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samedi, août 27, 2016

543_ MICHEL BUTOR : 14 Septembre 1926 - 24 Août 2016


 
«  Assis, vous étendez vos jambes de part et d'autre de celles de cet intellectuel qui a pris un air soulagé et qui arrête enfin le mouvement de ses doigts, vous déboutonnez votre épais manteau poilu à doublure de soie changeante, vous en écartez les pans, découvrant vos deux genoux dans leurs fourreaux de drap bleu marine, dont le pli, repassé d'hier pourtant, est déjà cassé, vous décroisez et déroulez avec votre main droite votre écharpe de laine grumeleuse, au tissage lâche, dont les nodosités jaune paille et nacre vous font penser à des œufs brouillés, vous la pliez négligemment en trois et vous la fourrez dans cette ample poche où se trouvent déjà un paquet de gauloises bleues, une boîte d'allumettes et naturellement des brins de tabac mêlés de poussière accumulés dans la couture.
Puis, saisissant avec violence la poignée chromée dont le noyau de fer plus sombre apparaît déjà dans une mince déchirure de son placage, vous vous efforcez de fermer la porte coulissante, qui, après quelques soubresauts, refuse d'avancer plus loin, au moment même où apparaît dans le carreau à votre droite un petit homme au teint très rose, couvert d'un imperméable noir et coiffé d'un chapeau melon, qui se glisse dans l'embrasure comme vous tout à l'heure, sans chercher le moins du monde à l'élargir, comme s'il n'était que trop certain que cette serrure, que cette glissière ne fonctionneraient pas convenablement, s'excusant silencieusement, avec un mouvement de lèvres et de paupières à peine perceptible, de vous déranger tandis que vous repliez vos jambes, un Anglais vraisemblablement, le propriétaire sûrement de ce parapluie noir et soyeux qui raie la moleskine verte, qu'il prend en effet, qu'il dépose, non point sur le filet mais au-dessous, sur la mince étagère faite de tringles, ainsi que son couvre-chef, le seul dans ce compartiment pour l'instant, un peu plus âgé que vous sans doute, son crâne bien plus dégarni que le vôtre.
A droite, au travers de la vitre fraîche à laquelle s'appuie votre tempe, et au travers aussi de la fenêtre du corridor à demi ouverte devant laquelle vient de passer un peu haletante une femme à capuchon de nylon, vous retrouvez, se détachant à peine sur le ciel grisâtre l'horloge du quai où l'étroite aiguille des secondes poursuit sa ronde saccadée, marquant exactement huit heures huit, c'est-à-dire deux pleines minutes de répit encore avant le départ, et sans cesser de tenir serré dans votre main gauche le volume que vous avez acheté presque sans vous arrêter dans la salle des Pas Perdus, vous fiant à sa collection, sans lire son titre ni le nom de l'auteur, vous découvrez à votre poignet jusqu'alors caché sous la triple manche blanche, bleue et grise, de votre chemise, de votre veston, de votre manteau, votre montre rectangulaire fixée par une courroie de cuir pourpre, avec ses chiffres enduits d'une matière verdâtre qui brille dans la nuit, qui marque huit heures douze et dont vous corrigez l'avance.
Dehors, une voiture à accumulateurs se fraye un chemin sinueux parmi la grise foule affairée, encombrée, qui s'émeut, qui s'embrouille dans ses conciliabules et ses adieux, tendant l'oreille aux bribes de paroles déformées que déversent les haut-parleurs, puis l'autre train s'ébranle dans le bruit, ses wagons verts passant les uns après les autres jusqu'au dernier qui, se retirant comme la frange d'un rideau de théâtre, ouvre à vos yeux, comme une scène immensément allongée, un autre quai populeux avec une autre horloge et un autre train immobile qui, lui, ne partira vraisemblablement qu'une fois que le vôtre aura quitté la gare.
Vos paupières, vous avez du mal à les tenir ouvertes, votre tête à la redresser; vous voudriez vous enfoncer dans l'encoignure, y creuser avec votre épaule un trou confortable, mais votre dos se tord en vain, puis il est pris par la secousse et le remuement.
L'espace extérieur s'agrandit brusquement; c'est une locomotive minuscule qui s'approche et qui disparaît sur un sol zébré d'aiguillages; votre regard n'a pu la suivre qu'un instant comme le dos lépreux de ces grands immeubles que vous connaissez si bien, ces poutrelles de fer qui se croisent, ce grand pont sur lequel s'engage un camion de laitier, ces signaux, ces caténaires, leurs poteaux et leurs bifurcations, cette rue que vous apercevez dans l'enfilade avec un bicycliste qui vire à l'angle, celle-ci qui suit la voie n'en étant Réparée que par cette fragile palissade et cette étroite bande d’herbe hirsute et fanée, ce café dont le rideau de fer se relève, ce coiffeur qui possède encore comme enseigne une queue de cheval pendue à une boule dorée, cette épicerie aux grosses lettres peintes de carmin, cette première gare de banlieue avec son peuple en attente d'un autre train, ces grands donjons de fer où l'on thésaurise le gaz, ces ateliers aux vitres peintes en bleu, cette grande cheminée lézardée, cette réserve de vieux pneus, ces petits jardins avec leurs échalas et leurs cabanes, ces petites villas de meulière dans leurs enclos avec leurs antennes de télévision.
La hauteur des maisons diminue, le désordre de leur disposition s'accentue, les accrocs dans le tissu urbain se multiplient, les buissons au bord de la route, les arbres qui se dépouillent de leurs feuilles, les premières plaques de boue, les premiers morceaux de campagne déjà presque plus verte sous le ciel bas, devant la ligne de collines qui se devine à l'horizon avec ses bois.
Ici, dans ce compartiment, bercés et malmenés par le bruit soutenu, par sa profonde vibration constante soulignée irrégulièrement de stridences et d'hululations en touffes épineuses, les quatre visages en face de vous se balancent ensemble sans dire un mot, sans faire un geste, tandis que l'ecclésiastique de l'autre côté de la fenêtre, avec un léger soupir d'exaspération, referme son bréviaire relié de cuir noir souple, tout en gardant son index entre les pages à tranche dorée comme signet, laissant flotter le mince ruban de soie blanche.
Soudain tous les regards se tournent vers la porte que d'un seul coup d'épaule, sans apparence d'effort, ouvre en grand un homme rougeaud, essoufflé, qui a dû monter dans le wagon juste au moment où le train s'ébranlait, qui lance dans le filet une valise bombée, un paquet grossièrement sphérique enveloppé dans un journal et maintenu par une ficelle dépenaillée, puis s'assoit à côté de vous, déboutonnant son imperméable, croisant sa jambe droite sur sa gauche, et tirant de sa poche un hebdomadaire de cinéma à couverture en couleurs dont il se met à examiner les images.
Son profil épais vous masque celui de l'ecclésiastique dont vous ne voyez plus que la main posée sur l'appui de la fenêtre, les doigts tremblant à cause du mouvement général, l'index frappant doucement, machinalement, silencieusement au milieu du bruit, la longue plaque de métal vissée sur laquelle s'étale, vous le savez (puisque vous ne pouvez pas vraiment la lire, que vous pouvez seulement deviner à peu près une à une quelles sont ces lettres horizontales qui vous apparaissent si écrasées, si déformées par la perspective), l'inscription bilingue : « Il est dangereux de se pencher au dehors — E pericoloso sporgersi. »
Extrait de La Modification, de Michel Butor, p.12 à 15
[éd. de Minuit, 1957]


