, Three, viva l’Algérie ». Dehors, il faisait beau mais le ciel était fiévreux.
 10 h 29, El Asnam. Au fur et à mesure, le train s’est garni de voyageurs parmi lesquels une jeune fille aux yeux d’eau vert marabout, la chevelure hirsute, les pieds nus recouverts de poussière et portant un panier en osier contenant des figues d’arrière-saison. Elle les avait ramenées de Sidi M’Hamed Benaouda et les destinait à Sidi Abdarrahmane Ethaâlibi, disait-elle à qui voulait l’entendre. En ajoutant « il faut sauver nos ancêtres de la catastrophe ».
  Aucun oiseau ne chantait plus dans le ciel d’Algérie, sauf celui qui dansait dans l’ombre des yeux de cette jeune fille.
  Ça circulait beaucoup dans les allées du train, ce qui donnait l’impression d’être dans une rue d’un quelconque centre-ville en ébullition. Des voyageurs agités avec leurs bagages, des contrôleurs, les gendarmes de l’escorte, et tout ce beau monde laissait les portières ouvertes. Un vrai désordre chevauchant le paysage ahuri qui défilait. Les gendarmes ont opéré un nouveau contrôle sélectif des bagages et des pièces d’identité. Bizarrement, une fois arrivés devant Anis, l’un d’eux lui a demandé :
  — Votre profession ?
  — Écrivain public.
  — Dans quelle ville ?
  — Naro.
  — Et sur quoi écrivez-vous ?
  — Sur la détresse des petites gens.
  De tout jeunes vendeurs à la criée sont montés dans le train et se sont mis à sillonner les wagons, proposant des sandwichs au saucisson cacher bleuâtre comme une blessure non soignée, aux œufs trop durs, au fromage, des pommes frites avachies, de la limonade douteuse, du café trop sucré contenu dans des Thermos, des médicaments périmés et surtout des cigarettes qui avaient disparu du marché depuis le début de l’été, enfin de l’espoir auquel personne ne croyait plus vraiment. Il ne fallait pas se plaindre, « il y a pire en ce moment », s’était dit Anis, tout en ne succombant pas à l’insistance de ces enfants qui, de plus, avaient à revendre une hargne, un ressentiment de tout ce qui pouvait leur faire sentir leur état. Dans ce train, les voyages n’étaient pas les mêmes, n’avaient pas la même saveur d’une année à l’autre. Celle des vendeurs était non seulement amère, mais absolument inacceptable. Chacun d’eux se disait, tout bas, en vous proposant son couffin de victuailles de fortune, « moi aussi je suis le fils des neuf mois, comme toi mon frère ».
  Les gendarmes sont encore passés, entraînant un voyageur clandestin appréhendé, une sorte de petit butin banal, dont ils se délesteraient à la prochaine gare. Le butin en question avait une moustache en broussaille, désordonnée comme son existence, un visage buriné, sombre, des habits informels.
  Trois hommes silencieux, qu’Anis soupçonnait d’être des policiers en civil, étaient descendus du train. Un derviche à la soixantaine révolue, parlant bien le français, avait entamé la traversée des wagons en criant « je cherche ma mère, ma pauvre mère qui a disparu peut-être à tout jamais. Mon père est mort, il y a trois mois que sa femme s’est envolée, le lendemain de la disparition ».
  Le soleil lui a répondu en prenant de l’altitude. Il semblait dire au derviche de ne pas oublier qu’il était là, lui, et qu’il se chargeait d’éclairer ses jours jusqu’au moment où il retrouverait sa mère, ne serait-ce que dans le souvenir des heures heureuses qu’il avait dû passer avec elle. Tout le reste était éphémère, destiné à se faner et disparaître un jour ou l’autre. Sauf l’Éternel là-haut.
  C’est ce que le derviche lettré a cru lire dans les rayons du soleil qui venait de prendre son envol. Il s’est arrêté subitement devant Anis, lui a remis une feuille de papier froissée sur laquelle était recopié un poème de déportation (au bagne de Calvi, en Corse) de Mohamed Belkheir. Puis il lui a confié à l’oreille : « Sais-tu, mon fils, ce qu’a dit l’Émir Khaled à un compatriote qui lui avait rendu visite, vers le fin des années vingt, durant son exil en Suisse, et lui avait demandé de rentrer au pays ? Il lui a répondu : Non, mon fils ! Ce pays a pour tradition de châtrer ses étalons. »
  Avant de repartir en implorant sa mère de revenir et en ajoutant que le sang coulait, le sang des Algériens coulait par la main d’autres Algériens et que ce n’était pas fini, attention ce n’était qu’un début, le pire restait à venir, qu’il ne fallait pas faire confiance au soleil de chez nous, que celui-ci était amnésique, trompeur comme le baiser brûlant d’une femme infidèle. Il jurait aussi qu’il ne cesserait de parcourir tous les trains du pays qui passeraient et qu’il pouvait prendre jusqu’à l’instant improbable où il retrouverait sa mère, symbole de toutes les mères qui avaient sacrifié leurs jeunesse, leur volupté, la beauté de leur visage pour sauver celles de cette terre ingrate, et cela jusqu’au jour où l’on arrêterait d’essuyer les couteaux ensanglantés sur le dos du colonialisme ou la main de l’étranger.
  Pour lui, ces trains chevauchés étaient autant d’îles mouvantes où il s’exilait lui aussi, volontairement.
  À un de ses passages, la jeune Berbère aux yeux d’eau vert marabout, qui s’était murée dans un silence quasi total, lui a fait signe de s’approcher :
  — Ya Cheikh, nous remontons tous deux vers cette même nappe phréatique enfouie sous le sol de ce pays et que tous les prédateurs qui se sont succédé ont tenté d’épuiser, d’assécher, sans y parvenir. C’est cette nappe souterraine, notre bien commun, qui a maintenu vivants et entiers les reliefs parcourus en ce moment, jusqu’aux confins des frontières léguées par les anciens occupants. Nous n’avons pas disparu. Nous sommes seulement rares aujourd’hui à porter le secret de la nappe, chacun y ayant accès par une porte invisible au commun des mortels. Nous en sommes dépositaires et chargés, que nous le voulions ou non, de sa survie jusqu’au jour où, peut-être, elle arrosera abondamment et cette terre et les cœurs qui l’habitent. Tu as tes souvenirs, j’ai les miens, et ils se rejoignent dans la gloire passée comme dans l’oubli présent.
  Essaie de regarder au-delà des cimetières ouverts maintenant, plus loin. Toi tu as perdu ta mère, moi j’ai égaré ma sœur Bakhta, l’unique rescapée de ma famille que cherche également cet homme là-bas qui lui voue une passion secrète et chargée du souffle de sa noblesse spirituelle. Il ne sait pas que je sais. Peu importe, il ne sait pas que je le protège du mauvais œil qui vous abat comme les balles aveugles qui pleuvent en ce moment sur les villes.
  - Et moi donc, si je venais à te confier l’histoire de ce lieu, de cette gare d’où j’ai pris le train qui nous emmène vers les prochaines escales de nos destinées, toi et moi, si je venais à te parler des déportés de Cayenne, des bardes qui ne les ont pas oubliés, des deux tremblements de terre qui ont fini par ravager la ville et l’ont livrée au chaos, si je venais…
  - Ne vous donnez pas cette peine, mon père, n’éteignez pas la lumière qui vous accompagne, dans ce train commun.
  12 h 29, Blida. Des militaires et des militaires ont envahi le train. Puis Baba Ali, décor suburbain, entre verdure et béton conquérant. Puis encore El-Harrach avec des policiers sur les quais fermés aux voyageurs, où seule l’escorte de gendarmes était descendue. Au loin, une odeur de fumée, de caoutchouc brûlé.
  …enfin Alger. Le train a hurlé, puis s’est calmé et s’est immobilisé. Dernier contrôle minutieux d’identité par des militaires, arme au poing. Dehors la ville méconnaissable, gorgée d’un air irrespirable, chargée de gaz lacrymogène, où planait le fantôme d’une mort invisible et pourtant proche. Des rues vides de toute circulation, parsemées d’énormes tas d’ordures pourrissantes, des blindés, des militaires en armes. Les jours précédents, de violentes émeutes avaient éclaté dans plusieurs quartiers de la capitale dont les jeunes insurgés avaient quasi pris possession : Bab El-Oued, Belcourt, Badjarah, El-Harrach, ainsi que dans les environs. La veille, les islamistes étaient apparus à la tête d’une manifestation.
  La jeune fille et le derviche s’en allèrent ensemble, tandis qu’Anis prenait une autre direction. Ils se dirigèrent vers le mausolée de Sidi Abderrahmane. Chemin faisant, ils eurent la vision d’un spectacle baroque, entre réalité et fiction. Des émeutiers se partageant le stock d’alcool d’un cabaret investi la nuit précédente ; d’autres distribuant aux passants le tribut d’un grand magasin pillé : vêtements, parfums et espadrilles Stan Smith fraîchement exposés, viande et fromages importés ; plus loin, des enfants de la nomenklatura récemment encore socialiste roulant dans des voitures de luxe, à toute vitesse ; Bakhta habillée de noir, courant d’un bout à l’autre de la ville par des raccourcis, un encensoir à la main qu’elle balançait au-dessus des têtes plongées dans un état second et criant à la ronde : « Ne brûlez pas tout, ne brûlez pas vos mémoires, sinon vous allez errer aveugles dans la nuit de l’histoire. » Certains témoins formels affirmant même l’avoir vue traîner derrière elle le lion aveugle de Sidi Mhamed Benaouda.
  À l’entrée de la basse Casbah, de jeunes militaires appelés partageant des plats de couscous offerts par des vieilles femmes pour éteindre le feu de la fitna, disaient-elles. Et soudain, là-haut dans le ciel, debout sur un nuage, un homme autoritaire s’appuyant sur une canne et scrutant la ville à l’aide d’une paire de jumelles, criant dans un porte-voix : « Il y a le feu partout, il faut éteindre le feu coûte que coûte. »
  Une fois dans le mausolée désert, la jeune Berbère, venue des montagnes de l’Ouest, remit le panier de figues au gardien des lieux, ainsi qu’une clé enveloppée dans un mouchoir. Ensuite les deux visiteurs s’installèrent dans un coin du patio. Après un long silence, le derviche prit la main de sa compagne et lui dit :
  — Oui, ma fille… Ils pensent que le Cheikh n’est plus utile, que son temps a passé son chemin et que la vieillesse l’a trop envahi. Ils ont aiguisé leurs couteaux sur du vent, pensant que le sabre du Cheikh n’a plus d’éclat. Mais le Cheikh a vent de leurs médisances et il n’est pas ligoté. Il n’est ni agneau ni pauvre bête de sacrifice. Il les écoute et se contente d’être magnanime. Rien ne lui échappe et Dieu rendra justice à chacun selon ses faits. L’homme qui te parle, ma fille, n’est pas sorti du néant. C’est un enfant du bien et de la loyauté.
  Le crépuscule était vite arrivé, sitôt suivi par la nuit bientôt cadenassée par le couvre-feu qui avait été instauré. De temps à autre éclataient quelques coups de feu de sommation. Des coups de feu qui résonnaient dans les vieilles têtes comme d’étranges réminiscences d’une époque révolue, celle de la guerre d’indépendance. Était-ce possible ?
  Subitement trois oiseaux, inconnus de tous, se donnaient la réplique, distrayant quelque peu cette nuit, pour qu’un jour nouveau advienne, portant un étendard blanc dans ses flancs.

  Quant à Anis, il était allé tout droit au Ramallah, un bouge enclavé où avaient l’habitude de se retrouver quelques écrivains publics irréductibles, marginaux comme lui et donc tolérés. C’était un lieu reclus, sombre et remontant à une époque où Alger accueillait les révolutionnaires en cavale. Il en était resté quelques traces sur un mur sombre : des affiches dont une du Che relookée et un poème de Garcia Lorca recopié par la main de Jean Sénac.
  Le Ramallah était vide lorsque Anis y avait fait son entrée. Mais il savait, en son for intérieur, que Bakhta, qui avait connu l’endroit en sa compagnie, y ferait son apparition. Elle ne vint pas ce jour-là, ni le lendemain. Ses amis l’avaient bien aperçue, par-ci, par-là. Affirmaient-ils du moins.
  Lundi 10 octobre, le soir. Le bouge était vide, en deuil. Il n’avait pas fini de penser à Bakhta que celle-ci faisait son entrée et prenait place face à lui, sans un mot. Retrouvailles insolites. Après un long silence, Anis lui prit la main droite avec douceur, le cœur enfin apaisé par la tendresse qui s’en dégageait comme le flux d’une rivière fraternelle qui distillait son eau, de la manière la plus lente, la plus légère et la plus souriante possible.
  Bakhta n’arrêtait pas d’énumérer des chiffres sur ses doigts.


  — Que comptes-tu donc ?


  — Les cadavres que j’ai vus tout à l’heure et qui me hantent.

  — Partons loin d’ici, chuchota Anis. Procurons-nous une tente et fuyons loin d’ici, loin des villes ravagées, allons vers les oueds cachés au creux des montagnes, le temps qu’un jour nouveau arrive, le temps que nous puissions accueillir celui-ci avec quelques éclats de rire secrètement mijotés par notre innocence préservée.

  — Non, pas maintenant. Nous ne pouvons leur laisser le soin d’éteindre le feu avec les mains de la mort. Moi je reste, même sans illusions. À cet instant, tu es une trêve pour moi et le témoin du récit de ces journées vécues par moi. Tu es un rivage pour moi, un de ceux qui m’accompagnent, un des sentiers secrets que je m’invente et emprunte. Des sentiers de moi seule connus et qui m’emmènent vers des ailleurs possibles. C’est pourquoi, même dans la multitude, je me fais oublier.

  Entre-temps, le Ramallah s’était empli de clients. Sur un écran de télévision accroché à un mur passait un documentaire exotique sur les explorations du Commandant Cousteau, avec plein de poissons inconnus. Alors Anis écouta son amie dérouler son récit comme un sirocco explorant une mer de dunes.

  Bakhta raconta…


  Le premier gamin chahuteur :

  Il n’avait pu résister à la tentation de la bière qui coulait à flots, libérée par une nuée d’autres gamins insurgés, à El-Harrach. C’était son seul acte de solidarité avec les Persévérants. Une beuverie avec de la bière détournée de son chemin habituel. Cet acte était sans conséquence par rapport au second, celui d’aller acheter du pain à Bab El-Oued qui était, en ce moment même, le chaudron du diable. Pourtant, lui n’avait aucun compte à régler, ni avec X ni avec Y. Il voulait juste acheter du pain pour la maison et il était treize heures. Il remonta, à pied, vers le centre-ville, ce qui était un mauvais choix. Lorsqu’il arriva sur la place des Martyrs, la fusillade avait éclaté. Cela, il ne le savait pas…


  Les deux chouyoukh s’étaient contredits : le jeune enflammé avait lancé l’appel à la confrontation, le vieux rusé avait dit non, après une négociation au fort de l’Empereur. La fougue du jeune l’emporta sur la sagesse rusée du vieux. La foule, pour s’être trouvée déroutée, n’en avait pas moins continué sa marche, traversant tous les barrages sans être inquiétée. Non, la foule ne se doutait de rien. Lorsqu’elle était arrivée sur la place et que celle-ci avait été à peu près noire de monde, trois coups de feu avaient été tirés d’un endroit inconnu. Terrible moment où les mitrailleuses des chars avaient été prises par un accès de démence. Un carnage.

  Le gamin fut désemparé. Une jeune fille blessée s’effondra sur lui. Au moment où il s’apprêtait à la secourir, trois soldats se dirigèrent vers lui, l’un d’eux armé d’un fusil-mitrailleur. Ils ne lui laissèrent aucune chance, ouvrirent le feu sur lui, tirant neuf balles explosives. Pendant qu’il se traînait sur son ventre, perdant son sang, on lui envoya trois autres balles. Malgré tout, il réussit à se remettre plus ou moins debout et, au bout de trois cents mètres, atteignit les arcades de la basse Casbah où il se trouva à l’abri. Son bras gauche déchiqueté pendait comme une loque. Des bras charitables le transportèrent à l’hôpital où il fut déclaré mort avant d’être soigné et gardé trois mois.


  Le double gamin chahuteur :

  Des frères jumeaux qui n’eurent pas la même chance de survivre, si l’on peut dire.
  Le premier revenait à la maison, à Badjarah, tenant à la main une bouteille d’eau de Javel qu’il venait d’acheter. Il approchait d’une patrouille militaire, balançant sa bouteille à bout de bras, comme s’il voulait l’envoyer paître. Son regard était ailleurs. Il était en communion avec le vague bonheur qui l’avait traversé lorsque son adolescence avait rencontré une île langoureuse sur laquelle il rêvait de s’étendre. Mais c’est comme s’il avait eu l’envie espiègle d’envoyer valser, quelque part, cette sacrée bouteille d’eau de Javel. Feu ! Il mourut avant d’atteindre l’île dont il rêvait et d’y étendre son cœur ému.

  Son frère, comme propulsé en avant par son pressentiment de jumeau, bondit hors de la maison et courut tout droit vers la rue où l’autre atteignait l’île de son rêve, juste à l’instant où il rendait l’âme. Les soldats firent feu de nouveau. Blessé, il rampa vers le corps étendu par terre. Alors les mêmes firent feu, une dernière fois.


  Le troisième gamin chahuteur :

  Il était bel et bien parmi la foule des Persévérants de son âge, rendus fous par la haine des dépositaires de La Montagne. Ce jour-là, il s’était mis de la partie, se prêtant lui aussi au jeu de ce chahut automnal. C’était le mercredi 5, dans le quartier d’El-Biar. Rapidement, son petit groupe fit boule de neige et, tous ensemble, ils s’attaquèrent à la poste, puis au Monoprix, qu’ils mirent à sac, ensuite au siège du ministère de la Justice qu’ils incendièrent, pour terminer leur randonnée devant le commissariat du quartier, l’inonder d’une pluie de pierres et de cocktails Molotov. A la tombée de la nuit, les gamins se dispersèrent. Jusqu’au lendemain où, de nouveau, ils s’étaient regroupés pour reprendre leur partie de quitte ou double.

  Mais cette fois, d’étranges voitures banalisées s’étaient mises à danser un ballet inconnu jusque-là dans la ville. Pour son malheur, le troisième gamin fut attrapé par des soldats qui l’emmenèrent dans un lieu secret où il passa vingt-neuf jours, sans qu’il lui soit permis de manger ni de fermer l’œil. Le supplice fut son seul pain quotidien jusqu’au jour où il se retrouva dans la rue, jeté quelque part hors d’une voiture, dans la nature. Il retourna seul chez lui, prit une douche et changea de vêtements, sans adresser la parole à quiconque.

  À compter de ce jour, il s’enferma dans la maison et se confina dans un silence total. Plus un son ne sortira de sa bouche, plus un pas ne sera posé par lui au-dehors. Si ce n’est le jour où il sera emmené de force, au bout de la neuvième année, vers un hôpital psychiatrique.

  Ils diront que ce sont Eux qui ont provoqué ce jour-là, tout en se rejetant la faute les uns sur les autres, pour faire oublier la déchirure, le viol symbolique de ce corps instable, insaisissable et tant sacralisé : le Peuple, cette unique et immense famille. Ils diront que certains, parmi eux, avaient allumé le feu, avaient orchestré le carnage qui leur aurait échappé des mains. Mais en aparté, ils se sentiront trahis par ce même peuple ingrat à leurs yeux, coupable d’avoir déversé si violemment sa haine vis-à-vis d’eux, d’avoir brutalement rompu ce pacte de dupes remontant à l’époque de La Montagne. Seulement le divorce étant allé trop loin, trop violemment, il fallait rattraper le pacte, coûte que coûte, lui donner peau neuve.
  Mais voilà, le sang des frères avait coulé. Il n’aurait pas le temps de sécher. L’heure de la férocité avait sonné.


  À la télévision, on annonça la naissance d’un nouveau-né (sous éprouvette) : LA DÉMOCRATIE. Jubilation crédule dans le bouge.