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Mise en ligne le 4 mars 2008 (Youtube)
Chantier de création réalisé dans le cadre de la 1ère édition du programme T.R.A.I.N.S à Vitry-sur-Seine- Nov embre 2007 -Gare au théâtre
Création-chantier : « La modification »
de Michel Butor
Avec Jean-Luc Debattice, Marc-Henri Lamande, Gilles
Ribadeau Dumas, Aurélia Stammbach et la participation de Dominique Falcoz.
Création sonore et images vidéo : Le collectif Wild shores
Conception et mise en scène : Aurélia Stammbach

A propos de ce chantier de création :

Un homme fait un voyage en train, entre Paris et Rome, entre souvenirs et réflexions. Il part, décidé à orienter sa vie vers un bonheur nouveau. Dans son compartiment, il scrute les moindres détails de son environnement jusqu'à les sentir dans sa chair. Cet entre deux monde encombré de vacuité ébranle sa décision, le doute s'installe, la modification lentement s'opère lors de ce pénible voyage de vingt deux heures.
La métaphore ferroviaire articule la mémoire, le temps et l'espace, dans un monde envoûtant à la fois mécanique et organique.
Accompagné d'une création sonore et d'un dispositif scénique intégrant des images vidéo, un chœur parlé composé de plusieurs voix explore l'itinéraire d'une conscience. mais aussi participe à la métamorphose et à l' articulation de la scène Butorienne. Le défilement des images conçu comme matériel hypnotique provoque une immersion dans le récit et conduit naturellement le spectateur-voyageur, captif du lieu de l'action (le compartiment), à sa reformulation symbolique.
« La Modification", par le transport du récit et la forme de l'écriture, situe un au-delà de la perspective narrative. Révélation et apocalypse dans la représentation de la construction du temps, déplacement par lequel la scène primitive de quête de sens du « héros » énonce la fiction même qu'à première vue, elle semble dissimuler.
Au delà du texte, c'est toujours aussi quelqu'un qui se raconte et qui nous raconte. Allers et retours, retours et allers, les innombrables retours de « La Modification » n'illustrent-ils pas le chemin d'un Occident qui toujours depuis Rome revient à nous-même et à lui-même.
La désertion du sens n'est-elle pas à fois la source et l'issue de ce voyage ?
Michel Butor signe en 1957 avec « La modification » une œuvre rare et devient, aux côtés de Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Samuel Beckett ou Robert Pinget, l'un des pionniers du « nouveau roman ».



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http://www.telerama.fr/livre/michel-butor-figure-du-nouveau-roman-est-mort,145490.php

Avec deux mille titres, Michel Butor mort ce mercredi 24 août, a laissé une œuvre considérable. Pourtant, ce prodige connu en France pour son célèbre roman “La Modification” n'a reçu les honneurs que très tardivement.

« A l’écart », c’est le nom de la petite maison de Lucinges où Michel Butor s’était installé avec son épouse, Marie-Jo, et leurs quatre filles, à quelques encablures de l’université de Genève où ce grand voyageur qui ne savait pas conduire a donné des cours de littérature française jusqu’à sa retraite, en 1993. A l’écart, ce pourrait être la position singulière revendiquée par l’écrivain : ni la solitude hautaine et misanthrope de l’artiste qui construit son œuvre en dépit du monde qui l’entoure, voire contre lui, ni les courses le long des sentiers battus, la répétition des formules qui ont fait leurs preuves ou l’appartenance à une école.

On le voit bien, en 1957, lorsque le jeune écrivain – il est né en 1926, à Mons-en-Barœul – obtient le prix Renaudot pour La Modification, un étrange roman à la deuxième personne du pluriel qui se déroule dans un train entre Paris et Rome. Chacun devine le début d’une longue carrière d’homme de lettres. Finis les postes d’enseignant solitaire sous l’écrasant soleil d’Egypte ou dans les brumes de Manchester ; Paris attend la confirmation d’un « néo-romancier » — puisque Butor, comme Claude Simon, comme Marguerite Duras, a fait paraître son roman aux éditions de Minuit que le génie publicitaire de Robbe-Grillet a transformé en antre du « nouveau roman ». Butor y gagne quelques voyages supplémentaires dans les universités américaines et la matière de livres inventifs, mais il plante là Minuit, l’avant-garde romanesque, et bientôt le roman lui-même, qui ne lui paraît plus une forme assez féconde pour répondre à son projet.