  Anis ouvrit son cahier d’écolier où il écrivit : « Oh ! Amie, je suis au cœur de la tempête, parmi tout ce que charrie la tempête. Si jamais la brume s’égaie, que le temps s’éclaircit et que notre étendard est hissé haut et flotte fièrement, ce jour-là seulement nous peindrons de blanc nos demeures. » Puis il ajouta, dans un soupir, alors que Bakhta lui prenait la main :

  « Nuit troublante,

  Nuit ardente,

  Nuit couleur de Rahma »


  Il était trois heures du matin. « Viens, allons-nous-en. Ma petite sœur et le vieux derviche nous attendent près de la plage Padovani. »

  Dehors, le couvre-feu, pas âme qui vive. Le ciel était bas sans pourtant être couvert, comme prêt à tomber sur les têtes. Puis l’étau qui emprisonnait la gorge d’Anis se desserra et l’air se fit plus léger. La Rahma avait installé dans son cœur et alentour sur cette nuit avancée une douce chaleur. C’était terrible à dire, mais on aurait dit que le pays avait eu besoin que soit versé un tribut de sang, avant d’être repu. Pour le moment…

  Ils restèrent là, près de la mer, à veiller jusqu’au matin, évoquant les heures sombres traversées. Nous bûmes avec le verre qui tournait, « essayant d’être intelligents ». Le derviche tenait les clefs du voyage. La jeune Berbère arborait des signes d’optimisme qui ne trompaient pas et c’est à cela que les autres s’accrochaient. Elle conduisait un convoi de joies oubliées que chacun explorait, l’arpentant dans tous les sens, à la recherche de cette perle rare qui contenait la lumière de leurs espoirs. Au fur et à mesure de leur voyage intérieur, ils s’enfonçaient, euphoriques, dans des terres inconnues de leurs consciences malmenées et flétries à force d’être labourées par les tourments.
  Le jour se leva courageusement. Le petit groupe se mit en marche pour prendre le train du retour. Une fois arrivée à la gare, Bakhta se sépara des autres et s’engouffra dans une ruelle, avant de disparaître.
Brahim Hadj Slimane.
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planet-dz.com
La Création Artistique en Algérie, Histoire et Environnement
Par Brahim Hadj Slimane.

Un ouvrage réalisé sous l'impulsion de PlaNet DZ dans le cadre du projet AlgeArts et édité par Marsa Éditions

ISBN : 26913868-44-4

Prix : 16 € (en vente à Marsa éditions et à PlaNet DZ)
Réalisé avec le soutien du CCF d'Alger et de la Mission pour la coopération non-gouvernementale du MAE Français.

Il pourrait paraître facile, à première vue, de faire un état des lieux de la création artistique, en Algérie, si l’on considère que celle-ci sort à peine du chaos d’une guerre civile de dix années, soit plus longue que la guerre d’indépendance ; un chaos, au sens où le poète Kateb Yacine a dit, il y a une trentaine d’années : « l’Algérie, c’est un pays qui naît, dans un pays qui meurt. C’est comme après un tremblement de terre ; on croit que tout est fini, mais la vie continue ». Cela ne veut pas dire qu’avant le surgissement et le déploiement de la violence, du terrorisme islamiste, la création artistique, en Algérie, était libre et florissante, dans tous les domaines. Loin de là...
S’il y a bien un univers, en Algérie, qui se caractérise, autant et paradoxalement, par la richesse de sa vie, sa vitalité, et son peu de visibilité, c’est bien celui de la création artistique. La violence de la décennie passée a certes beaucoup ralentie l’émergence publique, au grand jour, de diverses formes d’expressions artistiques. Des artistes ont été fauchés à la vie. D’autres ont pris le chemin de l’exil, notamment en France où ils ont, d’ailleurs et parfois même avec brio, développé leur talent, ajoutant leurs touches à la mosaïque culturelle hexagonale. 


Mais, en Algérie même, des artistes sont restés et une nouvelle génération a émergé, dans le théâtre, la musique, la littérature, les arts plastiques, etc… 

Malheureusement, l’essentiel de ce flux se fait en dehors ou en marge des espaces et institutions culturelles, d’abords insuffisants, ensuite paralysés par une gestion bureaucratique et incompétente. Individus et groupes artistiques sont donc souvent livrés à eux même et chaque étape de leur geste créatif est un véritable parcours du combattant.
Toujours est-il qu’aujourd’hui de nouvelles figures artistiques, miroir, porteur des douleurs et des espoirs de la société algérienne, attend d’être vue, reconnue et promu ; a commencer parmi la multitude des communautés vivant en France.
Le travail que nous avons réalisé, grâce à l'impulsion de l'association Planet DZ, se veut être un voyage à l’intérieur de cette mouvance créative, algérienne, des deux côtés de la mer, une rencontre avec quelques une des figures de celle-ci et un rendu vivant de son acharnement, entre espoir, foi, et désespoir, à exister et s’exprimer, contre vents et marée.
Brahim Hadj Slimane
Basée à Paris, l’association PlaNet DZ, créée en 1997, œuvre en faveur de la promotion des acteurs culturels algériens et de sensibilité maghrébine.

Les projets de PlaNet  DZ visent autant à soutenir les créateurs qu’à faire connaître cette culture au public français et européen.

Depuis 1999, l’association anime le premier site Internet consacré à l’actualité culturelle maghrébine, et contribue à la valorisation de cette culture auprès d’un public grandissant. La particularité de l'activité de l'association est de constamment faire la part belle aux artistes et à leur univers, à l'essence même de leur travail et de leurs besoins. Avec le projet AlgeArts, initié en 2000, l'association PlaNet DZ s'est penché sur un aspect essentiel : les conditions économiques dans lesquelles la création artistique évolue actuellement en Algérie et les effets conjugués d'une crise multiforme sur la production, la diffusion des arts et du livre en Algérie. C'est avec les éditions Marsa que l'association a souhaité publier cet ouvrage qui a été imprimé en Algérie.
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voixmultiples.over-blog
Catégorie : Ecriture et poésie

4 juillet 2008. J'offre ce poème, extrait du recueil  inédit: 29Visions dans l'exil:     
 
Rachgoun Tergua Sacelles ....
Des cabanons  s'avancent vers la mer....
Audacieux village  où cours la  fureur....
Ruelles sablonneuses....
Présence du désert....
.. ..
Là où l'oued prend la mer....
L'enlevée s'ébat....
Sur l'eau douce salée....
.. ..
Comme des pions joués ....
La plage avance ....
Ses cabanons ensablés Mais....
.. ..
 
Dans une grotte rêche du désert....
L'émir contemple  l'enlevée....
En vie encore ....
Immolée du désert....
Enclavée du désert....
Butin de guerre....
Chair du Djihad ....
La chair ....
Il chavire....
L'émir ....
La chair Le butin....
Il sombre ....
Croule ....
Attention Inceste....
.. ..
(L'enlevée a encore sur les doigts la saveur du père, la saveur du bras auquel elle s'accrocha, lorsqu'on le traînait vers le couteau de l'égorgeur)....
.. ..
L'émir regarde ....
L'enlevée un instant ....
Pense au père....
Sacrifié déjà ....
Le militaire à sa poursuite ....
Sur la frontière embusqué  ....
Sur la proie il fonce   ....
Viol Sang Mais....
.. ..
La voilà qui se lave ....
A Sarcelles ressuscitée ....
Sous les arcades du débarcadère ....
Sur la falaise insolente se dresse ....
Vierge le regard
De toute peur....
En la berbère retrouvée ....
Eloignée là loin de ses crêtes Buvant ....
Le souffle des voyages ....
Prêts à venir....
Vingt-neuf.....
BHS
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voixmultiples.over-blog
Documentaire sur Kateb Yacine
Il est je ne sais pas quelle heure, entre le un jour (le 6 juillet) et un autre autre autre (le 7 juillet). dans la vitesse morbide et éphémère que nous vivons, allez savoir les instants, la qualité des moments, leur nature... J'ai eu 4 visiteurs (c'est frustrant) anonymes, qui ne laissent pas de traces... Pourtant, même dans le désert, il y a des traces, les pas sur le sable... Comme quoi, internet, c'est deoid et en deça du désert. J'offre,malgré tout, ce projet de documentaire sur l'expérience théâtrale de Kateb Yacine en Algérie (l'Action Culturelle des Travailleurs, ACT), avant que des prédateurs -et ils existent- ne s'emparent de l'idée. J'attend:
 
 
La troisième vie de Kateb Yacine
            ....
            ....
.. ..
« ... Je suis allé en France pour contacter Kateb Yacine. Il vivait à Gisors dans le Nord de Paris. Il vivait seul dans une vieille ferme toute croulante qu'il avait louée. Il faisait très froid et il avait allumé tout ce qu'il y avait de cheminées. C'est là qu'il travaillait à la pièce L'Homme aux sandales de caoutchouc. .. C'est au cours de cette rencontre que je lui ai proposé de rentrer en Algérie ». C'est Ali Zamoum  qui a décidé le poète Kateb Yacine, comme il se définissait lui-même, de revenir au pays.  Il rentrait du Vietnam où il venait de passer deux ans. Le Vietnam avait, pour lui, une « valeur de symbole révolutionnaire. 1954, c'est la chute de Dien Ben Phu.  Peu de temps après, c'est l'insurrection algérienne. La victoire des Vietnamiens  représentait une lueur d'espoir. Ils nous ont appris à oser être des hommes, oser être des Algériens ».  Son ami Ali Zamoum avait en charge la formation professionnelle au Ministère du Travail. Vers 1968, il avait recruté une troupe, Le Théâtre de la Mer.., fondée et dirigée par Kadour Naïmi, une figure du théâtre d'avant-garde militant, expatrié par la suite en Belgique puis en Italie. Après une hésitation (due à son hostilité au régime de Boumediene et à des craintes répressives), Kateb Yacine retourna en Algérie et prit en main la troupe qui sera rebaptisée  bientôt l'Action Culturelle des Travailleurs (ACT). Celle-ci atteignit un effectif d'une vingtaine de comédiens et fut administrée par Ahmed Asselah qui deviendra, une quinzaine d'années plus tard, directeur de l'Ecole Supérieure des Beaux-arts et sera assassiné par les terroristes islamistes durant la « décennie noire ».      ....
C'est ainsi que débuta sa nouvelle aventure artistique  avec la fameuse pièce Mohamed Prends ta valise. Après avoir été donnée pendant deux ans en Algérie, essentiellement pour les travailleurs, cette pièce a été représentée en 1982, à travers France, dans une tournée  de six mois, touchant les travailleurs immigrés, après un spectacle triomphal au Théâtre des Bouffes du Nord, lors du festival d'automne de Paris. ....
            Le théâtre initié par Kateb Yacine trouve ses prémisses déjà en France, notamment avec L'homme aux sandales de caoutchouc qu'on peut considérer à certains égards comme un tournant et dont il serait intéressant de voir l'influence de la fréquentation de Jean-Marie Serreau et Armand Gatti. Du moins avec  le premier il avait fait l'expérience de la création collective. Comme il l'exprimera plus tard lui-même, Kateb Yacine ne se considérait pas comme un metteur en scène, de métier. Mais sa force créative résidera dans le fait qu'il apportera une vison nouvelle dans le théâtre pratiqué  au pays et qu'il bousculera avec un souffle nouveau. Quoiqu'on dise, il ira plus loin, en création et en audience, que les expériences  porteuses de vision, à leurs manière, de ces deux autres dramaturges de valeur, de l'époque : Ould Abderrahmane Kaki et Abdelkader Alloula. C'est la poésie assumée de Kateb Yacine qui fera la différence. La vision théâtrale de ce dernier était articulée autour de trois éléments : d'abord son inspiration créative puisée dans sa poésie mise en œuvre très tôt, en français, dans la trilogie Le Cercle des représailles, même si cette poésie a pu être moins perceptible dans l'expérience menée en Algérie, à cause du type de théâtre choisi et du passage de la langue française à l'arabe  populaire et le tamazight, que dans celui qui appartenait, disons, à la nébuleuse de Nedjma ou dans le premier cycle. Peut-être avec la fréquentation d'Arman Gatti, Kateb Yacine a entamé son second cycle (L'homme aux sandales de caoutchouc), celui d'un théâtre en prise avec l'histoire immédiate, l'actualité politique, en relation avec le passé, dans une mise en éclairage de la politique ancrée dans l'histoire. Il s'est appuyé sur une double tradition théâtrale : d'un côté l'héritage de deux aînés algériens, Allalou et Rachid Ksentini ; puis celle de la tragédie grecque (Eschyle en particulier). Des deux premiers, qui avaient fleuri au temps de la colonisation, il a repris la veine linguistique, l'arabe populaire, en y ajoutant le tamazight.  Son théâtre s'installait d'emblée dans une subversion linguistique. ....
            Une fois constituée, avec quelques partants et de nouveaux arrivés, la troupe qui va suivre Kateb Yacine s'installera à Bab-El-Oued, dans un immeuble dépendant du Ministère du Travail. C'est là où vivront les comédiens,  en communauté, et où ils créeront leurs pièces.  Kateb Yacine sera logé dans un pavillon au Centre familial de Ben Aknoun, sur les hauteurs d'Alger. Les choses seront ainsi jusqu'en 1978. La troupe sera financée par le ministère qui en paiera les membres, salariés, et diffusera les pièces auprès des  travailleurs, à travers le pays. Deux pièces seront crées, durant cette période : La guerre de deux mille ans et ..La Palestine.. trahie. Lorsque la générale de la première fut donnée au Théâtre National Algérien , un musicien de la troupe raconte qu'il y avait deux fois plus de monde dehors que dans la salle et qu'on avait déployé, aux alentours, une armada de camions de CNS.  Aucune troupe n'a eu autant d'audience que l'ACT, dans l'histoire du théâtre algérien. Kateb Yacine témoigne : « nous avons eu un succès de foule. Nous avons toujours fait salle comble. En cinq ans, nous avons touché près d'un million de spectateurs ». ....
            Durant cette période algéroise, on peut relever troix événements : la création d'une pièce (Saout Ennissa ou ..La Voix.. des femmes) avec les élèves du lycée de jeunes filles Maliha Hamidou, à Tlemcen qui s'arrêta à la générale ; la visite du cinéaste Joseph Losey à Kateb Yacine pour un projet d'adaptation de Nedjma qui  n'aboutit pas ; enfin, la prise de parole tonitruante du poète, durant la campagne de débat, à travers le pays, autour d'une Charte nationale. Yacine y revendiqua le tamazight et sera, immédiatement après, déclaré interdit de prise de parole en public. ....
            En 1978, Ahmed-Taleb Ibrahimi, un islamiste, pris les reines du Ministère de ..la Culture.. et l'ACT passa sous sa tutelle. Le coup ne tarda pas à venir. En plein hiver, la troupe fut littéralement vidée de l'immeuble de Bab-El-Oued et on signifia à Yacine que l'ACT allait déménager de ville. C'est ainsi Yacine et les siens prirent la route de Sidi Bel Abbès (plus de cinq-cent km à l'Ouest d'Alger) où ils investirent le Théâtre-opéra de la ville ; Yacine en devenant le directeur. La troupe devenait encombrante, il fallait l'éloigner de la capitale, l'exiler au loin. 
            A Bel Abbès, la troupe reprit son répertoire et créa ..La Poudre.. d'intelligence et Le Roi de l'Ouest. Les comédiens participèrent à deux créations (Enti Wana et Eljelsa marfou'a) d'un jeune auteur oranais, Mohamed Bakhti, produites par le Théâtre, sous l'impulsion de Yacine. Kateb Yacine passa son temps empêtré dans des soucis administratifs financiers, les subventions se faisant rares, une diffusion plus difficile, avec un tabou inavoué jeté sur sa troupe et lui. Il y vécut d'ailleurs sous surveillance politique et policière. La mort de Kateb Yacine, le 28 octobre 1989 à Grenoble,  fut une tragédie pour la troupe, un coup fatal, tant  l'aura de celui-ci était forte.  La plupart des comédiens se sentirent littéralement orphelins, certains n'ayant pas encore fait leur deuil. Mahfoud Lakroune dit Moh Ezitoun, le comédien-fétiche de Yacine, aura cette image  sur celui-ci : « c 'est un bloc irradiant ». ....
            Progressivement, la plupart des comédiens perdit le goût du théâtre, comme si la foi et la volonté s'en étaient allées avec Yacine. Malgré lui, Yacine avait une influence prépondérante sur la troupe et celle-ci s'effrita lentement, perdant sa cohésion.  Le marasme et les difficultés croissantes des Théâtres aidant, un certains ostracisme aussi, firent que l'aventure de l'ACT fut reléguée dans l'imaginaire de ses acteurs au rang d'une épopée mythique qui s'est évanouie dans le passé. ....
            Aujourd'hui, une partie des comédiens a pris sa retraite, reconvertie à d'autres métiers, l'autre attend son tour. Certains sont retournés dans leur ville d'origine.  ....
            Mis à part les pièces, traduites en français,  qui ont paru en France, en 1999, à l'occasion du dixième anniversaire du décès de Kateb Yacine, il n'y a pratiquement pas de trace, en Algérie, de l'aventure théâtrale de l'ACT ; quelques enregistrements de représentations sur bande magnétique, au Théâtre de Bel Abbès, seulement. Aucune  pièce n'a jamais été filmée, ni passée  à la radio. « Et c'est grave car pourquoi des pièces qui ont un énorme succès, et tout le monde le sait, la télévision ne leur permettrait-elle pas vraiment de pénétrer dans toute l'Algérie, dans les familles… Cela montrerait qu'il y a un théâtre vivant ! », déclara maintes fois Kateb Yacine qui n'eut jamais lui-même accès ni à la radio, ni à la télévision. ....
            Donc voilà l'épopée sur laquelle il faut lever le voile et le tabou qui continue de traîner à travers l'histoire.  Devant l'embarras qu'on peut éprouver face à un tel projet, on pourrait recourir à Yacine lui-même. D'abord traduire l'utopie qui habitait ce dernier à son retour en Algérie et qu'on peut résumer par ces propos du poète : « je rêve d'un théâtre de masse, je voudrais le transporter au stade, qu'il y ait jusqu'à 100 000 personnes pour le voir. Je crois que cela est possible parce que cela a été fait dans le passé. C'est tout à fait réalisable  avec les moyens actuels et toute l'énergie et la soif qu'il y a dans le public ». Par passé, Yacine voulait dire celui du théâtre grec qui était fait par les poètes, comme lui. « Ce qui était religieux, au sens sacré, chez les Grecs, devient un théâtre politique, à notre époque », précise-t-il. Dans quelle mesure et jusqu'où cette vision s'est-elle matérialisée ? En quoi a-t-elle échouée ou avorté ? A voir. Pourquoi n'en reste-t-il pas de trace, ou seulement dans la conscience de ceux qui ont participé à la troupe ou l'on accompagné dans son périple ? Est-ce tout reste-t-il encore possible ?....
            S'inspirer de Yacine pour ce documentaire, cela veut-dire d'abord  alimenter celui-ci aux sources de la poésie. C'est un documentaire poétique qu'il faut faire.  Ensuite, il faut faire sienne la liberté que revendiquait Yacine dans la création, puisque guidée par la révélation poétique. Liberté ensuite dans sa construction, sa forme, ses techniques. Il faut donc visiter un style de documentaire qui aille dans ce sens. On sait que Yacine privilégiait la construction fragmentaire, inachevée, ouverte, et métissait les genres dont il récusait le cloisonnement.  Pour que ce documentaire ne soit pas seulement un repas froid à servir, de dates et de souvenirs seulement, il pourrait être le lieu et l'occasion d'une création théâtrale, collective. Celle-ci pourrait être la version d'une ancienne pièce ou un ensemble de tableaux puisés dans le répertoire de la troupe.  L'expérience pourrait avoir lieu dans un amphithéâtre romain ; ce qui était le vœux non exhaussé de Yacine lui-même. La musique aurait une part prépondérante et jouée en live. Pour cela, outre les deux musiciens de la troupe, Amazigh Kateb et son groupe et le groupe Debza pourraient être sollicités.  Il faudra qu'une place soit d'ailleurs donnée à ce dernier, du moins ce qu'il en reste, qui fut l'héritier le plus direct du théâtre de Yacine.  En matière d'archives audiovisuelles, nous ne disposons quasiment que de bandes magnétiques, au Théâtre de Bel Abbès, et  un reportage (semi-professionnel) de la tournée de Mohamed prends ta valise, en France. Un lot d'affiches des spectacles est encore disponible à Bel Abbès et une matière iconographique se trouve auprès de ..la Fondation Mémoire.. et Avenir, à Grenoble. deux documentaires connus ont été réalisés sur Kateb Yacine,: Kateb Yacine, l'amour et la révolution par Kamel Dahan, du vivant  ; un autre récent produit par Beur TV. Deux reportages semi-professionnels : une interview réalisée par Stephane Gatti et un court reportage sur la présentation du film de Dahan, à la cinémathèque d'Oran, en juin 1989, en présence de Yacine et qui était la dernière apparition publique de celui-ci.          ....
            Enfin, l'objet de ce documentaire ne peut être abstrait de l'environnement culturel, idéologique et politique dans lequel baignait Yacine auquel il a été confronté. Les deux régimes –celui de Boumediene et celui de Chadli, les courants  et mouvances  politiques (nationalistes panarabistes, islamistes, communistes staliniens), le milieu théâtral, artistique  local, son cercle d'amis dont le peintre Mhamed Issiakhem. Et aussi le peuple, ce fameux peuple auquel il vouait tellement d'attention, de respect, qu'il mythifiait peut-être également. Il faut « pêcher », selon son expression, ses personnages atypiques, ces demi-fous, ces errants (tel ce fameux Si Mohamed Lounissi qui fut son premier père spirituel, dans son adolescence  à Constantine), dans lesquels il se reconnaissait, qu'il affectionnait et en qui il lisait le destin de l'Algérie. Cette Algérie, il faudra en restituer le mythe dont il était porteur.....

Brahim Hadj Slimane

 
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- Une telle diversité ne pourrait-elle pas être assimilée à de l’éclectisme ?
Je ne vous apprendrai pas que la division, la spécialisation et le cloisonnement entre les genres et les formes de création artistique sont un produit historique et ne sont ni immuables ni porteurs de vérité absolue. Il se trouve que je m’inscris dans une tradition de créateurs qui ont tenté d’abattre les cloisons. A commencer par Kateb Yacine auprès de qui je me ressource tout le temps, que je ressens comme un frère aîné et que j’évoque régulièrement pour tenter de le sauver de l’oubli. Par exemple, je déclame partout sa poésie. Sans le mythifier nullement, il exprime pour moi une certaine Algérie qui m’habite, une utopie aussi. Splendide, merveilleuse... D’un autre côté, pour avoir exploré sa vie palpitante, sa souffrance me touche et la mienne lui ressemble. Nous subissons à peu près les mêmes oppressions.     
- Mais n’avez-vous jamais craint l’éparpillement ?
Non. Pas du tout. A la base, ce que j’exprime ne m’est pas extérieur et ne répond à aucune exigence de marché ou mode ou fantasme du moment. Je ne suis pas un commerçant de la culture. Je veux exprimer mon pays et surtout ce que j’appelle les «sans-voix». Maintenant, il se trouve que, selon le cas et le moment, une forme de création peut s’avérer plus appropriée qu’une autre. C’est comme si elle s’imposait d’elle-même. En ce moment, je me suis plongé dans le cinéma documentaire. C’est un besoin qui remonte à loin, puisque j’ai été animateur de ciné-club dans une autre vie. Je suis sociologue de formation et journaliste de métier. Donc, le fait d’aller vers le film documentaire n’est pas gratuit. Pour moi, il coule de source.      
- Quelle expression pourrait vous qualifier ? Agitateur culturel, médiateur de sens…
Militant culturel plutôt, même si cette expression a été galvaudée et peut paraître anachronique. Pour moi, la culture doit toujours contribuer à changer, à faire évoluer la société dans le sens d’une libération des oppressions et d’une émancipation, d’un épanouissement des individus, des peuples…        
- Dans votre activité plurielle, est-ce vrai de dire que la poésie est votre muse préférée, le cœur de votre expression ?
Oui, cet exact. Mais je ne suis pas unique. Quelles que soient leurs disciplines, la plupart des créateurs sont, d’une manière ou d’une autre, des poètes. Certains le montrent plus que d’autres, c’est tout. La monteuse de Jean-Luc Godard disait, dans un numéro spécial des «Cahiers du Cinéma» sur ce réalisateur, que, pour elle, celui-ci était d’abord un poète. Ne parlons pas alors de Buñuel, Pasolini, Garcia Lorca et d’autres encore…                 
- En poésie, quels sont vos auteurs de référence, ceux qui vous ont amené à cet art du verbe ?
Surtout ceux qu’ont appelle les «poètes maudits» : Rimbaud, Baudelaire, Lautréamont, Gérard de Nerval… Mais également, et bien entendu, Kateb Yacine, Jean Sénac, Mohamed Kheïreddine, Mahmoud Darwich. Je ne peux pas tous les citer. A un autre niveau, depuis un certain moment, je me situe dans la chaîne de mes ancêtres mystiques qui remontent au soufisme et à l’Andalousie musulmane. D’ailleurs, on m’a prénommé en hommage à Sidi Brahim El Masmoudi, un saint savant de Tlemcen de l’époque des Zianides. Donc, il faut que j’assure
 (sourire) !          
- Comment voyez-vous l’avenir de la poésie dans ce monde si mouvant et si différent ?
Sa voix est étouffée par le vacarme des guerres et des caisses enregistreuses. Je ne sais pas pourquoi – enfin, si, je le sais ! – mais je viens de penser à l’album Money des Pink Floyd. La poésie demeure et revient toujours à la charge. Elle est impérissable.   
- Vous parliez de votre expérience d’animateur de ciné-club. Que vous a-t-elle apporté ?
Une passion pour le cinéma et, bien plus, un regard sur la vie et le monde. Sans parler d’amitiés parmi les réalisateurs et les comédiens. Une ouverture sur le journalisme, par ailleurs, puisque mes premiers articles dans la presse (j’étais encore adolescent) étaient consacrés au cinéma.         
- En 2012, vous avez mis en scène votre pièce, L’Archipel des Chaos à Montpellier...
En fait, j’ai contribué à cette pièce de Frédéric Darcy qui est un auteur français, proche du grand poète et homme de théâtre, Armand  Gatti. Ma contribution a été un grand tableau (quasiment une pièce embryonnaire) dans lequel je reviens sur la guerre civile des années quatre-vingt dix.          
- Vous avez consacré à Kateb Yacine un spectacle, un documentaire et plusieurs hommages. Selon vous, que représente-t-il aujourd’hui ?
Un créateur de génie, doublé d’un homme  d’une humilité et une pudeur désarmante.  Mais il reste méconnu et n’a rien perdu de sa charge dérangeante pour l’establishment.     
- Vous êtes d’un enthousiasme créatif que rien ne semble arrêter. D’où puisez-vous cette énergie qui détonne ?
Je vis et me sens constamment dans l’urgence. Je suis dépassé par un bouillonnement intérieur qui me squatte perpétuellement et maintenant j’ai rejoint le peuple des insomniaques. C’est vous dire que je suis cerné.           
- Quelles prochaines œuvres en projet ? Poèmes, film, pièce de théâtre… ?  
Un recueil (20 Visions dans l’exil) vient d’être réédité à Marseille. Je viens d’en achever un autre avec un ami marseillais, Marc Mercier. J’ai fini un documentaire, A la recherche des savants paysans (titre en hommage à Fanny Colonna).  Je suis sur autre documentaire, Exils intérieurs, exils extérieurs. J'ai monté aussi un spectacle dans l’esprit du Cinquantenaire de l’Indépendance, Un jardin parmi les flammes (vers de Ibn Arabi). Nous l’avons donné trois fois et il fait son chemin. J’ai follement envie de faire monter d’anciennes moudjahidate sur scène, déclamer des poèmes et chanter. Notamment Djamila Bouhired qui est toujours belle.

Repères :

Né en 1955 à Tlemcen, Brahim Hadj Slimane a étudié la sociologie. Dans les années ’70, il anime des ciné-clubs et devient membre de la direction de la Fédération algérienne des ciné-clubs. Une bonne partie de son parcours est liée au journalisme culturel : Les Deux Ecrans, El Moudjahid, Algérie-Actualité, La Tribune, El Watan, Le Siècle…
En 1981, il fonde la revue littéraire Voix Multiples. Il a travaillé également pour la Radio Algérienne (chaîne 3) et Radio France Internationale. Il a créé et mis en scène plusieurs œuvres consacrées à Kateb Yacine : les spectacles littéraires Les Insulaires (1999) et L’Etoile assombrie (2009) ainsi que le documentaire La troisième vie de Kateb Yacine (2009).
En 2012, il coorganise l’hommage à cet écrivain au Polygone Etoilé de Marseille. Il a participé à six ouvrages sur l’art et la culture et a écrit deux recueils de poèmes : 29 visions dans l’exil (Ed. Tira, Béjaïa, 2009, réédition à La Courte échelle, Marseille) ainsi que Baghdad-Boumerdès (Ed. du Cygne, Paris, 2010, prochainement aux Ed. Espace Libre, Alger).
En 2010, il a obtenu le Premier Prix de Poésie du concours international de la Ville d’Alger. En 2012, il a contribué à la pièce L’Archipel des Chaos au Théâtre Jean Vilar de Montpellier et créé le spectacle poétique Un Jardin parmi les flammes. On lui doit les documentaires Wahran, Wahran (2010) et A la recherche des ancêtres (2012). Il est aussi l’organisateur et l’animateur de nombreuses manifestations culturelles et artistiques.
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El watan du 03 janvier 2013

Tlemcen. Spectacle Un jardin parmi les flammes de Brahim Hadj Slimane

Le théâtre et la poésie au profit de l’histoire

Qui mieux qu’un poète, doublé d’un homme de théâtre, peut raconter l’histoire de son pays ? Brahim Hadj Slimane l’a fait. Sans trop de fioritures, mais avec beaucoup de talent et… d’émotions.
Un jardin parmi les flammes  est un spectacle pluriel de 60 minutes, dédié au cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Une création théâtrale construite à partir d’un choix de poèmes de différents auteurs, allant de la conquête coloniale jusqu’à l’indépendance et même au-delà, avec quelques œuvres poétiques significatives. BHS, journaliste et écrivain,  auteur et metteur en scène s’en explique : «Le spectacle consiste d’abord à porter sur scène des poèmes de grands auteurs algériens qui ont jalonné l’histoire de ce pays, depuis les débuts de la colonisation et ont accompagné, par leur engagement, les  premiers  soulèvements armés puis la guerre d’indépendance».
Cependant, Brahim tient à préciser : «Seuls certains de ces poètes, engagés pour la cause nationale, sont connus, soit pour avoir vu une ou plusieurs de leurs œuvres devenir des chants patriotiques célèbres, soit parce que le reste de leurs œuvres  littéraires les a propulsés vers la postérité. Mais pour la plupart, cet engagement est méconnu du grand public.» Selon l’auteur, Un Jardin parmi les flammes est un spectacle qui se situe dans le prolongement d’une expérience en cours à travers des ateliers. «J’ai déjà produit trois spectacles : Les insulaires et L’étoile assombrie (à la mémoire de Kateb Yacine), Ombre gardienne (à la mémoire de Mohamed Dib) et Poésie sur tous les fronts (à la mémoire de Jean Sénac). Ces spectacles ont été donnés sur plusieurs scènes du pays, ainsi qu’en France, pour L’étoile assombrie.»
Le spectacle, donné à la maison de la culture Abdelkader Alloula, est une véritable oeuvre artistique, fortement appréciée par le public tlemcénien. Merveilleusement joué par Aurélia Belkheiri, Badis Hadj Slimane, Souad Kadour et Mahfoud Lakroune, et une assistance technique professionnelle de Sidi Mohamed Triki, Jardin parmi les flammes nous réapprend notre histoire avec des senteurs de discernement et de paix. Sans calculs politiciens ni tabous, encore mois de censure… A voir ! 
 
Chahredine Berriah
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Le Quotidien d’Oran  18 décembre 2013
TLEMCEN : COMMENT MARIER POESIE ET THEATRE ?
par Khaled Boumediene

Jeudi dernier, sur la scène du théâtre de la maison de la culture «Abdelkader Alloula», à Tlemcen, dans «un jardin parmi les flammes», Aurélia Belkhiri sera la comédienne, Badis Hadj Slimane le guitariste, Souad Kaddour la musicienne, tandis que Mahfoud Lakroun et Mohamed Triqui seront les régisseurs. Sur ce plateau, le metteur en scène, Brahim Hadj Slimane (Journaliste et écrivain. depuis les années 1980, Il a fondé et animé la revue littéraire voix multiples 1981-1986. Il est l'auteur de l'essai de la création artistique en Algérie, Alger-Paris, éditions Marsa, 2003, de 29 visions dans l'exil (poèmes, éditions Marsa, Alger, 2008), a co-dirigé l'ouvrage pour Jean Sénac.

Editons Rubicube, Paris-Alger, 2004, a participé à divers autres ouvrages collectifs. Il est l'auteur du documentaire « la troisième vie » de Kateb Yacine. Bejaïa, 2009 et de spectacles poétiques), nous revient avec un spectacle pluriel, dédié au cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie. Il consiste d'abord à porter sur scène des poèmes de grands auteurs algériens, qui ont jalonné l'histoire de ce pays depuis les débuts de la colonisation et qui ont accompagné, par leur engagement, les premiers soulèvements armés puis la guerre d'indépendance. «J'ai entamé une expérience, depuis une dizaine d'années, de monter la poésie sur scène de grands auteurs tels que Kateb Yacine, Jean Sénac, Djamel Amrani, Anna Greki, Laâdi Flici, Mehdi Chaïb Draâ, Zhor Zerrari, Malek Haddad, Mohamed Taïbi, Assia Djebbar j'ai essayé de théâtraliser la poésie, en essayant de la faire fusionner avec la musique et la peinture projetée. Ce projet consiste en une création théâtrale construite à partir d'un choix de poèmes de différents auteurs, allant de la conquête coloniale jusqu'à l'indépendance, et même au-delà de celle-ci avec quelques œuvres poétiques significatives. Quoiqu'il en soit, le principe de cette création est d'être ouvert à toute modification et enrichissement», a expliqué à notre journal, M. Brahim Hadj Slimane, avant son spectacle. «On a inséré dans ce spectacle un extrait de «Mohamed prends ta valise» de Mahfoud Lakroun. Il y a des dessins, peintures et affiches projetées de Mhamed Issiakhem et Denis Martinez ; ainsi que des photos de Guy Le Querec sur les manifestations de joie du 5 juillet 1962. J'essaye modestement d'apporter un plus au théâtre Algérien en sortant des pratiques habituelles des pièces classiques et en s'attaquant à porter la poésie Algérienne sur la scène théâtrale, ce qui est en soit une tâche pénible mais belle. Car, c'est une vision où le spectacle reste toujours ouvert et non définitivement clos. C'est tout le temps ouvert. Ça reste en chantier. Je suis très fasciné de Kateb Yacine dans ses fragments de textes et vers d'Ibn Arabi », a-t-il ajouté. Le corpus poétique sera emmené vers une construction théâtrale et musicale, avec une scénographie à laquelle pourront être intégrés des éléments chorégraphiques et plastiques, sur scène ou autour de celle-ci : projections de peintures, d'extraits de vidéos, performance. La musique sera produite sur scène, avec un répertoire constitué de pièces inspirées par le corpus poétique et aussi puisé dans le patrimoine artistique national. Un Jardin parmi les flammes est un spectacle qui se situe dans le prolongement d'une expérience en cours, mené par l'auteur à travers des ateliers et qui a déjà produit trois spectacles : Les Insulaires puis L'Etoile assombrie (à la mémoire de Kateb Yacine), Ombre gardienne (à la mémoire de Mohamed Dib) et Poésie sur tous les fronts (à la mémoire de Jean Sénac). Ces spectacles ont été donnés sur plusieurs scènes du pays, ainsi qu'en France, pour L'Etoile assombrie). «La singularité de cette expérience vient d'abord du fait qu'elle porte sur scène des œuvres de grands poètes algériens, la plupart du temps méconnues du large public.

Dans un certain sens, elle a permis d'enrichir le théâtre algérien contemporain, à l'intérieur duquel elle reste marginale, faute d'encouragement et de soutien».
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Brahim Hadj Slimane remonte sur scène

Brahim Hadj Slimane, poète, auteur, journaliste et critique, prépare une pièce théâtrale à partir du tableau de 35 minutes qu’il a réalisé dans le cadre de l’expérimentation théâtrale internationale L’archipel des chaos, présenté à Montpellier, en France, en juin dernier.
«Ce que j’avais monté dans le cadre de ce projet est en fait l’état embryonnaire de ma prochaine pièce», indique Hadj Slimane. Et quelle esquisse ! En 35 minutes, des comédiens interprètent des fragments de texte de Hadj Slimane et de Djamaâ Mazouzi, des textes de témoignages sur les années 1990 de la journaliste Daïkha Dridi, des poèmes de Djamel Bencheikh (parus dans le dernier numéro de Rupture) mais aussi de la poésie de Léo Ferré, Rimbaud et bien sûr de Kateb Yacine, sous la projection des dessins de Denis Martinez et de Abdelaziz Zouadmi et des extraits vidéo des grands événements des années 1990. Car là est une constante chez Brahim Hadj Slimane, auteur d’un documentaire La troisième vie de Kateb Yacine et d’un essai, Les années noires du journalisme en Algérie (bientôt réédité aux éditions Koukou à Alger) : son attachement au père de Nedjma et le retour sur le trauma des années 1990.
«Cette pièce est un cheminement et une rencontre, explique Hadj Slimane. En 2003, j’ai rencontré Armand Gatti, un grand ami de Kateb Yacine qu’il a connu au début des années 1950 à Alger, et l’a hébergé et aidé en lui faisant connaître des hommes de lettres et de théâtre, l’a engagés à Paris et l’a introduit aux éditions du Seuil. C’est Gatti qui m’a présenté à Frédéric Darcy et Mathieu Aubert qui m’ont invité à monter une partie Algérie dans L’archipel des chaos». Le trauma des années 1990 empreint profondément le poète, auteur du  recueil Vingt-neuf visions de l’exil.
 
Adlène Meddi

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Brahim Hadj-Slimane se présente

cine4me : Parlez-moi de votre parcours et de votre carrière ?
B.H.S. : J’ai eu (et continue à avoir) un parcours assez complexe, un peu en dents de scie. En partie par que je suis dans une société où il a toujours été quasiment impossible de programmer, avec exactitude, l’avenir dans le long et même moyen terme. Je pense que d’abords je suis un poète. La poésie est en moi depuis et je pense l’avoir hérité de certains de mes ancêtres, originaires d’Andalousie et porteurs de l’islam mystique, du soufisme. Je suis issu de ce qu’Augustin Berque a appelé « la noblesse spirituelle ». Mais j’ai mis longtemps à reconnaitre cet ancrage, cette profondeur dont je suis porteur et qui me porte. C’est à un moment de grave crise dans ma vie, durant la guerre civile des années 90, que quelque chose en moi intuitivement orienté vers cette dimension, ce monde-là, et ça m’a, entre autres, aidé à m‘en sortir. Essentiellement par la création artistique, la poésie. Alors, je me suis plus laissé aller à exprimer ma poésie. Mais pas encore suffisamment, je pense. Cette poésie, bizarrement, m’attirait et me faisait peur, selon les périodes. J’ai mis longtemps à me reconnaitre comme poésie. Peut-être cela vient-il du statu ambivalent du poète dans cette société.
Ce qui nous amène à parler du cinéma avec lequel j’ai une longue histoire. J’étais encore lycéen, mais très éveillé et politisé, quand je me suis retrouvé dans un ciné club qui rayonnait à partir de la cinémathèque d’Oran, avec un groupe d’animateurs plus âgés que moi. Nous faisions du militantisme politique « sur le front culturel », comme on disait à l’époque. Et cette époque, c’était celle de Boumediene, du parti unique. Durant ces années 70, la cinémathèque algérienne diffusait ce qu’il y avait de mieux dans ce qu’on appelle aujourd’hui le cinéma d’auteur et accueillait régulièrement les cinéastes et critiques d’avant-garde. Je lisais avec délectation Les Cahiers du cinéma et baignait dans les œuvres des cinéastes de la Nouvelle vague, en particulier Godard, de Pasolini, Antonioni, Losey, Glauber Rocha, et autres… Mais faire moi-même du cinéma me paraissait lointain, trop compliqué. Je me voyais plutôt destiné à écrire.
Après des occupations plutôt alimentaires, j’ai un peu touché au journalisme, occasionnellement. Au début des années 80, j’ai créé une revue littéraire et poétique: Voix Multiples. Une revue d’abords artisanale, illégale (dans un climat de répression) mais tolérée. C’était une belle aventure. C’est en 1986, sur l’incitation d’amis poètes subversifs devenus journalistes, que je suis entré dans le journalisme professionnel, avec l’hebdomadaire Algérie Actualité, disparu en 1994. A partir de là, j’ai donc mené ce qu’on pourrait appeler une carrière journalistique.
Puis, poussé un peu par les aléas professionnels justement, j’ai décidé de me réaliser par l’écriture poétique et littéraire, la mise en scène théâtrale de la poésie, le cinéma documentaire.
C’est avec le documentaire La Troisième vie de Kateb Yacine que j’ai commencé le documentaire. Il y a eu autre qui reste à parachever, Wahran, Wahran (Oran, Oran) avec une amie. Puis, j’ai attaqué de front deux documentaires dont je pourrais parler prochainement. Sans parler de l’écriture de la poésie et d’une participation à l’écriture et la mise scène d’une pièce de théâtre (L’Archipel des utopies), prochainement, à Montpellier.
Mais franchement, j’estime que tout ça n’est rien à côté de tout ce que je pourrais donner de moi-même…
cine4me : Comment êtes-vous passé du métier d’écrivain journaliste à celui de réalisateur ?
B. H. S. : On dit que c’est toujours la première réalisation qui est la meilleure. Mais, je pense que l’un des documentaires que je suis en train de concrétiser (Partir ou rester ?)est celui qui me prends le plus de mon énergie et ma sensibilité. D’abords que j’y suis impliqué puisqu’il traite, d’une certaine manière, de ces années 90. Il concerne les journalistes, les intellectuels, les artistes.
cine4me : 1.Comment caractérisez-vous le film indépendant ? Vous-même vous classeriez-vous dans le cinéma indépendant ?