Rendre compte de la révolution de la modernité

Car Michel Butor a élaboré un projet littéraire qu’il va bientôt développer en des centaines, des milliers de livres (deux mille titres à la fin des années 2010), et qui constituent une sorte d’encyclopédie nouvelle, en perpétuelle transformation, capable de rendre compte de l’extraordinaire et permanente révolution de la modernité, afin de tenter de lui donner un sens, une langue, une possibilité de penser ce qu’on nomme désormais la mondialisation. S’appuyant sur toutes les formes, anciennes et nouvelles, de l’expression littéraire, en travaillant avec des peintres pour des livres qui n’existent parfois qu’à un seul exemplaire, en collaborant avec des musiciens, des danseurs, des metteurs en scène de théâtre, des réalisateurs de radio, mais aussi des typographes, des relieurs, des fabricants de papier qui lui préparent des ouvrages ronds, ou ovales, ou massicotés par le milieu, Michel Butor est aussi à la tête d’un vaste atelier artisanal. L’écart, c’est aussi cette manière singulière de maintenir la tension maximale entre les expressions de l’avant-garde et les exigences du métier. Butor, quand il enseigne (lire ses Improvisations sur Balzac, Hugo, Rimbaud, Flaubert ou…Butor) ou quand il écrit (des poèmes, ses rêves, ses voyages, des tableaux, le génie des lieux), nourrit ses textes d’une érudition tranquille et qu’on dirait presque familière. Et combien d’écrivains d’aujourd’hui, sans même le savoir, lui doivent les innovations formelles qu’ils attribueraient sans peine à leur propre génie...
Car Michel Butor a aussi choisi de vivre à l’écart des succès publics. Ce créateur prolifique, dont l’œuvre est connue sur les cinq continents et qui aurait pu passer ses jours d’université prestigieuse en académie exotique, n’a jamais eu de reconnaissance en France que pour un seul roman, pour cette Modification de ses jeunes années. Sa carrière d’enseignant est également paradoxale. Michel Butor, et c’est un crime dans la France des universités, n’avait pas réussi l’agrégation, tout occupé qu’il était à découvrir, à Paris, les derniers grognards du mouvement surréaliste. Cette lacune devait le poursuivre. Aucune université hexagonale — ni celle de Nice où il enseigna quelques années, ni la frileuse Sorbonne — n’a jamais osé offrir une chaire de professeur à ce savant connaisseur de la littérature française. C’est ainsi qu’un de nos plus brillants pédagogues fut accueilli à Genève, qui lui fit fête.

Les œuvres butoriennes, une série de cycles

Il est bien difficile, dans la prolifération des œuvres butoriennes, de choisir celles qui pourraient être les plus représentatives, les plus exemplaires de la manière de l’auteur. Butor lui-même n’envisageait jamais son œuvre comme une accumulation ou comme une progression, mais plutôt comme une série de cycles — tels des astres et leurs réseaux de satellites, eux-mêmes en mouvement. Il y a ainsi le très beau cycle des Génie du lieu, commencé dès 1958, avec des méditations inspirées par l’Egypte ou par Delphes, et qui va se poursuivre avec quatre autres volumes, éclairés par des satellites parfois géants, comme Mobile, sorte de road-movie sur les routes américaines. Il y a le cycle des Matière de rêves, où Butor parle des livres qui demeurent à l’état de songe et qu’il n’écrira sans doute jamais. Il y a le cycle des Répertoire et celui des Essais qui culmine, peut-être, avec Essai sur les essais, magnifique lecture de l’œuvre fragmentée de Montaigne où se décèle une sorte de connivence avec la démarche de Butor lui-même. Le cycle des Illustrations, aussi, où l’écrivain invente un texte susceptible d’illustrer des images absentes.
Il y a aussi des livres dont le destin est de tenter d’échapper aux lois des cycles. Ce petit joyau autobiographique, par exemple, intitulé Portrait de l’artiste en jeune singe (1967), qui évoque l’émotion d’un écrivain découvrant les pouvoirs de l’écriture. Ou Histoire extraordinaire (1961), qui raconte le séjour de l’écrivain dans un de ces châteaux allemands où la réalité se confond avec le rêve. Et encore Dialogue avec trente-trois variations de Ludwig van Beethoven sur une valse de Diabelli (1971), qui est une réflexion poétique sur ce que peut dire la musique. Il y a encore quelques romans d’avant la rupture et qui semblent destinés à la faire regretter : Passage de Milan (1954), dans lequel Georges Perec a trouvé le schéma initial de La Vie mode d’emploi , et L’Emploi du temps (1956), dans lequel Butor se sert de son expérience de jeune enseignant cherchant ses repères spatiaux et temporels dans une ville grise et brumeuse où il vient d’être nommé, et où l’on reconnaît sans peine le Manchester de ses débuts.