B.H.S. : Pour aller vite, je dirai que le cinéma indépendant, celui qui a choisi de l’être, quel qu’une soit le prix à payer et les souffrances, c’est le cinéma libre. Dans ce sens-là, je suis un cinéaste, un créateur indépendant.
cine4me : Votre travail semble emprunt de beaucoup de poésie, quel qualificatif donneriez-vous à votre style ? Quelle est votre propre touche dans votre apport au cinéma ?

B.H.S. : Comme je vous l’ai dit, j’ai peut-être mis du temps à me reconnaître (m’admettre ?) comme poète, mais je me revendique comme tel et j’irai même plus loin : une création artistique quelle qu’elle soit, qui ne soit pas empreinte de poésie ne peut pas avoir une portée lointaine, dans l’espace et dans le temps. J’adhère entièrement à cette phrase de Kateb Yacine : « la poésie est source de tout ».
cine4me : Seriez-vous satisfait de figurer sur la plateforme VOD cine4me ? Oui, je suis content d’être porté par la plate-forme VOD Cine4me. Et je vous remercie pour l’intérêt que vous me portez. Notre entretien reste ouvert, à tout moment.
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remue.net
Chahut de gamins en octobre 
À la mémoire de Sadek Aïssat 




  Bakhta avait marché les pieds nus au bord de l’eau et ses pas avaient laissé traîner sur le sable, derrière eux, le souvenir de la dernière pleine lune ; celle où Anis lui était apparu en rêve…

  Samedi 8 octobre 1988 [3]. Anis s’accrochait au déroulement de ce train qui le transportait vers Alger où Bakhta menait une double vie : la journée émeutière dans les bas quartiers, la nuit chanteuse de raï, envoûtant les nuits du Diwan, sur les hauteurs de la ville. Son compagnon de scène, le Négro, venait de partir pour un exil définitif après avoir chanté un éloge prémonitoire de la fuite. Un été sordide avait étouffé le pays dont un vent de rumeurs apocalyptiques venait de s’emparer, à l’entrée de l’automne. La marmite bouillonnait et la tête d’Anis aussi.
  Quelques jours auparavant, on était venu le chercher de nuit et on l’avait emmené les yeux bandés vers un lieu inconnu, une vieille ferme abandonnée, des environs, lui avait-il semblé, où il avait été enfermé dans une espèce de cellule durant trois jours. Matin et soir, un homme au visage émacié l’avait interrogé, tout en écoutant Charlie Parker. Une manie. Pourquoi avait-il publié illégalement ce recueil de poèmes et surtout pourquoi fréquentait-il trop assidûment Kateb Yacine ? Juste avant de le déposer devant chez lui, l’homme au visage émacié lança à Anis, un sourire en coin, qui se voulait compatissant :
  — Tu as l’air aigri, poète !
  — Moi, aigri ? Au moins, je n’ai pas honte de regarder mon peuple dans les yeux, rétorqua Anis en ouvrant la portière.
  Lorsqu’il eut recouvré sa liberté, Anis avait perdu son innocence et ses dernières illusions sur l’unité du peuple et l’utopie de la grande famille et autres balivernes de ce genre qui avaient ballotté son âme comme tout un chacun. Le coup de grâce lui avait été asséné lorsque, la veille de son départ pour la capitale en feu, il avait assisté à cette scène : un homme du sérail avait abattu d’un coup de revolver, devant ses yeux, un gamin chahuteur. Auparavant, tout avait démarré au marché des voitures, à la périphérie de Naro.
6 h 29 : départ de la gare ferroviaire d’Oran ; après qu’une escorte consistante de gendarmes eut procédé à un contrôle d’identité minutieux, au faciès. Le train a démarré alors en glissant voluptueusement sur les rails qui lui étaient si dévoués, avec lesquels il avait cette relation intime qu’ont les membres d’un vieux couple qui en a vu, des voyages, se dérouler en eux, dans leur dualité unifiée et scellée par le temps. Sauf ce jour-là où l’histoire saignait aux quatre coins du pays.
  La plupart des compartiments étaient à moitié vides. Au fur et à mesure que le train quittait la ville, Anis se sentait crispé à cause de l’appréhension de ce voyage où la quête de Bakhta se mêlait à une sensation de perte définitive : l’innocence dont il venait d’être brutalement amputé. Il en était même arrivé à haïr cette ville, Naro, qu’il avait idéalisée et qui lui collait à la peau et avait fini par paralyser ses énergies, y compris celle de prendre le large, malgré ce violent désir qui lui martelait le ventre, tel un roulement de tamtam. En somme, il en était arrivé avec cette ville comme avec une femme fatale qui le tiendrait esclave de sa possession, au moyen de recettes occultes puisées dans la magie noire.
  Un moment plus tard, contrôle des billets par un fonctionnaire, proche de la retraite. Un jeune resquilleur, un vagabond des rails, mal habillé, qui refusait de présenter ses papiers d’identité, tandis que les voyageurs le regardaient avec une délectation de voyeurs, a été emmené par les gendarmes. Subitement, il s’est calmé et s’est laissé entraîner. Son regard avait pris une posture résignée et il murmurait ironiquement, entre ses dents, « One, Two, Three, viva l’Algérie ». Dehors, il faisait beau mais le ciel était fiévreux.
 10 h 29, El Asnam. Au fur et à mesure, le train s’est garni de voyageurs parmi lesquels une jeune fille aux yeux d’eau vert marabout, la chevelure hirsute, les pieds nus recouverts de poussière et portant un panier en osier contenant des figues d’arrière-saison. Elle les avait ramenées de Sidi M’Hamed Benaouda et les destinait à Sidi Abdarrahmane Ethaâlibi, disait-elle à qui voulait l’entendre. En ajoutant « il faut sauver nos ancêtres de la catastrophe ».
  Aucun oiseau ne chantait plus dans le ciel d’Algérie, sauf celui qui dansait dans l’ombre des yeux de cette jeune fille.
  Ça circulait beaucoup dans les allées du train, ce qui donnait l’impression d’être dans une rue d’un quelconque centre-ville en ébullition. Des voyageurs agités avec leurs bagages, des contrôleurs, les gendarmes de l’escorte, et tout ce beau monde laissait les portières ouvertes. Un vrai désordre chevauchant le paysage ahuri qui défilait. Les gendarmes ont opéré un nouveau contrôle sélectif des bagages et des pièces d’identité. Bizarrement, une fois arrivés devant Anis, l’un d’eux lui a demandé :
  — Votre profession ?
  — Écrivain public.
  — Dans quelle ville ?
  — Naro.
  — Et sur quoi écrivez-vous ?
  — Sur la détresse des petites gens.
  De tout jeunes vendeurs à la criée sont montés dans le train et se sont mis à sillonner les wagons, proposant des sandwichs au saucisson cacher bleuâtre comme une blessure non soignée, aux œufs trop durs, au fromage, des pommes frites avachies, de la limonade douteuse, du café trop sucré contenu dans des Thermos, des médicaments périmés et surtout des cigarettes qui avaient disparu du marché depuis le début de l’été, enfin de l’espoir auquel personne ne croyait plus vraiment. Il ne fallait pas se plaindre, « il y a pire en ce moment », s’était dit Anis, tout en ne succombant pas à l’insistance de ces enfants qui, de plus, avaient à revendre une hargne, un ressentiment de tout ce qui pouvait leur faire sentir leur état. Dans ce train, les voyages n’étaient pas les mêmes, n’avaient pas la même saveur d’une année à l’autre. Celle des vendeurs était non seulement amère, mais absolument inacceptable. Chacun d’eux se disait, tout bas, en vous proposant son couffin de victuailles de fortune, « moi aussi je suis le fils des neuf mois, comme toi mon frère ».
  Les gendarmes sont encore passés, entraînant un voyageur clandestin appréhendé, une sorte de petit butin banal, dont ils se délesteraient à la prochaine gare. Le butin en question avait une moustache en broussaille, désordonnée comme son existence, un visage buriné, sombre, des habits informels.
  Trois hommes silencieux, qu’Anis soupçonnait d’être des policiers en civil, étaient descendus du train. Un derviche à la soixantaine révolue, parlant bien le français, avait entamé la traversée des wagons en criant « je cherche ma mère, ma pauvre mère qui a disparu peut-être à tout jamais. Mon père est mort, il y a trois mois que sa femme s’est envolée, le lendemain de la disparition ».
  Le soleil lui a répondu en prenant de l’altitude. Il semblait dire au derviche de ne pas oublier qu’il était là, lui, et qu’il se chargeait d’éclairer ses jours jusqu’au moment où il retrouverait sa mère, ne serait-ce que dans le souvenir des heures heureuses qu’il avait dû passer avec elle. Tout le reste était éphémère, destiné à se faner et disparaître un jour ou l’autre. Sauf l’Éternel là-haut.
  C’est ce que le derviche lettré a cru lire dans les rayons du soleil qui venait de prendre son envol. Il s’est arrêté subitement devant Anis, lui a remis une feuille de papier froissée sur laquelle était recopié un poème de déportation (au bagne de Calvi, en Corse) de Mohamed Belkheir. Puis il lui a confié à l’oreille : « Sais-tu, mon fils, ce qu’a dit l’Émir Khaled à un compatriote qui lui avait rendu visite, vers le fin des années vingt, durant son exil en Suisse, et lui avait demandé de rentrer au pays ? Il lui a répondu : Non, mon fils ! Ce pays a pour tradition de châtrer ses étalons. »
  Avant de repartir en implorant sa mère de revenir et en ajoutant que le sang coulait, le sang des Algériens coulait par la main d’autres Algériens et que ce n’était pas fini, attention ce n’était qu’un début, le pire restait à venir, qu’il ne fallait pas faire confiance au soleil de chez nous, que celui-ci était amnésique, trompeur comme le baiser brûlant d’une femme infidèle. Il jurait aussi qu’il ne cesserait de parcourir tous les trains du pays qui passeraient et qu’il pouvait prendre jusqu’à l’instant improbable où il retrouverait sa mère, symbole de toutes les mères qui avaient sacrifié leurs jeunesse, leur volupté, la beauté de leur visage pour sauver celles de cette terre ingrate, et cela jusqu’au jour où l’on arrêterait d’essuyer les couteaux ensanglantés sur le dos du colonialisme ou la main de l’étranger.
  Pour lui, ces trains chevauchés étaient autant d’îles mouvantes où il s’exilait lui aussi, volontairement.
  À un de ses passages, la jeune Berbère aux yeux d’eau vert marabout, qui s’était murée dans un silence quasi total, lui a fait signe de s’approcher :
  — Ya Cheikh, nous remontons tous deux vers cette même nappe phréatique enfouie sous le sol de ce pays et que tous les prédateurs qui se sont succédé ont tenté d’épuiser, d’assécher, sans y parvenir. C’est cette nappe souterraine, notre bien commun, qui a maintenu vivants et entiers les reliefs parcourus en ce moment, jusqu’aux confins des frontières léguées par les anciens occupants. Nous n’avons pas disparu. Nous sommes seulement rares aujourd’hui à porter le secret de la nappe, chacun y ayant accès par une porte invisible au commun des mortels. Nous en sommes dépositaires et chargés, que nous le voulions ou non, de sa survie jusqu’au jour où, peut-être, elle arrosera abondamment et cette terre et les cœurs qui l’habitent. Tu as tes souvenirs, j’ai les miens, et ils se rejoignent dans la gloire passée comme dans l’oubli présent.
  Essaie de regarder au-delà des cimetières ouverts maintenant, plus loin. Toi tu as perdu ta mère, moi j’ai égaré ma sœur Bakhta, l’unique rescapée de ma famille que cherche également cet homme là-bas qui lui voue une passion secrète et chargée du souffle de sa noblesse spirituelle. Il ne sait pas que je sais. Peu importe, il ne sait pas que je le protège du mauvais œil qui vous abat comme les balles aveugles qui pleuvent en ce moment sur les villes.
  - Et moi donc, si je venais à te confier l’histoire de ce lieu, de cette gare d’où j’ai pris le train qui nous emmène vers les prochaines escales de nos destinées, toi et moi, si je venais à te parler des déportés de Cayenne, des bardes qui ne les ont pas oubliés, des deux tremblements de terre qui ont fini par ravager la ville et l’ont livrée au chaos, si je venais…
  - Ne vous donnez pas cette peine, mon père, n’éteignez pas la lumière qui vous accompagne, dans ce train commun.
  12 h 29, Blida. Des militaires et des militaires ont envahi le train. Puis Baba Ali, décor suburbain, entre verdure et béton conquérant. Puis encore El-Harrach avec des policiers sur les quais fermés aux voyageurs, où seule l’escorte de gendarmes était descendue. Au loin, une odeur de fumée, de caoutchouc brûlé.
  …enfin Alger. Le train a hurlé, puis s’est calmé et s’est immobilisé. Dernier contrôle minutieux d’identité par des militaires, arme au poing. Dehors la ville méconnaissable, gorgée d’un air irrespirable, chargée de gaz lacrymogène, où planait le fantôme d’une mort invisible et pourtant proche. Des rues vides de toute circulation, parsemées d’énormes tas d’ordures pourrissantes, des blindés, des militaires en armes. Les jours précédents, de violentes émeutes avaient éclaté dans plusieurs quartiers de la capitale dont les jeunes insurgés avaient quasi pris possession : Bab El-Oued, Belcourt, Badjarah, El-Harrach, ainsi que dans les environs. La veille, les islamistes étaient apparus à la tête d’une manifestation.
  La jeune fille et le derviche s’en allèrent ensemble, tandis qu’Anis prenait une autre direction. Ils se dirigèrent vers le mausolée de Sidi Abderrahmane. Chemin faisant, ils eurent la vision d’un spectacle baroque, entre réalité et fiction. Des émeutiers se partageant le stock d’alcool d’un cabaret investi la nuit précédente ; d’autres distribuant aux passants le tribut d’un grand magasin pillé : vêtements, parfums et espadrilles Stan Smith fraîchement exposés, viande et fromages importés ; plus loin, des enfants de la nomenklatura récemment encore socialiste roulant dans des voitures de luxe, à toute vitesse ; Bakhta habillée de noir, courant d’un bout à l’autre de la ville par des raccourcis, un encensoir à la main qu’elle balançait au-dessus des têtes plongées dans un état second et criant à la ronde : « Ne brûlez pas tout, ne brûlez pas vos mémoires, sinon vous allez errer aveugles dans la nuit de l’histoire. » Certains témoins formels affirmant même l’avoir vue traîner derrière elle le lion aveugle de Sidi Mhamed Benaouda.
  À l’entrée de la basse Casbah, de jeunes militaires appelés partageant des plats de couscous offerts par des vieilles femmes pour éteindre le feu de la fitna, disaient-elles. Et soudain, là-haut dans le ciel, debout sur un nuage, un homme autoritaire s’appuyant sur une canne et scrutant la ville à l’aide d’une paire de jumelles, criant dans un porte-voix : « Il y a le feu partout, il faut éteindre le feu coûte que coûte. »
  Une fois dans le mausolée désert, la jeune Berbère, venue des montagnes de l’Ouest, remit le panier de figues au gardien des lieux, ainsi qu’une clé enveloppée dans un mouchoir. Ensuite les deux visiteurs s’installèrent dans un coin du patio. Après un long silence, le derviche prit la main de sa compagne et lui dit :
  — Oui, ma fille… Ils pensent que le Cheikh n’est plus utile, que son temps a passé son chemin et que la vieillesse l’a trop envahi. Ils ont aiguisé leurs couteaux sur du vent, pensant que le sabre du Cheikh n’a plus d’éclat. Mais le Cheikh a vent de leurs médisances et il n’est pas ligoté. Il n’est ni agneau ni pauvre bête de sacrifice. Il les écoute et se contente d’être magnanime. Rien ne lui échappe et Dieu rendra justice à chacun selon ses faits. L’homme qui te parle, ma fille, n’est pas sorti du néant. C’est un enfant du bien et de la loyauté.
  Le crépuscule était vite arrivé, sitôt suivi par la nuit bientôt cadenassée par le couvre-feu qui avait été instauré. De temps à autre éclataient quelques coups de feu de sommation. Des coups de feu qui résonnaient dans les vieilles têtes comme d’étranges réminiscences d’une époque révolue, celle de la guerre d’indépendance. Était-ce possible ?
  Subitement trois oiseaux, inconnus de tous, se donnaient la réplique, distrayant quelque peu cette nuit, pour qu’un jour nouveau advienne, portant un étendard blanc dans ses flancs.

  Quant à Anis, il était allé tout droit au Ramallah, un bouge enclavé où avaient l’habitude de se retrouver quelques écrivains publics irréductibles, marginaux comme lui et donc tolérés. C’était un lieu reclus, sombre et remontant à une époque où Alger accueillait les révolutionnaires en cavale. Il en était resté quelques traces sur un mur sombre : des affiches dont une du Che relookée et un poème de Garcia Lorca recopié par la main de Jean Sénac.
  Le Ramallah était vide lorsque Anis y avait fait son entrée. Mais il savait, en son for intérieur, que Bakhta, qui avait connu l’endroit en sa compagnie, y ferait son apparition. Elle ne vint pas ce jour-là, ni le lendemain. Ses amis l’avaient bien aperçue, par-ci, par-là. Affirmaient-ils du moins.
  Lundi 10 octobre, le soir. Le bouge était vide, en deuil. Il n’avait pas fini de penser à Bakhta que celle-ci faisait son entrée et prenait place face à lui, sans un mot. Retrouvailles insolites. Après un long silence, Anis lui prit la main droite avec douceur, le cœur enfin apaisé par la tendresse qui s’en dégageait comme le flux d’une rivière fraternelle qui distillait son eau, de la manière la plus lente, la plus légère et la plus souriante possible.
  Bakhta n’arrêtait pas d’énumérer des chiffres sur ses doigts.


  — Que comptes-tu donc ?


  — Les cadavres que j’ai vus tout à l’heure et qui me hantent.

  — Partons loin d’ici, chuchota Anis. Procurons-nous une tente et fuyons loin d’ici, loin des villes ravagées, allons vers les oueds cachés au creux des montagnes, le temps qu’un jour nouveau arrive, le temps que nous puissions accueillir celui-ci avec quelques éclats de rire secrètement mijotés par notre innocence préservée.

  — Non, pas maintenant. Nous ne pouvons leur laisser le soin d’éteindre le feu avec les mains de la mort. Moi je reste, même sans illusions. À cet instant, tu es une trêve pour moi et le témoin du récit de ces journées vécues par moi. Tu es un rivage pour moi, un de ceux qui m’accompagnent, un des sentiers secrets que je m’invente et emprunte. Des sentiers de moi seule connus et qui m’emmènent vers des ailleurs possibles. C’est pourquoi, même dans la multitude, je me fais oublier.

  Entre-temps, le Ramallah s’était empli de clients. Sur un écran de télévision accroché à un mur passait un documentaire exotique sur les explorations du Commandant Cousteau, avec plein de poissons inconnus. Alors Anis écouta son amie dérouler son récit comme un sirocco explorant une mer de dunes.

  Bakhta raconta…


  Le premier gamin chahuteur :

  Il n’avait pu résister à la tentation de la bière qui coulait à flots, libérée par une nuée d’autres gamins insurgés, à El-Harrach. C’était son seul acte de solidarité avec les Persévérants. Une beuverie avec de la bière détournée de son chemin habituel. Cet acte était sans conséquence par rapport au second, celui d’aller acheter du pain à Bab El-Oued qui était, en ce moment même, le chaudron du diable. Pourtant, lui n’avait aucun compte à régler, ni avec X ni avec Y. Il voulait juste acheter du pain pour la maison et il était treize heures. Il remonta, à pied, vers le centre-ville, ce qui était un mauvais choix. Lorsqu’il arriva sur la place des Martyrs, la fusillade avait éclaté. Cela, il ne le savait pas…


  Les deux chouyoukh s’étaient contredits : le jeune enflammé avait lancé l’appel à la confrontation, le vieux rusé avait dit non, après une négociation au fort de l’Empereur. La fougue du jeune l’emporta sur la sagesse rusée du vieux. La foule, pour s’être trouvée déroutée, n’en avait pas moins continué sa marche, traversant tous les barrages sans être inquiétée. Non, la foule ne se doutait de rien. Lorsqu’elle était arrivée sur la place et que celle-ci avait été à peu près noire de monde, trois coups de feu avaient été tirés d’un endroit inconnu. Terrible moment où les mitrailleuses des chars avaient été prises par un accès de démence. Un carnage.

  Le gamin fut désemparé. Une jeune fille blessée s’effondra sur lui. Au moment où il s’apprêtait à la secourir, trois soldats se dirigèrent vers lui, l’un d’eux armé d’un fusil-mitrailleur. Ils ne lui laissèrent aucune chance, ouvrirent le feu sur lui, tirant neuf balles explosives. Pendant qu’il se traînait sur son ventre, perdant son sang, on lui envoya trois autres balles. Malgré tout, il réussit à se remettre plus ou moins debout et, au bout de trois cents mètres, atteignit les arcades de la basse Casbah où il se trouva à l’abri. Son bras gauche déchiqueté pendait comme une loque. Des bras charitables le transportèrent à l’hôpital où il fut déclaré mort avant d’être soigné et gardé trois mois.


  Le double gamin chahuteur :

  Des frères jumeaux qui n’eurent pas la même chance de survivre, si l’on peut dire.
  Le premier revenait à la maison, à Badjarah, tenant à la main une bouteille d’eau de Javel qu’il venait d’acheter. Il approchait d’une patrouille militaire, balançant sa bouteille à bout de bras, comme s’il voulait l’envoyer paître. Son regard était ailleurs. Il était en communion avec le vague bonheur qui l’avait traversé lorsque son adolescence avait rencontré une île langoureuse sur laquelle il rêvait de s’étendre. Mais c’est comme s’il avait eu l’envie espiègle d’envoyer valser, quelque part, cette sacrée bouteille d’eau de Javel. Feu ! Il mourut avant d’atteindre l’île dont il rêvait et d’y étendre son cœur ému.

  Son frère, comme propulsé en avant par son pressentiment de jumeau, bondit hors de la maison et courut tout droit vers la rue où l’autre atteignait l’île de son rêve, juste à l’instant où il rendait l’âme. Les soldats firent feu de nouveau. Blessé, il rampa vers le corps étendu par terre. Alors les mêmes firent feu, une dernière fois.


  Le troisième gamin chahuteur :

  Il était bel et bien parmi la foule des Persévérants de son âge, rendus fous par la haine des dépositaires de La Montagne. Ce jour-là, il s’était mis de la partie, se prêtant lui aussi au jeu de ce chahut automnal. C’était le mercredi 5, dans le quartier d’El-Biar. Rapidement, son petit groupe fit boule de neige et, tous ensemble, ils s’attaquèrent à la poste, puis au Monoprix, qu’ils mirent à sac, ensuite au siège du ministère de la Justice qu’ils incendièrent, pour terminer leur randonnée devant le commissariat du quartier, l’inonder d’une pluie de pierres et de cocktails Molotov. A la tombée de la nuit, les gamins se dispersèrent. Jusqu’au lendemain où, de nouveau, ils s’étaient regroupés pour reprendre leur partie de quitte ou double.

  Mais cette fois, d’étranges voitures banalisées s’étaient mises à danser un ballet inconnu jusque-là dans la ville. Pour son malheur, le troisième gamin fut attrapé par des soldats qui l’emmenèrent dans un lieu secret où il passa vingt-neuf jours, sans qu’il lui soit permis de manger ni de fermer l’œil. Le supplice fut son seul pain quotidien jusqu’au jour où il se retrouva dans la rue, jeté quelque part hors d’une voiture, dans la nature. Il retourna seul chez lui, prit une douche et changea de vêtements, sans adresser la parole à quiconque.

  À compter de ce jour, il s’enferma dans la maison et se confina dans un silence total. Plus un son ne sortira de sa bouche, plus un pas ne sera posé par lui au-dehors. Si ce n’est le jour où il sera emmené de force, au bout de la neuvième année, vers un hôpital psychiatrique.

  Ils diront que ce sont Eux qui ont provoqué ce jour-là, tout en se rejetant la faute les uns sur les autres, pour faire oublier la déchirure, le viol symbolique de ce corps instable, insaisissable et tant sacralisé : le Peuple, cette unique et immense famille. Ils diront que certains, parmi eux, avaient allumé le feu, avaient orchestré le carnage qui leur aurait échappé des mains. Mais en aparté, ils se sentiront trahis par ce même peuple ingrat à leurs yeux, coupable d’avoir déversé si violemment sa haine vis-à-vis d’eux, d’avoir brutalement rompu ce pacte de dupes remontant à l’époque de La Montagne. Seulement le divorce étant allé trop loin, trop violemment, il fallait rattraper le pacte, coûte que coûte, lui donner peau neuve.
  Mais voilà, le sang des frères avait coulé. Il n’aurait pas le temps de sécher. L’heure de la férocité avait sonné.


  À la télévision, on annonça la naissance d’un nouveau-né (sous éprouvette) : LA DÉMOCRATIE. Jubilation crédule dans le bouge.


  Anis ouvrit son cahier d’écolier où il écrivit : « Oh ! Amie, je suis au cœur de la tempête, parmi tout ce que charrie la tempête. Si jamais la brume s’égaie, que le temps s’éclaircit et que notre étendard est hissé haut et flotte fièrement, ce jour-là seulement nous peindrons de blanc nos demeures. » Puis il ajouta, dans un soupir, alors que Bakhta lui prenait la main :

  « Nuit troublante,

  Nuit ardente,

  Nuit couleur de Rahma »


  Il était trois heures du matin. « Viens, allons-nous-en. Ma petite sœur et le vieux derviche nous attendent près de la plage Padovani. »

  Dehors, le couvre-feu, pas âme qui vive. Le ciel était bas sans pourtant être couvert, comme prêt à tomber sur les têtes. Puis l’étau qui emprisonnait la gorge d’Anis se desserra et l’air se fit plus léger. La Rahma avait installé dans son cœur et alentour sur cette nuit avancée une douce chaleur. C’était terrible à dire, mais on aurait dit que le pays avait eu besoin que soit versé un tribut de sang, avant d’être repu. Pour le moment…

  Ils restèrent là, près de la mer, à veiller jusqu’au matin, évoquant les heures sombres traversées. Nous bûmes avec le verre qui tournait, « essayant d’être intelligents ». Le derviche tenait les clefs du voyage. La jeune Berbère arborait des signes d’optimisme qui ne trompaient pas et c’est à cela que les autres s’accrochaient. Elle conduisait un convoi de joies oubliées que chacun explorait, l’arpentant dans tous les sens, à la recherche de cette perle rare qui contenait la lumière de leurs espoirs. Au fur et à mesure de leur voyage intérieur, ils s’enfonçaient, euphoriques, dans des terres inconnues de leurs consciences malmenées et flétries à force d’être labourées par les tourments.
  Le jour se leva courageusement. Le petit groupe se mit en marche pour prendre le train du retour. Une fois arrivée à la gare, Bakhta se sépara des autres et s’engouffra dans une ruelle, avant de disparaître.
Brahim Hadj Slimane.
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planet-dz.com
La Création Artistique en Algérie, Histoire et Environnement
Par Brahim Hadj Slimane.

Un ouvrage réalisé sous l'impulsion de PlaNet DZ dans le cadre du projet AlgeArts et édité par Marsa Éditions

ISBN : 26913868-44-4

Prix : 16 € (en vente à Marsa éditions et à PlaNet DZ)
Réalisé avec le soutien du CCF d'Alger et de la Mission pour la coopération non-gouvernementale du MAE Français.

Il pourrait paraître facile, à première vue, de faire un état des lieux de la création artistique, en Algérie, si l’on considère que celle-ci sort à peine du chaos d’une guerre civile de dix années, soit plus longue que la guerre d’indépendance ; un chaos, au sens où le poète Kateb Yacine a dit, il y a une trentaine d’années : « l’Algérie, c’est un pays qui naît, dans un pays qui meurt. C’est comme après un tremblement de terre ; on croit que tout est fini, mais la vie continue ». Cela ne veut pas dire qu’avant le surgissement et le déploiement de la violence, du terrorisme islamiste, la création artistique, en Algérie, était libre et florissante, dans tous les domaines. Loin de là...
S’il y a bien un univers, en Algérie, qui se caractérise, autant et paradoxalement, par la richesse de sa vie, sa vitalité, et son peu de visibilité, c’est bien celui de la création artistique. La violence de la décennie passée a certes beaucoup ralentie l’émergence publique, au grand jour, de diverses formes d’expressions artistiques. Des artistes ont été fauchés à la vie. D’autres ont pris le chemin de l’exil, notamment en France où ils ont, d’ailleurs et parfois même avec brio, développé leur talent, ajoutant leurs touches à la mosaïque culturelle hexagonale. 


Mais, en Algérie même, des artistes sont restés et une nouvelle génération a émergé, dans le théâtre, la musique, la littérature, les arts plastiques, etc… 

Malheureusement, l’essentiel de ce flux se fait en dehors ou en marge des espaces et institutions culturelles, d’abords insuffisants, ensuite paralysés par une gestion bureaucratique et incompétente. Individus et groupes artistiques sont donc souvent livrés à eux même et chaque étape de leur geste créatif est un véritable parcours du combattant.
Toujours est-il qu’aujourd’hui de nouvelles figures artistiques, miroir, porteur des douleurs et des espoirs de la société algérienne, attend d’être vue, reconnue et promu ; a commencer parmi la multitude des communautés vivant en France.
Le travail que nous avons réalisé, grâce à l'impulsion de l'association Planet DZ, se veut être un voyage à l’intérieur de cette mouvance créative, algérienne, des deux côtés de la mer, une rencontre avec quelques une des figures de celle-ci et un rendu vivant de son acharnement, entre espoir, foi, et désespoir, à exister et s’exprimer, contre vents et marée.
Brahim Hadj Slimane
Basée à Paris, l’association PlaNet DZ, créée en 1997, œuvre en faveur de la promotion des acteurs culturels algériens et de sensibilité maghrébine.

Les projets de PlaNet  DZ visent autant à soutenir les créateurs qu’à faire connaître cette culture au public français et européen.

Depuis 1999, l’association anime le premier site Internet consacré à l’actualité culturelle maghrébine, et contribue à la valorisation de cette culture auprès d’un public grandissant. La particularité de l'activité de l'association est de constamment faire la part belle aux artistes et à leur univers, à l'essence même de leur travail et de leurs besoins. Avec le projet AlgeArts, initié en 2000, l'association PlaNet DZ s'est penché sur un aspect essentiel : les conditions économiques dans lesquelles la création artistique évolue actuellement en Algérie et les effets conjugués d'une crise multiforme sur la production, la diffusion des arts et du livre en Algérie. C'est avec les éditions Marsa que l'association a souhaité publier cet ouvrage qui a été imprimé en Algérie.
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voixmultiples.over-blog
Catégorie : Ecriture et poésie

4 juillet 2008. J'offre ce poème, extrait du recueil  inédit: 29Visions dans l'exil:     
 
Rachgoun Tergua Sacelles ....
Des cabanons  s'avancent vers la mer....
Audacieux village  où cours la  fureur....
Ruelles sablonneuses....
Présence du désert....
.. ..
Là où l'oued prend la mer....
L'enlevée s'ébat....
Sur l'eau douce salée....
.. ..
Comme des pions joués ....
La plage avance ....
Ses cabanons ensablés Mais....
.. ..
 
Dans une grotte rêche du désert....
L'émir contemple  l'enlevée....
En vie encore ....
Immolée du désert....
Enclavée du désert....
Butin de guerre....
Chair du Djihad ....
La chair ....
Il chavire....
L'émir ....
La chair Le butin....
Il sombre ....
Croule ....
Attention Inceste....
.. ..
(L'enlevée a encore sur les doigts la saveur du père, la saveur du bras auquel elle s'accrocha, lorsqu'on le traînait vers le couteau de l'égorgeur)....
.. ..
L'émir regarde ....
L'enlevée un instant ....
Pense au père....
Sacrifié déjà ....
Le militaire à sa poursuite ....
Sur la frontière embusqué  ....
Sur la proie il fonce   ....
Viol Sang Mais....
.. ..
La voilà qui se lave ....
A Sarcelles ressuscitée ....
Sous les arcades du débarcadère ....
Sur la falaise insolente se dresse ....
Vierge le regard
De toute peur....
En la berbère retrouvée ....
Eloignée là loin de ses crêtes Buvant ....
Le souffle des voyages ....
Prêts à venir....
Vingt-neuf.....
BHS
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voixmultiples.over-blog
Documentaire sur Kateb Yacine
Il est je ne sais pas quelle heure, entre le un jour (le 6 juillet) et un autre autre autre (le 7 juillet). dans la vitesse morbide et éphémère que nous vivons, allez savoir les instants, la qualité des moments, leur nature... J'ai eu 4 visiteurs (c'est frustrant) anonymes, qui ne laissent pas de traces... Pourtant, même dans le désert, il y a des traces, les pas sur le sable... Comme quoi, internet, c'est deoid et en deça du désert. J'offre,malgré tout, ce projet de documentaire sur l'expérience théâtrale de Kateb Yacine en Algérie (l'Action Culturelle des Travailleurs, ACT), avant que des prédateurs -et ils existent- ne s'emparent de l'idée. J'attend:
 
 
La troisième vie de Kateb Yacine
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            ....
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« ... Je suis allé en France pour contacter Kateb Yacine. Il vivait à Gisors dans le Nord de Paris. Il vivait seul dans une vieille ferme toute croulante qu'il avait louée. Il faisait très froid et il avait allumé tout ce qu'il y avait de cheminées. C'est là qu'il travaillait à la pièce L'Homme aux sandales de caoutchouc. .. C'est au cours de cette rencontre que je lui ai proposé de rentrer en Algérie ». C'est Ali Zamoum  qui a décidé le poète Kateb Yacine, comme il se définissait lui-même, de revenir au pays.  Il rentrait du Vietnam où il venait de passer deux ans. Le Vietnam avait, pour lui, une « valeur de symbole révolutionnaire. 1954, c'est la chute de Dien Ben Phu.  Peu de temps après, c'est l'insurrection algérienne. La victoire des Vietnamiens  représentait une lueur d'espoir. Ils nous ont appris à oser être des hommes, oser être des Algériens ».  Son ami Ali Zamoum avait en charge la formation professionnelle au Ministère du Travail. Vers 1968, il avait recruté une troupe, Le Théâtre de la Mer.., fondée et dirigée par Kadour Naïmi, une figure du théâtre d'avant-garde militant, expatrié par la suite en Belgique puis en Italie. Après une hésitation (due à son hostilité au régime de Boumediene et à des craintes répressives), Kateb Yacine retourna en Algérie et prit en main la troupe qui sera rebaptisée  bientôt l'Action Culturelle des Travailleurs (ACT). Celle-ci atteignit un effectif d'une vingtaine de comédiens et fut administrée par Ahmed Asselah qui deviendra, une quinzaine d'années plus tard, directeur de l'Ecole Supérieure des Beaux-arts et sera assassiné par les terroristes islamistes durant la « décennie noire ».      ....
C'est ainsi que débuta sa nouvelle aventure artistique  avec la fameuse pièce Mohamed Prends ta valise. Après avoir été donnée pendant deux ans en Algérie, essentiellement pour les travailleurs, cette pièce a été représentée en 1982, à travers France, dans une tournée  de six mois, touchant les travailleurs immigrés, après un spectacle triomphal au Théâtre des Bouffes du Nord, lors du festival d'automne de Paris. ....
            Le théâtre initié par Kateb Yacine trouve ses prémisses déjà en France, notamment avec L'homme aux sandales de caoutchouc qu'on peut considérer à certains égards comme un tournant et dont il serait intéressant de voir l'influence de la fréquentation de Jean-Marie Serreau et Armand Gatti. Du moins avec  le premier il avait fait l'expérience de la création collective. Comme il l'exprimera plus tard lui-même, Kateb Yacine ne se considérait pas comme un metteur en scène, de métier. Mais sa force créative résidera dans le fait qu'il apportera une vison nouvelle dans le théâtre pratiqué  au pays et qu'il bousculera avec un souffle nouveau. Quoiqu'on dise, il ira plus loin, en création et en audience, que les expériences  porteuses de vision, à leurs manière, de ces deux autres dramaturges de valeur, de l'époque : Ould Abderrahmane Kaki et Abdelkader Alloula. C'est la poésie assumée de Kateb Yacine qui fera la différence. La vision théâtrale de ce dernier était articulée autour de trois éléments : d'abord son inspiration créative puisée dans sa poésie mise en œuvre très tôt, en français, dans la trilogie Le Cercle des représailles, même si cette poésie a pu être moins perceptible dans l'expérience menée en Algérie, à cause du type de théâtre choisi et du passage de la langue française à l'arabe  populaire et le tamazight, que dans celui qui appartenait, disons, à la nébuleuse de Nedjma ou dans le premier cycle. Peut-être avec la fréquentation d'Arman Gatti, Kateb Yacine a entamé son second cycle (L'homme aux sandales de caoutchouc), celui d'un théâtre en prise avec l'histoire immédiate, l'actualité politique, en relation avec le passé, dans une mise en éclairage de la politique ancrée dans l'histoire. Il s'est appuyé sur une double tradition théâtrale : d'un côté l'héritage de deux aînés algériens, Allalou et Rachid Ksentini ; puis celle de la tragédie grecque (Eschyle en particulier). Des deux premiers, qui avaient fleuri au temps de la colonisation, il a repris la veine linguistique, l'arabe populaire, en y ajoutant le tamazight.  Son théâtre s'installait d'emblée dans une subversion linguistique. ....
            Une fois constituée, avec quelques partants et de nouveaux arrivés, la troupe qui va suivre Kateb Yacine s'installera à Bab-El-Oued, dans un immeuble dépendant du Ministère du Travail. C'est là où vivront les comédiens,  en communauté, et où ils créeront leurs pièces.  Kateb Yacine sera logé dans un pavillon au Centre familial de Ben Aknoun, sur les hauteurs d'Alger. Les choses seront ainsi jusqu'en 1978. La troupe sera financée par le ministère qui en paiera les membres, salariés, et diffusera les pièces auprès des  travailleurs, à travers le pays. Deux pièces seront crées, durant cette période : La guerre de deux mille ans et ..La Palestine.. trahie. Lorsque la générale de la première fut donnée au Théâtre National Algérien , un musicien de la troupe raconte qu'il y avait deux fois plus de monde dehors que dans la salle et qu'on avait déployé, aux alentours, une armada de camions de CNS.  Aucune troupe n'a eu autant d'audience que l'ACT, dans l'histoire du théâtre algérien. Kateb Yacine témoigne : « nous avons eu un succès de foule. Nous avons toujours fait salle comble. En cinq ans, nous avons touché près d'un million de spectateurs ». ....
            Durant cette période algéroise, on peut relever troix événements : la création d'une pièce (Saout Ennissa ou ..La Voix.. des femmes) avec les élèves du lycée de jeunes filles Maliha Hamidou, à Tlemcen qui s'arrêta à la générale ; la visite du cinéaste Joseph Losey à Kateb Yacine pour un projet d'adaptation de Nedjma qui  n'aboutit pas ; enfin, la prise de parole tonitruante du poète, durant la campagne de débat, à travers le pays, autour d'une Charte nationale. Yacine y revendiqua le tamazight et sera, immédiatement après, déclaré interdit de prise de parole en public. ....
            En 1978, Ahmed-Taleb Ibrahimi, un islamiste, pris les reines du Ministère de ..la Culture.. et l'ACT passa sous sa tutelle. Le coup ne tarda pas à venir. En plein hiver, la troupe fut littéralement vidée de l'immeuble de Bab-El-Oued et on signifia à Yacine que l'ACT allait déménager de ville. C'est ainsi Yacine et les siens prirent la route de Sidi Bel Abbès (plus de cinq-cent km à l'Ouest d'Alger) où ils investirent le Théâtre-opéra de la ville ; Yacine en devenant le directeur. La troupe devenait encombrante, il fallait l'éloigner de la capitale, l'exiler au loin. 
            A Bel Abbès, la troupe reprit son répertoire et créa ..La Poudre.. d'intelligence et Le Roi de l'Ouest. Les comédiens participèrent à deux créations (Enti Wana et Eljelsa marfou'a) d'un jeune auteur oranais, Mohamed Bakhti, produites par le Théâtre, sous l'impulsion de Yacine. Kateb Yacine passa son temps empêtré dans des soucis administratifs financiers, les subventions se faisant rares, une diffusion plus difficile, avec un tabou inavoué jeté sur sa troupe et lui. Il y vécut d'ailleurs sous surveillance politique et policière. La mort de Kateb Yacine, le 28 octobre 1989 à Grenoble,  fut une tragédie pour la troupe, un coup fatal, tant  l'aura de celui-ci était forte.  La plupart des comédiens se sentirent littéralement orphelins, certains n'ayant pas encore fait leur deuil. Mahfoud Lakroune dit Moh Ezitoun, le comédien-fétiche de Yacine, aura cette image  sur celui-ci : « c 'est un bloc irradiant ». ....
            Progressivement, la plupart des comédiens perdit le goût du théâtre, comme si la foi et la volonté s'en étaient allées avec Yacine. Malgré lui, Yacine avait une influence prépondérante sur la troupe et celle-ci s'effrita lentement, perdant sa cohésion.  Le marasme et les difficultés croissantes des Théâtres aidant, un certains ostracisme aussi, firent que l'aventure de l'ACT fut reléguée dans l'imaginaire de ses acteurs au rang d'une épopée mythique qui s'est évanouie dans le passé. ....
            Aujourd'hui, une partie des comédiens a pris sa retraite, reconvertie à d'autres métiers, l'autre attend son tour. Certains sont retournés dans leur ville d'origine.  ....
            Mis à part les pièces, traduites en français,  qui ont paru en France, en 1999, à l'occasion du dixième anniversaire du décès de Kateb Yacine, il n'y a pratiquement pas de trace, en Algérie, de l'aventure théâtrale de l'ACT ; quelques enregistrements de représentations sur bande magnétique, au Théâtre de Bel Abbès, seulement. Aucune  pièce n'a jamais été filmée, ni passée  à la radio. « Et c'est grave car pourquoi des pièces qui ont un énorme succès, et tout le monde le sait, la télévision ne leur permettrait-elle pas vraiment de pénétrer dans toute l'Algérie, dans les familles… Cela montrerait qu'il y a un théâtre vivant ! », déclara maintes fois Kateb Yacine qui n'eut jamais lui-même accès ni à la radio, ni à la télévision. ....
            Donc voilà l'épopée sur laquelle il faut lever le voile et le tabou qui continue de traîner à travers l'histoire.  Devant l'embarras qu'on peut éprouver face à un tel projet, on pourrait recourir à Yacine lui-même. D'abord traduire l'utopie qui habitait ce dernier à son retour en Algérie et qu'on peut résumer par ces propos du poète : « je rêve d'un théâtre de masse, je voudrais le transporter au stade, qu'il y ait jusqu'à 100 000 personnes pour le voir. Je crois que cela est possible parce que cela a été fait dans le passé. C'est tout à fait réalisable  avec les moyens actuels et toute l'énergie et la soif qu'il y a dans le public ». Par passé, Yacine voulait dire celui du théâtre grec qui était fait par les poètes, comme lui. « Ce qui était religieux, au sens sacré, chez les Grecs, devient un théâtre politique, à notre époque », précise-t-il. Dans quelle mesure et jusqu'où cette vision s'est-elle matérialisée ? En quoi a-t-elle échouée ou avorté ? A voir. Pourquoi n'en reste-t-il pas de trace, ou seulement dans la conscience de ceux qui ont participé à la troupe ou l'on accompagné dans son périple ? Est-ce tout reste-t-il encore possible ?....
            S'inspirer de Yacine pour ce documentaire, cela veut-dire d'abord  alimenter celui-ci aux sources de la poésie. C'est un documentaire poétique qu'il faut faire.  Ensuite, il faut faire sienne la liberté que revendiquait Yacine dans la création, puisque guidée par la révélation poétique. Liberté ensuite dans sa construction, sa forme, ses techniques. Il faut donc visiter un style de documentaire qui aille dans ce sens. On sait que Yacine privilégiait la construction fragmentaire, inachevée, ouverte, et métissait les genres dont il récusait le cloisonnement.  Pour que ce documentaire ne soit pas seulement un repas froid à servir, de dates et de souvenirs seulement, il pourrait être le lieu et l'occasion d'une création théâtrale, collective. Celle-ci pourrait être la version d'une ancienne pièce ou un ensemble de tableaux puisés dans le répertoire de la troupe.  L'expérience pourrait avoir lieu dans un amphithéâtre romain ; ce qui était le vœux non exhaussé de Yacine lui-même. La musique aurait une part prépondérante et jouée en live. Pour cela, outre les deux musiciens de la troupe, Amazigh Kateb et son groupe et le groupe Debza pourraient être sollicités.  Il faudra qu'une place soit d'ailleurs donnée à ce dernier, du moins ce qu'il en reste, qui fut l'héritier le plus direct du théâtre de Yacine.  En matière d'archives audiovisuelles, nous ne disposons quasiment que de bandes magnétiques, au Théâtre de Bel Abbès, et  un reportage (semi-professionnel) de la tournée de Mohamed prends ta valise, en France. Un lot d'affiches des spectacles est encore disponible à Bel Abbès et une matière iconographique se trouve auprès de ..la Fondation Mémoire.. et Avenir, à Grenoble. deux documentaires connus ont été réalisés sur Kateb Yacine,: Kateb Yacine, l'amour et la révolution par Kamel Dahan, du vivant  ; un autre récent produit par Beur TV. Deux reportages semi-professionnels : une interview réalisée par Stephane Gatti et un court reportage sur la présentation du film de Dahan, à la cinémathèque d'Oran, en juin 1989, en présence de Yacine et qui était la dernière apparition publique de celui-ci.          ....
            Enfin, l'objet de ce documentaire ne peut être abstrait de l'environnement culturel, idéologique et politique dans lequel baignait Yacine auquel il a été confronté. Les deux régimes –celui de Boumediene et celui de Chadli, les courants  et mouvances  politiques (nationalistes panarabistes, islamistes, communistes staliniens), le milieu théâtral, artistique  local, son cercle d'amis dont le peintre Mhamed Issiakhem. Et aussi le peuple, ce fameux peuple auquel il vouait tellement d'attention, de respect, qu'il mythifiait peut-être également. Il faut « pêcher », selon son expression, ses personnages atypiques, ces demi-fous, ces errants (tel ce fameux Si Mohamed Lounissi qui fut son premier père spirituel, dans son adolescence  à Constantine), dans lesquels il se reconnaissait, qu'il affectionnait et en qui il lisait le destin de l'Algérie. Cette Algérie, il faudra en restituer le mythe dont il était porteur.....