Les dernières années de Michel Butor ont été marquées par une cassure : la disparition de Marie-Jo, sa compagne de toujours, en 2010. Le puissant élan créateur, cette manière enthousiaste d’aborder sans cesse de nouveaux rivages de la sensibilité et de la connaissance, l’appétit de voyages, tout s’est trouvé ralenti. Et la consécration tardive que lui apporta la publication (problématique) de ses œuvres complètes aux éditions de la Différence n’a pas suffi à effacer de cet immense travail la part de mélancolie.
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Père du nouveau roman, l'écrivain prolifique travaillait, à 86 ans, à la réédition de ses œuvres complètes. Et faisait alors preuve d'un enthousiasme d'adolescent pour le numérique. Michel Butor est mort le 24 août 2016.
Solide comme un roc, avec son éternelle salopette vert sapin, sa barbe très Hubert Reeves et sa bienveillance rieuse, Michel Butor ouvre la grille blanche de sa maison « A l'écart », posée derrière l'église de Lucinges, en Haute-Savoie. Une demeure de bric et de broc sur laquelle il a écrit un poème. Il a le pas léger, et c'est comme une apparition sur la neige.
Les trois chiens sont dans leurs cages, à côté du piano qui s'est tu depuis la mort de sa femme Marie-Jo, il y a deux ans. A 86 ans, l'homme escalade sûrement le colimaçon de bois qui mène à son immense bureau où se regardent trois tables, signe de la démultiplication permanente de cet écrivain prolifique. Etiqueté chef de file du nouveau roman, avec la parution en 1957 de La Modification (qui vouvoyait le lecteur et décrivait par le menu le voyage ferroviaire d'un homme en route vers Rome), Michel Butor a ensuite définitivement rompu avec ce genre littéraire.
Philosophe, poète, auteur de livres d'artistes, d'albums pour enfants, professeur, théoricien sur la musique, la peinture, la littérature, photographe, il n'a cessé de parcourir le monde, à la recherche du renouvellement perpétuel. Inclassable, insaisissable, en mouvement permanent, Michel Butor pourrait aisément reprendre à son compte la devise de Jules Berry dans Les Visiteurs du soir : « Oublié dans son pays, inconnu ailleurs, tel est le destin du voyageur... » Si son nom d'oiseau est familier à tous, peu connaissent l'oeuvre foisonnante de ce flâneur invétéré, que les éditions de la Différence ont entrepris d'éditer intégralement, l'année de ses 80 ans. Michel Butor continue de participer activement à ce travail titanesque, loin d'être achevé.

Nous sommes assis dans votre bureau, et ce qui frappe, c'est le silence absolu...
 
J'ai choisi cette maison, avec ma femme, pour ses qualités acoustiques. En montagne, le bruit monte de la vallée. Si on est sur les pentes, les routes font des lacets, on entend les automobiles changer de vitesse pour virer, et c'est une véritable gêne sonore. Dans cette maison, je n'entends que les bruits naturels. Le vent dans les arbres, le coulis du torrent, les rires des enfants dans la cour de récréation, le chant des oiseaux, les cloches de l'église.
J'ai besoin de silence, parce que, avec le temps, je suis devenu de plus en plus sensible. J'ai perdu une partie de l'audition, mais paradoxalement, au fil des années, l'écriture a aiguisé ma perception de ce qui m'entoure, et j'ai besoin de me mettre « à l'écart », comme le dit le nom de cette maison. La photographie a beaucoup affiné ma perception visuelle. Autrefois, au temps du noir et blanc, le photographe était celui qui comprenait ce que devenait une image lorsque la couleur en était partie. Depuis, je réussis à analyser le rôle de la couleur à l'intérieur de ce que je vois.
Le nouveau roman a aussi été pour moi une école du regard. Pour pouvoir décrire parfaitement les choses, je me suis mis à les observer avec beaucoup plus de précision. Puis, quand j'ai écrit sur la musique, je me suis mis à faire attention à la façon dont les mots résonnaient, dont j'entendais le bruit du monde. Ce qui fait que je perçois la réalité avec une acuité un peu particulière...

Cela vient-il aussi de votre mère, qui était sourde ?
 
Ma mère est devenue sourde à son dernier accouchement. Ça a été pour moi une très grande perte, un très grand malheur. C'est une des raisons pour lesquelles je n'ai pas continué le violon, parce qu'elle ne pouvait plus m'entendre. Elle avait une surdité absolue. Le nerf auditif ne répondait plus. A cette époque-là, la langue des signes n'était pas du tout développée. Elle a donc appris à lire sur les lèvres. Ma grand-mère, qui n'a pas admis la surdité de sa fille, n'a jamais voulu apprendre à articuler convenablement. Tous les soirs, elle écrivait le compte rendu de la journée pour ma mère, que cela exaspérait prodigieusement, et qui ne le lisait pas. Pendant des années, je me suis endormi en voyant, par ma porte entrebâillée, ces deux femmes ne pas réussir à dialoguer, ça se terminait souvent par des larmes. Ça a été très important dans mon enfance.
“Nous pouvions avoir avec ma mère
des conversations silencieuses passionnantes,
que personne n'entendait.”
En revanche, la lecture sur les lèvres marchait très bien avec ses enfants. Il nous fallait articuler les sons, mais il n'y avait pas besoin de les émettre. Donc pendant que les autres parlaient entre eux, nous pouvions avoir avec ma mère des conversations silencieuses passionnantes, que personne n'entendait, qu'elle seule percevait. Avec elle, nous pouvions parler autrement qu'avec les autres, parce que nous pouvions parler silencieusement. Articuler de la sorte m'a beaucoup préparé pour mon rôle de récitant dans des œuvres musicales.

Qu'aimez-vous dans ce rôle de récitant ?
 
 Etre à l'intérieur de l'orchestre, et donc entendre la musique autrement que dans le public. Généralement, lors d'un concert, les musiciens sont sur scène, et le public, face aux musiciens, n'entend que d'un seul côté. La musique lui vient de face. Alors que pour les musiciens qui sont dans l'orchestre, ça vient de tous les côtés. La musique est beaucoup plus une question d'espace. Pour moi, c'est une différence considérable. J'aime la musique plus que tout. J'ai un grand culte pour Jean-Sébastien Bach. Ce vieux bonhomme me donne de l'énergie. Et j'ai besoin d'énergie, maintenant. Alors j'écoute ses cantates les unes après les autres.

Vous aimez aussi lire les partitions, comme on lit un livre...
 