Brahim Hadj Slimane

 
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L’ETOILE ASSOMBRIE



( Tragédie d’après l’œuvre de Kateb Yacine)



Brahim Hadj Slimane

 
Ce spectacle s’inscrit dans la continuation d’une première création, « Les Insulaires », à la mémoire de Kateb Yacine ; mis en scène par l’Atelier IMAGIN,E,  à Oran, en octobre 1999. Pour la première fois, des poèmes de Kateb Yacine, notamment, étaient théâtralisés et chantés.
Kateb Yacine est, avant tout, un poète dramatique et c’est, quelque part, un voyage à l’intérieur, dans l’intimité de sa poésie, que nous nous proposons d’entreprendre. « L’Etoile assombrie » est donc un adaptation théâtrale, libre mais inspirée, dans l’œuvre de l’écrivain, autour de ce qui a trait au personnage de « Nedjma ». C’est une mise en scène de ce personnage symbole. Elle fait appel au souffle lyrique.
L’espace aussi n’est pas fortuit ; la rue des Vandales, celui du « Cadavre encerclé », revisité en la circonstance.


Prologue


(L’écrivain entre dans le noir, portant un chapeau de paysan et tenant une canne, comme aimait le faire Kateb Yacine. Il tient une bouteille surmontée d’une bougie, à la main) 

L’écrivain:
Ici est la rue des vandales. C’est une rue d’Alger  ou de Constantine, de Sétif ou de Guelma,  de Tunis ou de Casablanca.      Ah! l’espace me manque pour montrer dans toute ses perspectives la rue des mendiants et des éclopés, pour entendre les appels des vierges somnambules, suivre des cercueils d’enfants, et recevoir dans la musique des maisons closes le bref murmure des agitateurs.
     Ici je me dénombre et n’attend plus la fin. Nous sommes morts assassinés.
Ici est la rue de Nedjma, mon étoile, la seule artère ou je veux rendre l’âme. C’est une rue toujours crépusculaire, dont les maisons perdent leur blancheur comme du sang, avec une violence d’atome au bord de l’explosion.

Nedjma :
« O merveille ! Un jardin parmi les flammes »

(Prélude musical)

 

 

Chant I



Lakhdar:
De toutes les ivresses, je sais laquelle était
fatale
Mais je retourne à l’étoile assombrie confier mes
doutes
Et je gronde incompris vers l’incomprise
Comme on découvre une victime prise pour morte
Et comme on respire dans l’étreinte un corps tout chaud
Horriblement proche, et comme si, dans la confusion charnelle,
On s’était soi-même dévoré dans une autre bouche!

Nedjma:

Non, je ne pleure pas

Tu a vécu comme un bandit
Comme un bandit par effraction
Ton ombre est revenue
Et de nouveau, tu erres en liberté provisoire.
Tu me provoque à l’ombre de la patrie des morts
Et toutes les superstitions viennent de toi, là bas…
A force de rester seule, j’ai appris dans mes transes,
Le langage des ombres.

Lakhdar:
Verrais-je pire beautés sur le chemin du retour?
Verrais-je de l’incertaine se préciser les exigences?
Mais à quoi bon revivre pour mourir?
Au seuil d’un paradis obscur, le vieux malheur nous guette.

Nedjma:
Naïves et redoutables sont nos armes
Comme le peuple qui accourt, gagné par la prophétie,
Oui, elle sera lavée la défaite séculaire
Et notre terre en enfance tombée, sa vieille ardeur se rallume!

(Intermède musical, chanté)

 

 

Chant II



Le Vautour:
Je n’aime que l’intrus
Disais tu

Nedjma:
Je n’aime que l’époux secret
Des vierges
L’amant de toute épouse
A son déclin.

Le Vautour:
Pourquoi m’avoir séduite
Moi qui craignais de te séduire
Disais-tu.

Nedjma:
Je n’aime que l’intrus
L’esseulé
Polygame
Qui toute nous respira
D’un même souffle calme
Parmi les herbes de l’oubli.

Choeur:
« Et tant de mains
Vers sa disgrâce »

Le Vautour:
Voici la rose
prise à la gorge
penchée sur son diadème
a bout de son destin

Nedjma:
Mais comment supporter
l’agonie de la rose
Sans vouloir l’égorger ?

Chœur:
« Sombre
amour
Sans prémices ! »

Le Vautour:
Verser si peu
De ton sang
C’est le seul crime dont je sois privé !

Nedjma:
Mutine offerte à l’obsédé
Souvent la vierge
     se dénude
Pour un rapace
Timide et repoussant

Le Vautour:
Dès que tu parles à l’oiseau.
Il ne sent plus ses ailes
Lorsque ton voile fut tombé
Je n’avais plus la force
De soulever tes cheveux

Chœur:
« O nudité
Secrète
De la statue ! »

Nedjma:
En ce duel inassouvi
Ton regard fut reçu
Ainsi qu’un sabre sur un sabre
Et le vainqueur
Est resté sur ses gardes

Le Vautour:
L’innocence trahie
Prolonge la torture

Nedjma :
Jamais sur mon chemin
Aucun lion n’est endormi,
Seul un aveugle
Un égaré
Peut rêver de m’atteindre
Avec le mauvais sort pour complice

Le Vautour:
Et si je dépéris
En trouant des cœurs ennemis
C’est que j’espère aussi
A la longue t’abattre !
Car toute vierge insoupçonnée
Reçoit le coup de grâce par faveur

Nedjma :
Quel rapace ne redouterait
Cet assassinat sans coupable
Ou vaque le relent
Féminin du fantôme
Dont le hasard triomphe
Et dont succombe
Le meurtrier

Le Vautour:
Si peu que le regard
De la bête soit long
La beauté s’éternise
Vaincue
Son deuil n’a pas de fin

Si tu soupires
Le brasier se rallume
Tes larmes ne sauraient l’atteindre
Que si tu les contiens
Jusqu'à crever comme un orage
Mais puis je
M’empêcher
De fumer sous les dents
D’une  si pure ogresse 
Et vierge
Par surcroît ?

Chœur:
« Sombre
amour
Sans prémices ! »

Le Vautour:
Impubère, elle a convoité
Ta violence impunie ?
Laisse –la se briser sur toi,

Cette baigneuse entouré d’îles
D’ou ses captifs
Ne veulent s’échapper

Chœur:
« O vénéneuse
Ardeur
De ses  bonds ! 
Perle dissoute
En son ardeur natale »

Le Vautour:
Comment l’aurais-je découverte
Cette inconnue célèbre
Pour moi seul
Si ses rivales
Ne l’avaient rendue
si rare
comment l’aurais-je découverte
cette inconnue célèbre
Pour moi seul !

Tu à semé
tes charmes
Comme autant d’explosifs

Que faire bouche à bouche
Quand ce qui m’empoisonne
Semble vital pour toi
Quand nous risquons la chute
A retenir ta robe
Au bord du gouffre  chaleureux
Car jamais tu n’auras
Que la raideur des pétales
Déjà mouillés, pour traverser la cataracte !

Et ta première crue
Loin de ton lit, hanté de rêves juvéniles
Te livrera aux fleuves ravageurs
Sachant que tes noyades
Seront publique, le nourricier
Des fleuves s’est enfui

Je n’ai pillé, jaloux
De tes escortes
Que ta nombreuse obscurité

Chœur:
« O nudité
Secrète
De la statue ! »


Le Vautour:
Ou t’ai je vue
Ensoleillé 

Comme si l ‘amour
Culte de soi- même
Perdu
Offrait toujours
L’immensité
D’un  point cardinal

Nedjma :
Ne peut être amoureux
Que celui qui se fait
La plus haute idée de l’amour.

(Intermède musical, chanté)                     
 
 
Chant III
 
 
L’Ecrivain :
La Femme Sauvage arriva chez Zohra vers la tombée de la nuit, et repartit le lendemain, au petit matin; elle n’était jamais venue dans ce village, ne connaissait pas Zohra, s’était lancée à la recherche de sa “chère cousine” qu’elle avait juste pu imaginer, à travers les récits de Lakhdar; elle venait d’Alger, disait-elle, mais pas le Sahara. Une femme vêtue de noir, citadine, certes, mais pas riche; elle n’avait qu’un couffin en manière de valise; pas vieille, pas laide, mais…

La Femme Sauvage (portant un couffin) :
Je venais
Amante disputée
Musicienne consolatrice
Coiffée au terme de mon sillage
Du casque intimidant de la déesse guerrière

L’écrivain (en voix off) :
Elle fut la femme voilée de la terrasse
L’inconnue de la clinique
La libertine ramenée au Nadhor
La fausse barmaid au milieu des Pieds-Noirs
L’introuvable amnésique de l’île des lotophages

La Femme Sauvage :
Je fus la Mauresque mise aux enchères
A coups de feu
La fleur de poussière dans l’ombre du foundouk
Enfin la femme sauvage sacrifiant son fils unique
Et le regardant jouer du couteau
Sauvage ?
Oui

Chœur :
« Elle savait bien
Elle
A chaque apparition du Croissant
Ce que c’est de porter en secret sa blessure »

Lakhdar :
Elle savait bien
Elle
En ses seins plein de remous
Ce qu’était notre fringale

(Intermède musical, chanté)



Chant IV



Nedjma :
- Voyez la poitrine aveugle
Loin de l’amant sevré
Jamais ne sera mûr
Le sein noirci par l’absence

Lakhdar :
- La feinte la plus subtile de la gazelle en fuite n’est souvent qu’une halte à portée de fusil

Lakhdar :
Je ne sais ce que Nedjma
Porte au milieu des avenues
Qui la rende si amicale
Il me semble qu’elle m’ait pris
Mes volontés pour elle-même
Je ne sais si je saigne
Seuls mes Amis crient
Contre la pierre
Dont Nedjma m’aveugle
Ou me fait briller


Je me rappelle
Les promenades trop longues
A la vitesse de ceux qui veulent voir
Je me rappelle une chevelure
Secoué dans la main d’un captif
Ce fut une figure
Bien captivante
Mais qui sait quelle caravane
Prendra mon égarée par la main

Je vais à une terre toute proche
Mon corps à la sépulture opposé
Craque
Je te cherche
Mes camarades font parler la poudre
Je sens que je m’échauffe
Je vais être contraint
De te rendre ma mémoire
Si tu persiste à rester immobile

Je t’ai suivi fidèle à tus
Avec mon propre corps
Mais quoique j’ai péniblement
Combattu au- devant de toi
Je t’ai tant protégée que
Tu es maîtresse des lieux

Chœur :
« ses camarades
Ne sont pas si loin
Mais il y a elle
Et c’est lui qui veille
Il a  maigri à la même pointe
Ou son cœur a séché
L’interminable séjour ou elle –même
  dépéris »

Lakhdar :
J’ai entendu un claquement 
Angoissant à mes pieds
Je suis égaré
Et toi aussi
Tu me fais signe de courir
Avant même d’entendre
Tomber sur terre mes camarades
Massacrés
Dans ta demeure

Adieu vagabonde surprise par le froid
Je suis prêt à périr
Pourvu que mes camarades
Ne soient pas massacrés
Dans la solitude
Pourvu que ma mère
Me désigne à la foule

Pourvu que les villes
Me soient fraîches aux chevilles
Pourvu que je garde
Un vif souvenir de ta mort
Pourvu que je sois libre
De te montrer à mes amis
Sans devenir un nain
A leurs côtés

C’est ça qui compte
Ce n’est pas ta mort
Pourvu que je sois libre
De te montrer à mes amis
Sans devenir un nain
A leurs côtés

C’est ça qui compte
Ce n’est pas ta mort
Ni mon exil
C’est notre joie
D’avoir des mains bienveillantes
Autours de nous
Qui ramassent ton corps écrasé
Ma tête enfoncée dans la foule

Si je sanglote
En trouant des cœurs ennemis
Si je sanglote de ta mort
C’est une belle détresse
Mes camarades déjà me demandent
Le récit de ta mort
Mets-toi à ma place
C’est une dure nécessité
D’isoler une morte si vive.

(Intermède musical, chanté)
 
 
Chant V


L’Ecrivain :
Sur mon 31 août : le mois où je suis né ? Quel jour ? Nul ne le sait. Certaines minutes me reviennent. D’abords, ma mère ayant quitté la maison, je pleurais dans la nuit, inconsolable, auprès de ma grand-mère paternelle Fatma. Puis, avant ou après, mon père brisait l’armoire d’un coup de canne.
Quelqu’un qui, même de loin, aurait pu m’observer au sein du petit monde familial, dans mes premières années d’existence, aurais sans doute prévu que je serai un écrivain, ou tout au moins un passionné de lettres. Mais, s’il s’était hasardé à prévoir dans quelle langue j’écrirais, il aurait sans doute hésité :  « en langue arabe, comme son père, comme sa mère, comme ses oncles, comme ses grands-parents ». Il aurait dû avoir raison, car, autant que je m’en souvienne, les premières harmonies des muses coulaient pour moi naturellement, de source maternelle.
Pourtant, quand j’eus sept ans, dans un autre village, mon père prit soudain la décision irrévocable de me fourrer sans plus tarder dans « la gueule du loup ». C’est-à-dire à l’école française. Il le faisait le cœur serré 
- Laisse l’arabe, pour l’instant. je ne veux pas que, comme moi, tu sois assis entre deux chaises.
- Ma mère soupirait ; et lorsque je me plongeais dans mes nouvelles études, que je faisais, seul, mes devoirs, je la voyais errer, ainsi qu’une âme en peine. Adieu notre théâtre intime et enfantin… Et le drame se nouait.
… Ainsi se refermera le piège des Temps Modernes sur mes frêles racines… Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables – et pourtant aliénés !

(Intermède musical, chanté)


Chant VI

(Rachid et Mourad sont assis. Ils boivent du vin ; on entend, un moment, une vieux raï de Khaled ; Nedjma traverse le fond de la scène, de temps à autre, son couffin à la main, avec des lettres et des photos, à l’intérieur) 

Mourad :
 - Tu te souviens de cette soirée avec les cinq
 mille francs ?…

Rachid :
-        Tu étais ivre.

Mourad :
- Lakhdar aussi, et Mustapha aussi. Et Nedjma est venue. Elle avait une photo de soldat dans son sac. Elle a tout fait pour que Lakhdar la voie. Et Lakhdar l’a brûlée. Et plus jamais il n’a remis les pieds dans la villa… Ce soldat, c’était Marc.

Rachid :
- Il connaissait Nedjma ?    

Mourad :
-        Sans la connaître.

Rachid :
-        Il habitait la même ville ?

Mourad :
-        Oui.

Rachid :
-        Dans le même quartier ?

Mourad :
-        Non. Même pas un voisin, mais beaucoup plus.

Rachid :
-        Eh bien, parles ! Un amant ?

Mourad :
- Un Corse taciturne, sans frère ni sœur. Sa mère paraissait jeune. On l’a trouvait fort belle, pleine de feu. Elle ne se montrait qu’à son bras, le dimanche, légèrement plus petite. Ils auraient pu former un couple et firent un peu scandale quand on apprit qu’ils vivaient seuls. Mais le père était bien vivant. On ne le voyait guère. Personnage tabou, il couchait dans son bar. Le Bourreau, disait-on. Sa femme allait parfois le voir. Mais le fils n’entrait pas. Il attendait devant la porte.       

Rachid :
-        Il n’aimait pas son père ?

Mourad :
-        Il ne m’en parlait pas.

Rachid :
-        Tu le voyais souvent ?

Mourad :
- Tous les jours, au lycée. C’était le seul Européen de notre équipe de football. Les autres l’injuriaient. Nous-mêmes, sans le vouloir, nous ne pouvions manquer de le blesser. On l’appelait, pour rire, le Français malgré lui, en faisant allusion à la vente sans gloire de l’Ile de Beauté. Mais lui ne riait pas. Il se battait. Il m’arrivait de prendre son parti. On nous croyait amis…

Rachid :
-        Il s’attachait à toi ?

Mourad :
- J’attendais tous les jours Nedjma à la sortie, et je savais qu’il attendait aussi. Nous marchions tous les trois, un moment. Et Marc ne disait rien. Mais Nedjma rougissait, et je savais pourquoi. Enfin, sur l’avenue, il nous quittait. Sans avoir à me retourner, je savais que ses yeux restaient fixés sur elle.

Rachid :
-        Et tu le laissait faire ?

Mourad :
- Je connaissais Nedjma.

L’écrivain :
- On connaissait Nedjma sans la connaître, depuis que lycéenne elle avait échappé à plus d’un clan, plus d’une caste qui eût voulu en faire sa jument, lui confier les couleurs de telle noblesse de sang… Les autres ne l’avaient jamais vu que passer dans la rue, ses livres à la main, à petits pas rapides et comme immunisée contre les sifflements des serpents de toute sorte dressés sur son passage. Elle n’avait apparemment pour toute parenté qu’une vieille bigote étrangère à la ville, un cousin fréquentant le même lycée qu’elle, et comme son époux ne se manifesta que le temps d’un divorce tacite et prolongé, le sentiment public était à son égard éternellement divisé, en séducteurs déçus, en soupirants de fraîche date, en spectateurs perplexes, en farouches détracteurs, en sectes contradictoires augmentant son mystère, son prestige, son culte.

Rachid :
-        Et tu ne disais rien ?

Mourad :
  - Plus d’une fois, j’ai failli lui tomber dessus,     sans avertissement. Tu te rends compte ! Un Européen ! Avec leur manière de s’introduire tambour battant dans l’intimité des femmes. La surveiller ? Rien de plus humiliant. Il avait le champ libre. Déjà, elle me pesait comme un double boulet, car je l’aimais, tout en étant pour elle un cousin et un frère, selon nos traditions. Je me disais : « Il l’aime, il l’aime tant qu’il ne soupçonne pas ma jalousie, ou alors il s’en moque ». Alors, je voyais rouge. Mais ce n’était pas de la haine. Et tout se compliquait d’une évidente complicité entre lui et moi. Lui en tant que Corse. Moi en tant que barbare. Le repousser ? Mais il n’attaquait pas. Simplement, il était là.

Chœur :
« On ne franchit pas la pénombre où se morfondent, chauffées à blanc, nos vierges en attente, comme des armes toujours chargées ».

Rachid:
-        Et tu le laissais faire ?

(Nedjma est assise, dans un couffin. Elle lit des lettres, chagrinée)

Mourad :
- Non, je ne luttais plus pour moi, pour la reprendre, mais uniquement pour elle, par attachement à son destin, car nous avions grandi ensemble, et la seule Nedjma que je voulais garder était celle de l'enfance. Mais je perdis tout à la fois. Je n’avais plus l’initiative. En tolérant une intrusion, j’avais sapé moi-même le rempart que je voulais être. Je ne saurai dire à présent combien dura cette période où elle m’échappa. Je fus conscient de ma défaite, bien avant l’heure de l’explication. Tout me fut révélé par les absences de Marc. La dernière s’était prolongée. Nedjma me tourmentait, et je l’avais surprise pleurant. Elle avait négligé de refermer sa porte, chose nouvelle, car maintes fois j’avais tenté d’entrer en vain. Pour la première fois, je fus frappé par les volets fermés depuis longtemps. J’eus l’impression d’être introduit au fond d’un mausolée. Elle avait dû pendant les longues nuits brûler des cierges pour conduire son propre interrogatoire. J’étais sans illusion quant à l’issue. Il ne me restait plus qu’à prolonger le débat, à reculer une échéance. « Tu l’aimes ? » Pas de réponse. Naturellement, c’en était une. Et je l’ai rudoyée. Ainsi qu’un policier flairant le crime là où gît la souffrance, j’ai découvert immédiatement tout un tas de lettres et de photos. Des lettres désespérantes. Il se plaignait d’être éconduit à cause de sa race, ou de sa religion. Après ça, des prières (il avait dû se passer quoi ? Je n’en sais rien), comme si elle avait cédé sur un point (lequel ?), ce qui l’encourageait à employer un ton, des mots plus graves (la confiance, disait-il) ; ensuite, il proposait un mariage civil. Je me souviens surtout de cette phrase : « Nous resterons toujours en Algérie, car je ne puis imaginer ailleurs un vrai foyer ». Mais tout ceci ne me suffisait pas. Et j’ai continué à la harceler : « Tu l’aimes ? Tu l’aimes ? Tu l’aimes. Avoue ».

Rachid :
-        Et alors ?

Mourad :
-        Elle n’a pas répondu. Mais quelques jours plus
tard, elle était mariée.
 
Rachid :
-        Avec un autre, évidemment.

Mourad :
-        Avec un autre, comme tu dis.

Rachid :
-        Et ensuite ?

Mourad :
-        Ensuite, elle disparut.

Rachid :
-        Encore avec un autre ?

Mourad :
-        Avec un autre, comme tu dis.

Rachid :
  - Cet autre, c’était moi. Ecoutes. Je connaissais son père. Tu l’as connu aussi. Souviens-toi : Si Mokhtar, ce vieil homme comme on n’en voit plus qui aurait pu, sans doute, être ton bisaïeul et qui passait son temps avec les étudiants. Sais-tu ce qu’il cherchait dans ta jeunesse ou dans la mienne ? Une ombre de sa fille. Car Nedjma l’ignorait. Elle ne savait pas que son père était là, parmi ses soupirants, sans pouvoir l’approcher, au point qu’il l’appela, un jour, dans son chagrin : Fleur de Poussière. Oui, son vieux père suffoquant de n’avoir pas le droit de l’appeler « ma fille ».

Chœur :
« Cette fleur solitaire, lointaine, irrespirable, rose noire échappée à toutes les tutelles, cette sombre orpheline qu’on s’arrachait toujours comme une arme secrète et dont nul n’était sûr, jamais, d’être le maître… »

Rachid :
La jalousie d’un père, et d’un père inconnu, imagine cela. Il avait eu Nedjma d’une ancienne liaison avec une Française, disparue sans laisser de trace. Et quand, vingt ans plus tard, il apprit que Nedjma, sa fille illégitime, adoptée entre-temps par je ne sais quelle mégère – pardon, c’était ta tante, oui la sœur de ton père – quand il sut que Nedjma, la candide Nedjma, Nedjma la conquérante, avait été victime d’un mariage forcé, il voulut l’enlever, ou plutôt il me proposa, car il savait que je l’aimais…

Mourad :
- Donc il te proposa ?…

Rachid :
- De l’enlever avec mon aide.

Mourad :
- Avec ton aide ?…

Rachid :
- Mais pas à mon profit. Bien que mes sentiments lui fussent apparus, que je me fusse trahi plus d’une fois en sa présence, il ne pouvait savoir si Nedjma partageait cet amour malheureux, ou si son cœur appartenait…

Mourad :
- A un autre.

Rachid :
Allons à Constantine.

Mourad :
Non, à Bône 

Rachid :
Chaque fois, les plans sont bouleversés.

L’écrivain ( en voix off) :
Elle visite d’autres victimes, qu’elle tire du lit avec les mêmes promesses, pour les abandonner avec la même aisance, la même comédie, les mêmes soins cruels… pour les laisser choir et venger son destin, le dur destin des femmes.        

(Intermède musical, chanté)

        
     Chant VII



Le Vautour :
Loin de Nedjma
Déchus
par notre faute
loin de Nedjma

je me dis
elle est morte
elle voyage
d’ailleurs
c’est faux
Nedjma se tient tranquille
elle est morte
  la mémorable
  ses sœurs ne veulent qu’elle rajeunisse
  Hélas elles sont nombreuses
  Et toutes
  Elles mourront.

  Nedjma si je t’ai bue
  Tu fermentais
  C’est un excuse
  Maintenant
  Je suis esclave
  Je ne sais
  Que ramper vers ta cuisine
  De caserne encerclée
 
Nedjma :
  Qui fausse le rayon ?
  Qui nous exile
  Du centre ?
  A la belle étoile
  Rapprochons nous
  Même si le vent
  Disperse

  C’est par nous
  Que se communique le feu
  Notre chaleur est détournée
  Nous peuplons
  Les temples
  Nous restons
  Désert
  Nous sommes brûlés
  Et
  Dans nos flammes
  Nous avons
  Froid

Le Vautour :
  Nedjma
  Reviens
  De ta mauvaise fin
  Il n’y a plus
  De sépulture
  Accepte
  La chaleur dans la mort

  C’est cela
  La métempsycose
  Je te la propose
  Moi
  Ton compagnon de lit
  Tu renaîtras
  A ta place
  Sous tes propres traits
  Nous n’avons
  Rien à faire
  Avec les chats


  Les chats voyagent
  pour le plaisir
  et sans naufrage
  ils n’entretiennent aucun feu
  c’est pour ça qu’ils sont
  tranquilles
  as-tu remarqué
  que l’homme seul
  Et le scorpion se suicident ?

  et tout les animaux
  sont des touristes
  par la terre
  nous seul vivons
  s’ils vivaient
  ils trimeraient
  ils se suicideraient

  quelquefois
  ils auraient le courage
  de monter en avion
  pour l’amour de la vie
  car ils s’emmerde 
  éternellement
  et la métempsycose
  est humaine
  elle est dans le cercle
  au centre grandit Nedjma
  mon amour
 
Chœur :
  « Loin de Nedjma
  déchue par notre faute
  loin de Nedjma »
 
Le Vaurour :
  Perce
  Subtil compas
  D’inséparables poitrine
  Le ciel prends son vol
  Voleur au sein de la morte fugitivement moribond
  je m’envole
  Je suis un grand oiseau
  L’amour est picoré
  Et Nedjma sacrifiée
  Ouvre son cœur
  En parachute

  Le temps se trouble
  Et j’erre
  Autour du centre
  Par Nedjma renié
  En tournant le tournant décisif
  C’est le compas échu
  Sur un point plus sensible
  A ce point elle demeure
  Avec dieu confondue

  Je les maudis tous les deux
  Ils vivent de mes soupirs
  Et finissent avant moi
  Victimes de l’art

  Heureusement
  Il y’ a la soupe
  Populaire
  Il y a les dépositaire
  Du ciel
  Les prolétaires


  Ils ont la force
  Du nombre et du rayon
  La rectitude
  Pour eux j’ai bu Nedjma
  Avec son dieu amer

  C’est que
  Je suis un poète rond
  Je vous l’accorde
  Nedjma est divine
  Elle a
  De la chance
  Que je sois rond

  Elle tue mes poux
  Et je fais
  Semblant d’être attendri
  Au fond je hais
  Cette nécessité bouchère
  Mais elle aiguise
  De si tendres couteaux

  Sans le savoir
  Elle se trouve
  Intelligente
  Belle
  Et le proclame
  Voilà son courage

  Moi je tire et casse
  Innocemment
  Son âme embobinée
  Et je promène son âme
  Au soleil
  Ainsi qu’un chien exigeant

  En vain je mordille
  Son cheveu puissant

  Elle seule a l’habitude
  De vivre
  Et elle dort
  Dans la simplicité
  Faisant peu de rêve avouables
  Rêvant

  Et je m’abaisse
  Non pas sous ses pas
  Pour épier ses appas
  Mes pour sentir
  Errer le compas
  Pour attraper
  Son pied marin
  Remuant
  Mon âme en champs
  Rarement inondés en pareil
  Soleil
  Avare et féminin
  Sachant les ponts fragiles
  Et les gouffres durs
  Faisant oublier
  Son enterrement
  Par sa mort
  Elle n’a pas eu peur
  De périr
  D’avoir vécu
  Légèrement
  Si légèrement
  Qu’elle est morte
  Autant de fois qu’elle a aimé
  Tant est si peu

Choeur :
  « Nedjma, depuis que nous rêvons
  Bien des astres nous ont suivis »
 
Le Vautour :
  Aussi
  Suis-je
  Violent avec les fleurs
  Et doux avec les vaches
  J’aboie sans perfidie
  Contre des voleurs amis
  Et je tracasse
  La misère
  En faisant grève d’endurance
  Je trace
  Des circonférences
  Martiales
  Sur la route
  Je suce
  Les seins évanouis
  Des nymphes pour ma santé

  Mais surtout
  Surtout
  Je fais dérailler les fauteuils
  Je médite
  Certains déménagements
  Au quai d’Orsay
  Je me fais casser les dents
  Je me signe à l’appel
  Des sirènes édentées du capital
  Et je contemple
  Tristement
  Les Arabes nageant dans ce monde
  Avec des ailes carbonisées

  J’appuie
  Sur le torse
  Mur
  Des esclaves
  Pour les blesser
  Pour les aimer
  Avec plus d’égards

  J’ai laissé des traces
  Vigoureuses
  A force de tourner
  En profondeur
  Je suis
  Une vis
  Vagabonde
  Abandonnée
  Rouillée
  Tenace et je m’échauffe vite

  Un jour
  Un jour aigu
  Et bouffi de misère
  Je marchais
  Parmi les commerçants
  J’avais
  Peur
  De la boucherie
  Je pris des ménagères
  Par leur couffin

  Assez mangé
  De tomate rabougries
  Ménagères
  L’une était pâle
  Et se grattait le cul
  De découragement
  Une autre me souffla
  Sue la conscience
  Une malheureuse
  Voulut
  M’emporter dans son
  Couffin

  Mais plus loin
  Un aveugle
  Se vengeait
  En musique

  J’allai au cinéma
  Viviane
  Romance
  Se faisait
  Baiser la main
  Personne
  Ne savait
  Qu’elle perdait
  Sa culotte
  Impossible de
  Cracher
  Dans un fauteuil

  Ainsi
  Perdant à flots
  Mon sang
  J’apprends à nager
 
  D’autre gamins
  Plus héroïque
  Apprennent
  La mécanique

  Et je maudis
  L’armada paresseuse
  Et pressée
  Les hommes résignés
  L’obstination
  Et la naïveté des banquiers
  Je maudis ma futile
  Passion de souffrir
  Rêves sans aéroport
  Ouvriers sans armes
  Poètes muets
  Peintres abstraits
  Ministres désabusés
  Duellistes blessés au genou
  Putain joviales
  Et souteneurs respectueux de la loi
  Je vous maudis
  Et la faim anachronique
  Et la froid malvenu
  Et le cadavre de Nedjma
  Et la morgue du Nouveau Monde

  Pour nous
  Amants terre à terre
  Il faut crier
  Hurler
  Plus fort que les loups
  Ceux qui veulent0
  Disparaître
  Peuvent baisser le ton

  Pour nous il nous reste
  A gueuler
  Avec patience
  C’est pour cela
  Que je m’échauffe
  Loin de Nedjma
  Morte sans courage
 
Chœur :
  « Sombre amour, sans prémices »

Le Vautour :
  Je ne peux aimer une muette
  J’aime
  A chahuter le silence
  Comme un jeune homme
  Que je suis
  Adieu donc
  Volontaire de la mort
  Si l’art te refroidît
  C’est que tu es éternelle
  C’est bien ce que je craignais

  Tu sais bien
  Que je hais
  Le froid
  Les fonctionnaires
  Les prêtres
  Ils m’ont torturé
  Tu sais bien

  Quand j’étais amoureux

  Aujourd’hui
  Je suis armé de secrète poésie
  J’ai de l’avenir
  Comme tout laboureur
  Assommé par la grêle
  J’ai la douceur
  Effrayante des pauvres
  Au fond du crâne
  Et la cœur fume encore
  L’hiver est pour demain
  Adieu Nedjma

  Et les caprice du baromètre
  Tes aiguilles sauteront ma chère
  Il n’est pas donné
  Aux grenouilles de tourner

  Le cercle
  Par nous grandit
  Se meurt
  Il vous passe
  Sur le corps
  Vous êtes écrasés
  Bien que le cercle
  Soit léger
  Honneur au grand cercle
  De justice
  Et de foi.

(Final musical, chanté)

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Ces années là..
Ou Les vagabonds de la guerre

de Brahim Hadj Slimane

(Il s’agit de la période de la guerre civile des années 90, en Algérie. Les personnages  sont des journalistes, vagabonds  de la guerre, Ils témoignent en portant des fragments d’un même récit sur sept années –1992-1999. A cette époque-là, la plupart des journalistes durent quitter leur domicile pour mener une vie errante. Une partie d’entre eux fut hébergée par l’état, dans des chambres d’hôtel de complexes balnéaires, dans une zone sécurisée sur la côte d’Alger)
(Le jeu des acteurs est sobre. La lumière est crue, normale. Il n’y a aucun décor, sauf peut-être des praticable.  Les noms des personnages sont ici provisoires. Des dessins et peintures d’artistes algériens ayant trait à cette époque sont projetés. Il peut y avoir une performance plastique sur scène, réalisée par une partie ou tous les comédiens, durant le spectacle. A Montpellier, se sont ceux de Denis Martinez et Abdelaziz Zodmi. de Sur scène, un ou deux musiciens sont présents, produisant des airs populaires. A défaut, des extraits de Amazigh Kateb et du luthiste Alla qui ont été diffusés. Une comédienne – Camille – a joué de la derbouka.  A la fin, les comédiens ont chanté en chœur un refrain de chanson de l’Orchestre National de Barbes)
(A Montpellier, deux représentations de L’Archipel des chaos  ont été données au Théâtre Jean Vilar. La partie Algérie a été interprétée par Camille, Nadia, Nathalie, Christophe, Hugo, Lucas et moi-même. Cette partie a duré 35 minutes).     
___________________


La mémoire bariolée (seul sur scène) :
- Je rêve d’un pays où luit la liberté ravie…. Je suis d’un autre pays que le votre, d’une autre solitude. Je m’invente aujourd’hui des chemins de traverse…
Je crois que s’il fallait donner une image de l’Algérie actuelle, c’est ces jeunes qu’on voit debout, souvent le dos au mur et qui attendent. Ils attendent tout de nous, ils sont un peu perdus dans l’histoire. Ceux  qui sont nés après l’indépendance ont du mal à comprendre pourquoi et comment l’Algérie d’aujourd’hui en est là.
Evidemment cette jeunesse me touche parce que je me retrouve en elle. Moi aussi, j’ai connu cette attente, cette angoisse, au temps où nous nous demandions s’il y avait réellement une Algérie, si un jour elle existerait. Pour eux c’est peut-être pire parcequ’elle existe mais que dans leur vie ça se traduit par une impuissance très dure face à l’avenir.

Ouverture musicale (extrait instrumental de Amazigh Kateb)  

 

Tableau 1 :Talgua rouha (1)

 

Vagabond de la guerre 1 :

- Pays de sauvages. Alger manque de musique et de sourires. Les rues sont peuplées de visages méchants, cheveux crispés et regards teigneux. Dès que tu ouvre la bouche, ton accent te trahit. Ils te dévisagent,
Un jeune désoeuvré :
- Tu connais pas Alger ? Tu viens de débarquer.
- Un jeune homme noir passe, rétrécissant à chaque passage devant un attroupement» de jeunes. Il retient mon regard, déjà nostalgique, c’est le frère du village. « Yal kahlouch » qu’ils l’insultent dans un fou rire idiot.
Une apparition survient sur mon chemin, un homme en longue robe bleu marine, les yeux colorisés au même khol que les miens, la barbe aussi longue et bleu marine que sa robe. Son bras frôle le mien lorsqu’il traverse à la hâte la chaussée. Il s’arrête, crache parterre ; puis lâche à mon intentio :
(voix off): 
- créature de l’enfer.
A&&- Un autre jeune-mal-dans-sa-peau le suit, te colle, te suit, te colle tout en chuchotant une supplication, la célèbre formule des dragueurs algérois :
Un jeune qui passe :
- Mademoiselle, je peux te parler deux minutes ?
- Et si tu ne réponds pas, il manque de te gifler en te sommant d’aller
te regarder plus près dans le miroir. « Maz’ouka va ». (2)
Aujourd’hui, je dois donc vivre ici ? Alors que je viens juste de faire mes humanités sous le ciel de Yaoundé ? Pas question de rester ici, Ça fait à peine quarante-huit heures que j’ai débarqué dans cet affreux Alger humide et suintant le stress de novembre 1991.
Dans trois semaines, des élections législatives. Cela fait sept années que pas moyen bouger d’ici. L’Algérie colle et détruit. 
(Voix off) :
- Décembre 1998.
Un des vagabonds :
-T’as connu que l’Algérie de la guerre toi, quel dommage ! 
- Parce qu’il y en a eu une autre. J’ai bien du mal à l’imaginer. C’est un peu comme si je l’avais ramenée avec moi, cette vacherie de guerre, et c’est avec elle que j’ai découvert mon pays. C’est elle qui m’a accompagnée.
Un autre vagabond:
- A la télé, un gras ministre annonce le FIS.