C'est mon ami le poète Georges Perros qui me l'a appris. Ce n'était pas un très bon pianiste, mais un excellent déchiffreur. Il me faisait chanter des lieder de Schubert, des mélodies de Duparc. On s'est rencontrés comme lecteurs pour la NRF. Au milieu de ces gens ultra parisiens, il avait quelque chose de différent. Moi-même, je n'étais pas à l'aise. Entre jeunes perdus, on s'est trouvés, et on ne s'est plus quittés. Par la suite, je lui ai fait lire tous mes manuscrits. Il me signalait les maladresses, très discrètement. Il avait toujours raison, c'était extraordinaire. Je n'ai jamais retrouvé un lecteur pareil.

Vous avez écrit quelque mille cinq cents livres. Qu'est-ce qui vous pousse à être aussi prolifique ?
 
J'ai besoin de tisser un cocon de mots pour me protéger du monde extérieur. Je n'écris pas pour me faire connaître. D'ailleurs, on dit souvent de moi que je suis un « inconnu célèbre » ou un « monument marginal ». J'écris beaucoup au fil de mes rencontres, qui ont été nombreuses. Mes livres sont des concentrés d'amitié avec des gens, morts ou vivants.

Vous avez beaucoup enseigné à l'étranger, en Egypte, en Grèce, en Angleterre, aux Etats-Unis... Où avez-vous le plus appris ?
 
En Egypte, l'année scolaire 1950-1951. C'était la dernière année de règne du roi Farouk. Il y avait un ministre de l'Education très francophile, qui avait essayé de mettre le français à égalité avec l'anglais dans l'enseignement secondaire égyptien. A cette époque-là, l'Egypte était une espèce de protectorat britannique qui ne disait pas son nom. Toutes sortes d'intellectuels essayaient de se dégager de cette emprise et l'apprentissage du français devait être un des points de libération. Pour ça, l'Egypte a fait venir un certain nombre de jeunes professeurs français.
J'avais une licence de philosophie et je me suis retrouvé dans une petite ville à 200 kilomètres du Caire, devant des classes de soixante élèves, beaucoup plus costauds que moi et qui ne savaient pas un mot de français. Du coup, j'ai communiqué avec eux par le tableau noir. Je faisais des dessins, que j'agrémentais de légendes parlées. Une bonne partie avaient complètement renoncé à comprendre, ils étaient très agités. C'était très dur. Mais j'ai appris à explorer des modes d'expression qui sont devenus par la suite des plaisirs artistiques.

Vous avez donc été confronté très tôt à la difficulté d'enseigner...
 
J'y avais déjà été confronté en France, avant l'Egypte ! La crise de l'enseignement dans notre pays, il y a très longtemps que ça dure, ce n'est pas nouveau, vous savez ! Elle a des racines très profondes, et je ne sais pas du tout comment ça va s'arranger. C'est un problème d'inadéquation des programmes, qui dure depuis la Seconde Guerre mondiale... Après la guerre, la population s'est divisée en deux couches. Les gens qui avaient vécu avant la guerre n'ont eu qu'une idée, quand elle a été finie : refermer cette parenthèse douloureuse et essayer de se retrouver comme ils étaient en 1937. Evidemment ça n'a pas marché.
“La représentation du monde transmise
par l'enseignement est profondément
décalée par rapport à la réalité.”
Et puis il y avait les jeunes comme moi, qui sortaient de la guerre en se rendant bien compte que l'empire français n'existait plus, que l'empire français était un mensonge. L'origine du malaise de l'enseignement, il faut aller la chercher jusque-là. Encore aujourd'hui, la représentation du monde transmise par l'enseignement est une représentation profondément décalée par rapport à la réalité.
Les Français ont eu beaucoup de mal à comprendre que le temps des empires coloniaux, c'était fini, puis que Paris, capitale de la culture universelle, c'était fini. On a essayé des réponses illusoires. Certains ont dit que la capitale de la culture universelle, c'était désormais New York. Des fonctionnaires de la culture ont une certaine tendance à dire qu'aujourd'hui c'est Berlin. Mais c'est tout à fait faux. Il n'y a plus de capitale de la culture universelle ! Ou plutôt si, il y en a beaucoup. Même aujourd'hui, la plupart des hommes politiques français ne comprennent pas cela.
C'est en particulier à cause de l'éducation hyper formatée qui continue d'être donnée en France. L'ENA est un instrument d'immobilisme considérable. On n'a pas du tout su tirer les leçons des événements de Mai 68. Depuis des années, on fait des réformes et des réformes de l'enseignement, dont le dénominateur commun est de ne rien réformer du tout. Elles ont compliqué les choses, perturbé aussi bien les enseignants que les élèves, parce qu'on a essayé dans un sens, puis comme ça ne marchait pas, on est revenu en arrière. Il ne faut pas simplement changer ce qui a été fait l'année précédente. Non, il faut changer ce qui était la règle il y a... presque cent ans !

Vous avez souvent été précurseur, notamment en 1962 avec Mobile, votre livre-collage sur les Etats-Unis, qui semble fait sur un ordinateur d'aujourd'hui. Quel regard portez-vous sur le livre numérique ?
 
C'est un nouveau support avec des possibilités extraordinaires ! On n'en est qu'aux premiers balbutiements... Si j'étais jeune, je me passionnerais pour ça. Je voudrais que les livres numériques deviennent une forme de livres d'artistes complètement nouvelle. Pour l'instant, malheureusement, l'obsession, c'est de réussir à faire une tablette qui ressemble le plus possible au livre papier, en reproduisant le grain, le feuilletage...
“On ne parvient pas à appréhender
le numérique comme quelque chose
de tout neuf, ce qui est une erreur”
Il ne faut pas imiter, il faut inventer ! Le numérique fait peur. On ne parvient pas à l'appréhender, à le travailler, à l'explorer comme quelque chose de tout neuf, ce qui est une erreur. Tous ces instruments numériques ont été mis au point par les banques, les milieux d'affaires. Ce sont des gens qui ont en général assez peu de sensibilité, donc ils ne comprennent pas ce qu'ils ont inventé. Pourvu qu'ils fassent un peu d'argent, c'est tout ce qu'ils veulent, mais ils n'essaient pas du tout de réfléchir à ce qu'ils ont entre les mains.

Les poètes ont peut-être un rôle à jouer...
 
Naturellement ! Il n'y a que les poètes pour nous guider à l'intérieur de ces nouveaux territoires. Prenez Twitter. Cent quarante caractères, c'est une contrainte prosodique respectable, comme on a inventé celle du sonnet au XVIe siècle. Evidemment très peu de gens sont capables d'en tirer des choses intéressantes, de même que très peu ont été capables de créer des sonnets intéressants, sur les millions qui ont été écrits dans l'histoire de la littérature.

Vous n'avez quand même pas abandonné vos célèbres cartes postales pour les courriels...
 
Non, je ne me suis mis aux mails qu'il y a deux ans, à 85 ans, et je m'en sers très peu. Je préfère effectivement mes bonnes vieilles cartes postales un peu transformées. Le mail n'est pas assez tactile, j'aime bien toucher les courriers. Tout comme j'aime toucher les livres pour leur manifester mon affection et mon respect. Quand j'étais petit, chaque année, avec mes parents, on nettoyait les livres, et j'aimais beaucoup cette cérémonie. Les Jules Verne et les Walter Scott étaient considérés comme des livres pour enfants qu'on pouvait manipuler sans ménagement. Mais Rousseau et Montesquieu, il fallait faire très attention en les dépoussiérant !
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Michel Butor en huit dates
1926 Naissance à Mons-en-Barœul. A 3 ans, installation définitive à Paris.
1954 Premier roman, Passage de Milan.
1957 Prix Renaudot pour La Modification.
1967 Portrait de l'artiste en jeune singe, premier récit autobiographique.
1970 Hoirie-Voirie, illustré par Pierre Alechinsky.
1989 Improvisations sur Flaubert et Rimbaud.
2006 Début de la publication de ses œuvres complètes aux éditions de la Différence.
2012 Le Long de la plage, poèmes en musique avec le jazzman Marc Copland.
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In Télérama

dimanche, août 21, 2016

542_ De Vilnius à San Rémo (et fin)




Nous quittons Vilnius le soir sous la pluie. Direction Varsovie.



Varsovie est en constant développement. Notre dernière visite date de 2004. Depuis, elle s’est métamorphosée. A Varsovie un jeune contrôleur de bus nous oriente et accompagne jusqu’à la vieille ville tout en nous détaillant son métier, sa ville… Il a été surpris et admiratif lorsque je lui ai dit, qu’à son âge (22 ans m’a-t-il dit) j’étais ici-même à Varsovie. 

Dans le cadre d’un chantier international de jeunes volontaires, je participais (maçon) à la construction d’un hôpital pour enfants Pomnik-Szpital Centrum Zdrowia

Dziecka.

En ces jours d’Assomption, Czestochowa se transforme en capitale de l’Eglise. Des milliers de pèlerins affluent de toutes parts. Ce sont des jeunes et des moins jeunes, coiffés de casquettes ou de vêtements, de telle ou telle couleur, selon le choix du groupe et tous portent la même couleur.

Ils chantent, entraînés par leurs leaders. Nous nous joignons à la foule et nous montons jusqu’au pied du monastère Jasna Gora. Et les trois cents marches métalliques qui mènent au Golgotha du monastère (en 1975 elles étaient en bois)

Cracovie semble bien loin des ferveurs de Czestochowa et la foule nombreuse est plus préoccupée par le match de football de 18 heures. Des dizaines de cars de police stationnent le long du grand boulevard Reymonta. Mais une autre foule déambule dans le cœur de Cracovie, à la recherche de quelque souvenir ou fraîcheur.

Sur la route menant en Slovaquie, nous nous arrêtons dans le village Spytkowice qui héberge une magnifique église tout de bois, du 18 °s.

En ce 15 août les fidèles sont nombreux et jusque dans le parc qui entoure l’église.

Senec et Bratislava, la capitale, ont gardé à travers certains de leurs immeubles, avenues… le regard des gens, leur gentillesse comme un parfum de nostalgie de l’ancienne époque où l’on chérissait l’étranger portant les bonnes nouvelles du monde. Une dame qui répondait à nos questions sur les transports, nous remet gracieusement les tickets en refusant d’être payée. Dans la minute qui suit, à l’intérieur du tram, une élégante dame, la cinquantaine, assise en face de nous, nous dit : « Cela fait du bien d’entendre parler français ». Dans une langue parfaite elle nous parle de sa ville, de ses monuments importants, de l’évolution de son pays… Son arrêt de descente est le nôtre. Nous continuons quelques dizaines de mètres ensemble durant lesquels elle évoque les facultés de Lettres, de Droit, de Médecine… Elle évoque aussi le bâtiment du gouvernement pendant la guerre, celui de la Police… Cette dame fut certainement enseignante. Nous regrettons de ne pas lui avoir posé la question.
Nous nous arrêtons un peu plus devant l'imposante statue du dramaturge national Pavol  Hviezdoslav (1849_1921)


L'Eglise bleue- Bratislava



Vienne, voilà une autre belle ville. Elle exige de vous de marcher longtemps si vous voulez en connaître le cœur. A deux pas de la grande synagogue, au King Bar, nous prenons un verre. Les rues étroites avoisinantes sont remplies de touristes. Les quais du Danube se sont transformés en une sorte de mimétique « Vienne plage », sans la superbe des quais de la Seine parisienne.