(Projection vidéo d’un extrait de meeting du FIS, hallucinant))

Un des vagabonds :
- Le président se fait zigouiller en direct à la télé avec son regard de profil qui vient de comprendre.

(Projection vidéo de l’assassinat du président Boudiaf))
- Et mon premier anniversaire au pays, le 26 août 1992, l’attentat de l’aéroport Houari Boumediene !
Voilà, voilà ce qu’elle voulait Ghania, ma plus belle rencontre de 1998 veut me tourmenter, elle veut que je rencontre mes sept années en Algérie. Et tout ce que j’ai enterré de ma courte vie de reporter de presse remonte, réveillé. C’est comme si j’étais un charnier ambulant. Inutile.

(extrait musical furtif)

Tableau 2 : Haggarine (3)

Un des vagabonds :
- 1993 et 1994,l’année des laisser passer 
- Je suis petite correctrice de presse entre deux cours à la fac, C’est l’époque où les journalistes font partie des rares hurluberlus à s’aventurer dehors après 23 heures. Ils ont droit à des laisser passer  comme les flics et les pompiers. On doit les renouveler tous les quinze jours au commissariat pour pouvoir circuler pendant le couvre-feu, après les bouclages. C’est déjà l’intimité des commissariats où on nous accueille à coup de…

Un des vagabonds :
- Ils sont des nôtres.
- Les flics sont nerveux la nuit. Ils n’aiment pas que les passagers arrêtés par leurs soins rigolent. Le rire, dans un barrage de police, est interdit par la loi antiterroriste. Ainsi que la cigarette d’ailleurs.
1993-1994, c’est les copains dans les rédactions avec des cabas. Ils viennent le matin sans savoir où ils dormiront le soir. Noureddine Khellassi en fait partie. Il est anormalement pale, son épouse et ses enfants habitent un véritable coupe-gorge. Mais il est toujours soigneusement asticoté. Abed Charef aussi vient d’échapper à un attentat dans son quartier. On en rigole d’incrédulité, tant la chance n’a pas l’air d’apprécier sa compagnie. Lui aussi est un vagabond de la guerre.
La rencontre avec un des visages de la dictature, je la fait la nuit, de l’autre côté du couvre-feu. Lorsque la voiture est brutalement arrêtée en plein El Biar par des policiers en civil et en furie. Ils ‘en prennent sous nos yeux imbéciles à un ivrogne qui a oublié que, la nuit, Alger est interdite. Il est jeté hors de sa voiture. Il reçoit des coups de pieds, une tonne de coups de pieds puis l’un des policiers, auto-énervé, dégaine son PA et le lui met sur la temps.
(La scène est illustrée par deux comédiens, de manière juste intentionnelle et légère)
Il va le tuer devant nous ? Il va se gêner !
Voix off :
- Yel haggarine !
- Il cherche du regard d’où sortie la vérité. Personne. L’ivrogne l’a
échappé belle et nous on a droit à trois heures de  réclusion dans un commissariat pour n’avoir pas renouvelé à temps nos gilets pare-balles, les laisser passer.

_________________
 Vagabond 4 :  (4)
- Dans la rue des jardins
Baghdad arpente les ruines, puis
Va se confier au marabout d’Oran,
Ses tourments prennent
Alors le paisible cours…
… d’un sourire qui s’ouvre
Sur la lumière d’un jour
D’été Algérien.
La rue des jardins est un chemin chargé
D’amours tatoués
Une pente où les cœurs sont
Tracés au couteau
Un parcours éclaté où
La mémoire gémit
Sous les pas
Elle porte en elle la grenade
La rue des jardins est signée :
(En chœur)
EXPLOSION !

Rue des jardins
Murs fanés et
Pourtant chantant
Exhibent leurs crevasses
Fièrement.

Vagabond 6 :
- Le visage de Tahar Djaout
Son jean mouillé
La barque de ce jour là
Les iles Abibas
Le phare
Vagabond 4 :
- L’oppression
La survie
La clarté moqueuse
De ce ciel
Le legs
Cette terre
(En duo)
- Notre drôle et pathétique voyage

Tableau 3 : Crapauds


Vagabond de la guerre 3 :
Nazim, photographe, a décidé de quitter l’Algérie en 1994. Depuis, il est devenu fou. Avant, il prenait le train pour rentrer chez lui tous les jours. Une heure de train, une heure de suspense. Les bombes des terroristes qui font la chasse à l’appelé, au flic, au militaire, au journaliste. Il était déjà un peu agité ici
Un des vagabonds :
-       Ils sont partout, il faut que tu partes toi aussi, ils sont partout, les
terros, la SM, les bombes, les flingues, faut que tu te casses… 
- C’était pas du jeu, Nazim. Seulement les signes avant-coureurs.
Un autre photographe disjoncté, Kader, a tué  sa femme d’une balle dans la tête puis s’est tué avec son arme.
Faut pas trop traîner à la maison de la presse, il y pleut les mauvaises nouvelles. Et on te brise un fou rire bien parti. Comme ça, en toute indécence, on t’annonce une telle nouvelle. Parce que les journalistes aussi ont été armés et que les photographes, si j’ai bien compris, résistent moins que nous autres journalistes à ce qu’ils vivent.  Kader avait déambulé des mois durant sous les murs de la maison de la presse, il disait
Un des vagabonds :
-       Ils m’ont arnaqué, ils m’ont pillé, ils ont pris mes photos et m’ont jeté 
-       Ils, ce sont les crapauds de la presse privée. Kader, photographe
parmi les meilleurs, est resté au chômage plusieurs mois, affamé. 
- Les autres de sa génération ont bien du mal à s’insérer dans le
nouveau moule  de la profession de photographe sécrétée par la presse du terrorisme. Ils sont alcoolos, ils errent dans les rues et disparaissent des mois et des mois.
Quand ils réapparaissent aux alentours des journaux, c’est pour brader de véritables joyaux, leur regard sur ce pays, resté suspendu à l’avant-terrorisme. Tendres, superbes d’anachronisme, ils dévisagent la nouvelle génération, trépignante, parcourant tels des guerriers les allées de sang et de chair.
Un des vagabonds :
-       Des dinosaures, maladroits, à l’étroit en eux-mêmes, déchus.
-       Lorsqu’ils s’accrochent, qu’ils ne sombre pas dans l’alcool et le
remords, les images qu’ils prennent d’aujourd’hui n’ont pas de place dans la presse quotidienne.
Un des vagabonds :
- Ils deviennent des tueurs comme Kader
Un second :
- Des fous comme Nazim
Un troisième :
- Des vagabonds comme Mosteph.
- Ils sont les rencontres qui me chavirent, ils sont l’odeur de l’oublié. La
survivance d’une certaine idée du métier.
Regarder les photographes aujourd’hui, même les jeunes, surtout les jeunes, c’est regarder droit dans le visage de la guerre. Ils tournent et tournent à la maison de la presse. Ils attendent et guettent. Comme des insectes. Comme des réveils mécaniques remontés pour sonner « l’événement ».C’est leur excitation qui est le signal d’un « événement » à la maison de la presse. Les murs de leurs chambres sont souvent tapissés de leurs plus beaux trophées, de préférence bien sanguinolents. C’est là qu’ils s’endorment la nuit, épuisés de traquer le cadavre qui vendra la Une, pour un salaire scandaleux. Après avoir surexposé leur yeux, leur âme, leur cœur à la hideur de la guerre. 

(Extrait musical furtif)

_______________


Vagabond 3  (qui joue aussi de la derbouka) : (5)
- Il y a la persévérance de Baghdad qui rêve
Dans le grand désert
Rêve d’un soleil
Qui se lèverait
Desserrerait les mains
De l’écharde
Qui nous étouffe

Dans l’autobus encore estival
Elles étaient toutes
Porteuses de vie

La mémoire bariolée :
- L’assassin de Khemisti aimait le mambo
Le Tcha-tcha-tcha

- Cela dit
Dans la chambre de l’hôpital–prison
Prison Hôpital Mort
Elle a poussé un cri dément
Elle a hurlé
Longtemps hurlé
La mémoire bariolée :
- L’Algérie aussi hurle
Puis se tait

- Dans l’autobus vacillant

Elles étaient toutes
Etrangement fastes
Fleurs marines plantées dans
Cet horizon trouble
Pulvérisé

(En duo avec Vagabond 6)
(La nuit était douce, sous le feuillage de la prison. Des
mains cousaient tendrement des fils d’or, sur le satin du
kaftan. Elles y posèrent vingt-neuf coutures).

     
Tableau 4 : Zaoualia (6)


Vagabond 3 ;
- 1995-97. Deux attentats ont lieu la même nuit d’un jeudi estival de
1995.
Vagabond de la guerre 4 :
-       Deux voitures piégées font goûter à la population de Club des Pins
l’animation quotidienne des Algériens d’ailleurs. Deux « couvertures »
pour un seul vendredi. Après Club des Pins, la Glacière donc, où les
brigades antiterroristes nous tombent dessus, nous encerclent en
beuglant et braquent leurs PA sur la petite tête de Louiza. Ils prennent enfin le temps, avant d’appuyer sur la gâchette, de lire nos ordres de mission.
(La scène est illustrée)
Le policier :
-       Ah…vous venez de Club des Pins, alors racontez, y a eu des huiles
qui en sont mortes ou c’est toujours les « zaoualias » qui casquent. Vous pouvez l’écrire dans votre journal
mademoiselle la journaliste, si vous en avez le courage.
-       Du courage j’en ai eu… 
Ce n’est que bien plus tard, deux ans plus tard, que j’ai véritablement compris ce que voulait dire ce superflic de banlieue. C’est ce qu’elles disaient toutes, les mères que j’ai vues cette nuit de Ramadan 1997, sortant leur tête échevelée des balcons de Belcourt à crier comme des blessées…
Une mère :
Où il est mon Mourad ? où il est mon Tahar ?
-       Leur Mourad, Tahar, sont sortis fumer la cigarette du ftour, avec les
copains.. Les inconscients. 

Les vagabonds (en chœur)
- Et BOUMBA !
- Un tonnerre. C’est Belcourt qui explose avec ses Mourad et Tahar en train de fumer. Tu te mets à courir, dans la même direction que tout le monde dehors, pas pour couvrir non, tu n’y penses même pas, pour aider peut-être. Aider ? Quelle idée, tu crois que c’est facile. Le cordon de sécurité n’est pas encore là, c’est pas lui qui t’empêche d’aider. C’est que tout ton corps est de verre. Si tu bouges, tu te brises tellement il y en a des petits corps tout chauds fumant, là sous tes yeux.
Les pompiers, les yeux remplis d’eau, les ramassent doucement comme s’ils avaient peur de leur en rajouter, à ces mini-cadavres.
Un vagabond :
- Des bombes comme ça, des égorgés, ce ramadan-là, il y en a eu…
- Et dans ce festival de l’insoutenable, l’Algérie a observé une journée
de deuil national et de grève générale, décrétée par Liamine Zeroual à la seule mémoire de Abdelhak Benhamouda, secrétaire général de l’UGTA, assassiné sur l’esplanade de la centrale. Pas un mot sur Mourad, Tahar, les cadavres miniatures, les pompiers qui les ramassent doucement en pleurant, tant ils en ont ramassé ce ramadan 1997. Rien, pas une parole, l’assassinat de Benhamouda a tout pris pour lui.
Un assassinat est un assassinat, une vie est une vie.

Les vagabonds (en chœur)
- Oubliées les humanités, la guerre a réussi, tu as perdu.

________________

 

 

Vagabond 7 : (7)

- Rachgoun Tergua Sarcelles
Des cabanons s’avancent vers la mer
Audacieux village où cours la fureur
Ruelles sablonneuses
Présence du désert

Là où l’oued prend la mer
L’enlevée s’ébat
Sur l’eau douce salée

Comme des pions joués
La plage avance
Ses cabanons ensablés Mais

Dans une grotte rêche du désert
L’émir contemple l’enlevée
En vie encore
Immolée du désert
Enclavée du désert
Butin de guerre
Chair du Djihad
La chair
Il chavire
L’émir
La chair Le butin
Il sombre
Croule
Attention Inceste

L’émir regarde
L’enlevée un instant

(En duo)
Viol Sang !
Mais…
La voilà qui se lave

A Sarcelles ressuscitée

Sous les arcades du débarcadère
Sur la falaise insolente se dresse
Vierge le regard
De toute peur
En la berbère retrouvée
Eloignée là loin de ses crêtes Buvant
Le souffle des voyages
Prêts à venir

 

Tableau 5 : Kitukistes (8)



Un vagabond (voix radiophonique)
-       Plus de deux cent personnes ont péri sous l’assaut de groupes
armés, hier dans une petite localité de la Mitidja, à vingt kilomètres de la capitale Alger .
Vagabond de la guerre 6 :
- C’est le réveil radio d’un dernier matin de vacances 1997, loin là-bas,
au bord de la mer, presque à la frontière avec le Maroc.
Un vagabond :
-       Quoi, deux cents ? Ils sont fous ces excités de Médi-1. Salauds, deux
cents vous-mêmes, n’importe quoi. Et puis d’abord c’est pas faisable.
-       La Une de la presse nationale confirme la faisabilité, rétablit la vérité
des chiffres. Supérieur !s à ceux de la radio-agression.
Après c’est à coup de 400 qu’on te frappe au réveil pour te rappeler que tu t’es endormi sur le sol de l’Algérie.
Les vagabonds (en chœur) :
- Alger est un volcan de la terreur !
-       Ça débarque en camions entiers, en uniformes de paras, ça chante
tout en décapitant, tout près des casernes et ça repart, après avoir bu du café, en sifflant.. Alors ça attire le folklore international, des arrivages de wagons bourrés de journalistes, des vrais, des pros de l’investigation, pas « les journalistes de la Mitidja, fichés, fliqués, listés ». Ils sont venus faire la vérité sur les massacres en Algérie. Les futés.
Deux vagabonds (qui s’interpellent) :
- France
- Italie
- Grande-Bretagne
- Japon
- Pologne
- US
- Chine. 
-       C’est ainsi que les matins de l’hôtel Aurassi ont été animés pendant plus d’un mois non-stop d’un étrange cirque. Les kitukistes s’en vont
en reportage.
Un attaché de presse de l’intérieur vérifie la bonne répartition des reporters selon des listes savamment confectionnées la veille :
Un vagabond :
-       Madame Paula, vous êtes dans la Land numéro 4, monsieur Jones,
sans se demander si dans leur pays cela est permis,s’il vous plait, vous êtes dans la six, non vous ne pouvez pas vous
asseoir dans la une, j’ai des instructions. 
Et le convoi démarre. 
Un vagabond :
Et pour qu’éclate la vérité à la face du monde, les reporters franchissent les salles de réanimation de l’hôpital de Rélizane et posent des questions a des enfants.à peine sortis du coma.
- Sans se demander si cela est permis dans leur pays.
Un vagabond :
- Entre-temps, les partis politiques ont perdu les élections grâce à la
fraude.

Avec tout mon irrespect, cela est proprement scandaleux. Mais cela permet à beaucoup d’Algériens de crier à Zeroual
Les vagabonds (en chœur et avec un mouvement de manif)
-       Y en a marre, l’Algérie mechi battoir ! Y’en a marre, l’Algérie mechi battoir ! Y’en a marre, l’Algérie mechi battoir !  .
On le lui dit, on a plus de voix à le crier bien en face des caméras  pour être sûr que le message est capté. Et puis on rentre, fatigués, nous endormir.

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Vagabond 3 : (9)
- Le Pêcheur Parachutiste a exhibé ses photos la nuit
passée
Oued EChouli Les accrochages Les embuscades
Il a compté
Cinquante-huit opérations de contre guérilla
Le Pêcheur Parachutiste cache des secrets
Des secrets sous le feuillage
Des photos maquisardes
Des secrets enterrés
Lorsque…

(Vagabonds en chœur)
-FEU !
Vagabond 6 :
Déluge de feu !

- Le Pêcheur Parachutiste veut fuir à jamais ses secrets,
mais n’arrive pas
 


Tableau 7 : Accalmies


Sept est un chiffre magique, dit mon ami Luc.
Un vagabond
- C’est le bon, je t’assure : septième année, septième ramadan, septième président, c’est fini les sept ans de vaches maigres

- Ca fait sept ans que j’ai plus le temps de réfléchir. 1998 s’en va. Tant

mieux, il était temps. Bilan : il ne faut pas rire trop fort dans ce pays. Ca déplait au flics dans les barrages, ça attire les très mauvaises nouvelles et ça déclenche la colère des bombes et des hommes dans la rue.

Un vagabond :

- Pleurer ne déclenche absolument rien mais sert à continuer à s’aimer malgré tout.

Un autre vagabond :

- 1998 a été marquée par de nombreuses accalmies.

Juste après les boucheries de l’Ouarsenis, juste avant l’arrivée de l’ONU 1999 en panel, un peu après l’assassinat de Maâtoub Lounes,  suivi des événements de Kabylie, entre le décha  inement des mères de disparus et la démission de Zeroual. Les accalmies, ça fait du bien parce que je m’y installe. Je m’y étale sans vergogne. Mais au moment où je crois que c’est ça le normal, une bourrasque se déchaîne et réveille  tous les cauchemars.

Cette année, les accalmies ont réveillé l’expression des droits de l’homme, des charniers et des victimes du FMI. C’est peut-être cela le signe. Le nettoyage des charniers, partout ailleurs veut dire que c’est la fin de la guerre.  L’Algérie c’est pas comme ailleurs ? Alors prions très fort pour que soit l’année d’une interminable accalmie.

Les vagabonds (en chœur)

- Aaaamine.

 


(Extrait du luthiste algérien ‘Alla)

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Vagabond 1 :
- J’écris pour célébrer ta mort
Homme sans arme couché sous le matin
La mer n’a pas reculé d’effroi
La route ne s’est pas repliée comme un tapis
Pour ne plus conduire vers la ville sourde
La terre a bu simplement un peu plus de sang
La radio dit un peu plus de mensonges

L’orage a dessiné des signes au seuil
De ta maison offerte
Les mots ont cherché en vain ta voix
En vain ta main qui les assemblait
Comme un troupeau vers la mémoire
Ils ont ruisselé autour de ta tête
Pris le dernier pli vivant de ton corps

Vagabond 6 :
Pourtant se hâtaient les monstres
Les uns avaient de vieux masques familiers
Et la mâchoire éteinte qui ne mordait que par
Sournoise habitude
Mais tenait le temps prisonnier
Sans le laisser monter aux étoiles

Les autres avaient même face
Jeunes ceux-là qui récitaient leurs versets
Hagards la main déjà allumée
Ils avaient traduit le livre dans leur langue
Et en martelaient les mots nouveaux
Là où il chantait la tendresse
Eux lisaient la terreur
Là où il gémissait d’espoir
Eux déchiffraient le meurtre
Construisaient des prisons
Avec ses Sourates
Et chacun de son souffle  lançait une fumée
Qui courrait noircir le soleil

Vagabond 1 :
- Tu t’es allongé sur les mots pour mourir
Sous tes mots pour te couvrir
Tu devenais exsangue transparent comme une parole
Qui n’aurait plus le temps de se dire
Le vent a tourné sur tes yeux
Les arbres ont désespérément

Allongé leur feuillage sur la lumière

Un enfant a hurlé parcequ’il venait de naître


(En duo) :
- Alger songe un cadavre entre les bras
Assise où écume la mer
La vieille des îles n’a plus
De prunelles ni de seins
Elle t’a enveloppé de son manteau
Elle a pris ta tête sur ses genoux
Elle cueille les mots sur ta bouche
Pour les mouiller de sa salive
Elle repousse du pied les ordures
Elle compte les croix à ton chevet
Elle laisse ses cheveux sécher sur ses épaules
Et répand la cendre sur le jour

Vagabond 6 :
- Elle attend que Dieu lui réponde

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La mémoire bariolée :
- Le cercle par nous grandit
Se meurt
Il va passe sur le corps
Vous êtes écrasés
Bien que le cercle soit léger
Honneur au grand cercle de justice et de foi

Les vagabonds en chœur :
Chant final (extrait de l’ONB)


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(1) J’m’en-foutiste 
(2) mocheté
(3) Qui pratiquent des exactions, une violence gratuite.
(4, 5, 7 et 9) Extrait du recueil 29 Visions dans l’exil de Brahim Hadj Slimane
(6) Les démunis
(8) De l’expression « Qui tue qui ? »  qui désigne un courant d’opinion qui a qui mis en doute la thèse officielle sur les massacres  en Algérie.  
(10) Extrait d’un poème de Djamel-Eddine Bencheikh sur Tahar Djaout, journaliste-écrivain algérien, assassiné en mai 1993.