Le cœur de Ljubljana est lui aussi traversé par des eaux. La « Ljubljanica », est certes une rivière modeste, mais l’atmosphère tout autour est chaleureuse. Elle nous renvoie aux villes méditerranéennes, mais aussi à… Helsinki ! Des tables sont mises où des spécialités marines sont proposées (et cela nous renvoie aux fameuses ‘‘ Sardinades’’ de Port de Bouc). A nos côtés un couple, dans les eaux de la soixantaine, nous raconte ses voyages en France, au Canada, USA… Mais il tient à préciser « nous aimons beaucoup Ljubljana ». L’homme nous parle de son ancien métier (il est retraité), ingénieur… et moi de mes écrits « vous êtes écrivain ? »

San Rémo ne changera jamais. Toujours aussi vivace et rieuse. Ses rues sont très fleuries et les garçons de café aussi souriants que disponibles, à tout le moins, autant qu’ils l’espèrent de vous (ou de vos poches).




Un tour aussi le long de la jetée (petit port de pêche) où des pêcheurs amateurs se languissent de sardines, de pays lointains ou de rêves. Et nous du soleil de la Provence et des Provençaux.

mardi, août 16, 2016

541_ De Helsinki à Vilnius



Que dire de la capitale finlandaise sinon qu’elle est très étalée, très verdoyante, ouverte, jeune… heureuse d’être et de partager. L’ambiance est méditerranéenne. On profite au maximum du beau temps. Le Putte’s- Bar ne désemplit pas (attention, il n’est pas ce que vous croyez). La soirée festive ne finit plus de durer. Le dimanche 7, au marché du port, et à l’autre, couvert celui-là, les marchands offrent - gracieusement parfois - leurs produits, locaux notamment, à qui veut bien s’approcher. Du jardin de l’Observatoire, derrière la splendide statue des rescapés d'un naufrage (Rob Stigell _ 1897) la vue sur le port est entière. Les paquebots à destination de Stockholm, Rostock, Travemunde… font du pied aux vacanciers et aux rêveurs. La traversée pour Tallin (Estonie) ne dura pas plus de deux heures et demie. Gardons de Tallin le souvenir de la ville ancienne au cœur de la nouvelle, et au sein même de la vieille ville, les belles et grandes pierres tombales ou « Tombstones » de l’église Ste Catherine d’Alexandrie, mais aussi la grande place centrale, autour de laquelle tout gravite.
A la frontière Estonie- Lettonie, pas un douanier, ni d’un côté ni de l’autre. Les bâtisses des anciennes frontières sont devenues des restaurants, des parkings…
Riga est restée russe par ses grandes avenues, buildings, églises,et ses grandes statues dont celle du poète Rainis (Janis Plieksans – 1865-1929), mais pas que. D’ailleurs une partie de la population de la Lettonie est russophone (et phile). La ville est en plein travaux (toutes sortes de réfections…) Les routes lettonnes ressemblent aux polonaises avec leurs « Koleiny » (des sillons en pleine route, provoqués peut-être par la qualité des matériaux utilisés). Comme pour la précédente frontière, de celle séparant la Lettonie de la Lituanie il ne reste plus que les bâtiments, plutôt à l’abandon.
Vilnius est aussi une grande et belle ville.
Les Lituaniens ont ouvert un musée dédié aux victimes à la fois des crimes nazis et staliniens (et soviétiques de manière générale). Le bâtiment était durant l’ère soviétique occupé par les institutions répressives : NKVD, NKGB, MGB, KGB. La structure fut également occupée par la Gestapo de 1941 à 1944. Ici-même furent planifiés les génocides des populations. Sur le grillage qui se trouve devant le building, des enfants ont produit des dessins en hommage aux victimes des Nazis et des Soviétiques.
Malgré ce terrible passé, la joie et la bonne humeur sont partagées par beaucoup.
 
Comme pour les précédents pays, il y a à Vilnius de très nombreuses églises orthodoxes. Mais sur les plus de cent synagogues que contenait la ville, il n’en reste qu’une seule, « Choraline Sinagoga »  bâtie en 1903.

Que l’on soit en Estonie, en Lettonie ou en Lituanie, dans les trois pays baltes de très nombreux chauffeurs sont des chauffards. Une véritable plaie : franchissements allègres des lignes continues, dépassements excessifs des limitations de vitesse, téléphone bien évidemment collé à l'oreille… la médaille revenant aux Lituaniens, des fous ! (mais de grâce je ne souhaite pas généraliser).

















samedi, août 06, 2016

540_ CAP-NORD _ HELSINKI

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Samedi 6 août 2016. Nous avons quitté le Cap Nord samedi dernier, le 30 juillet. Le temps était nordique avec un brouillard à couper une motte de beurre glacée. Des strasbourgeoises qui montaient vers le Cap nous ont dit que la Finlande « vous allez voir, c’est complètement différent de la Norvège ». Peu à peu les fjords disparaissent et la végétation reprend de plus belle.




Dans la ville de Karasjok, nous visitons le parlement Sami. Belle bâtisse mêlant tradition et modernité. Nous traversons la frontière après avoir marqué le stop comme l’indique la plaque, mais il n’y a personne. Sur des dizaines de kilomètres la route est comme tracée au cordeau. Elle monte puis elle descend, mais toujours droite, sauf évidemment au moment où je porte ces lignes au brouillon, comme pour me contrarier. Elle entame un léger virage puis reprend toute belle, toujours droite, plongeante, traversant de magnifiques rivières et parcs naturels… Plus loin, impressions de désert.

Hormis quelques villages vite traversés (ils sont souvent en retrait de la route), ce sont des immensités de forêts, de sapins et de bouleaux. Pendant des heures et des heures la pluie nous a accompagnés, cessant à l’entrée d’Ivalo. Le temps reste couvert durant une respiration puis la pluie a repris derechef jusqu’à Sondankyla. Il faut compter 60 minutes de plus pour l’heure locale. Les aires de repos sont inexistantes. Ce sont des parkings où on trouve parfois des tipis de souvenirs avec tables…




Après un arrêt dans le village appelé « Saarenkyla » ou « village du Père Noël » nous ne retenons que la ligne marquant le cercle polaire.

Un panneau de signalisation nous prévient « radar ». Ce même panneau est présenté plusieurs fois avant de voir enfin le dit radar. Entre la première signalisation et le radar, il aura fallut dix kilomètres.

Entre Tornio la finlandaise et Haparanda la suédoise il n’y a qu’une rivière qui les sépare. Pas de frontière et l’on rentre dans l’une ou l’autre indistinctement comme à travers une passoire.




A Oulu nous avons aimé la place du marché et son gros bonhomme statufié qui représente un ancien placier, le « Toripolliisi » (le policier de la place). Partout des gamins, tablette ou portable à la main pianotent (internet). Le Wifi est (quasiment) partout et free.
Cathédrale Helsinki



A Kuopio nous entrons dans la belle cathédrale orthodoxe. A Jyvaskyla, un parking est entièrement parsemé de prises électriques (une par emplacement) et cela nous renvoie au grand nord canadien (Yellowknife) où nous avions découvert ce système. Il permet aux véhicules de démarrer plus facilement lors des grands froids. Nous sommes arrivés hier vendredi 5 à Helsinki.  

mardi, août 02, 2016

539_ Vers le Cap Nord


001_ Jeudi 7 juillet : Des moules frites aux sardinades de Port de Bouc et en route vers le Nord avec une bifurcation dans un village des Vosges, une nuit. Et Paris, le monde du surplus, du bruit, de la sur dimension. Vite un coin loin de cette folie. TV, match suivi d’un grand silence contrastant avec l’agitation des derniers jours et surtout des dernières heures. 23 heures. Quelques klaxons et hourras très certainement portugais.


002_ Mardi 12 juillet. Le lendemain de la finale de football, la France se réveillait la tête ratatouillée. Le ciel est gros de nuages monstrueux. Vite le nord… Hirson et voilà la frite belge qui se pointe. Chaude et croustillante. Défilent Charleroi, Namur… Nuit dans la très colorée Aachen. Une voiture file à toute allure. A notre niveau, le chauffeur klaxonne longuement, puis exhibe un drapeau portugais. Jusqu’en Allemagne ! arrivent Cologne, Dortmund. L’autoroute est saturée de camions et de semi-remorques.  Et voici Paterborn et le Mac Do pour le Wifi. Le temps est bon, avec pas mal de nuages.


003_ Mercredi 13 juillet.
Sur la route de nombreuses éoliennes élégantes comme des Tour Eiffel, mais sans prestige, brassent du vent comme leur nom les y oblige.
Forêts immenses de part et d’autres de l’autoroute, elle-même surchargée. Par endroit l’autoroute est complètement vierge de panneau. Rien. Et par moments ce sont des forêts de tableaux d’informations telles des plages entières de publicités télévisées. Rouler à 120 est d’une banalité. Certains conducteurs osent allègrement les 170-200. C’est que nous sommes en Allemagne, pays de Schumacher. Hambourg – la ville de « naissance » des Beatles qui y jouèrent en 1960 – nous accueille sans musique, mais avec une pluie fine qui joue avec le soleil. Il fait un tantinet frisquet. Nulle trace ici de Yacine ni de Hans ou de Nedjma. Eux qui aimèrent tant cette terre du froid, (mégapole de près de deux millions d’habitants, un parmi les 16 Landers) où le port à lui seul vaut trois grandes villes. Hambourg, au confluent de trois fleuves, fait sept fois Paris, sans tapage ni trompète. Tiens, le soleil s’impose en cette fin de mercredi, jusqu’à la porte de l’Irish Paddy’s.





vendredi 15 juillet 17h50 _ Ersbjerg








005_ Dimanche 17 juillet.

Ah Kolding, magnifique petite ville à la croisée des chemins, entre Copenhague à l’est sur la E20 ou bien Hirsthal vers le nord extrême du Danemark. Que faire après le château (une exposition Fabergé a lieu en ce moment) ? Va pour le nord. La touristique Sondervig où se retrouvent beaucoup de Danois, Allemands…
« La route Marguerite » est une sorte de départementale qui longe à la fois la Mer du Nord et le Fjord Nissum. On y roule zen entre 70 et 80 maximum. Pas d’excitation, cool. Ce sont des kilomètres de pâturages. Vaches, veaux, chevaux et poulains se côtoient à la bonne franquette. Des fermes qui nous renvoient aux contes d’Andersen ou des frères Grimm (Hans et Gretel). Particularité ici, le week-end, dès le samedi à 14 heures, c’est ville morte. Il y a intérêt à ne pas oublier la baguette ou le sel. Non, à vrai dire et au contraire, seuls les magasins d’alimentation sont ouverts. Par endroits entre Osterild et Oslos, entre les fjords une grande ressemblance avec la Camargue. Manquent le riz et les manadiers… et voici Hirsthal et son port, au bout du bout. Le phare est le premier à accueillir le visiteur. Au bord de la Mer du Nord, plusieurs bunkers de la Seconde guerre lui font face comme s’ils attendaient non plus un assaillant quelconque, mais un artiste qui viendrait les sauver de leur noirceur. Il est près de 20 heures et le soleil, bien que caché derrière de gros nuages, est encore haut.








006_ Mercredi 20 juillet.
A l’extrême nord du pays se trouve une jolie petite bourgade au nom de Skagen. La foule est celle des grands jours, « ce jour est peut-être un jour férié nous sommes-nous demandé », peut-être. C’était lundi. Les cafés, pubs, restaurants sont combles. Ce qui est sûr c’est qu’il est un jour de marché. Vêtements, légumes, brocante se côtoient sur les étals entre glaces et jeux pour les enfants. Il faut que vous sachiez qu’ici (‘‘Ici’’ c’est à dire dans cette ville, mais en Scandinavie en général) les enfants sont rois, autant (sinon beaucoup plus) que le sont dans nos pays du Sud nos chwabniya (chibani). Les enfants font absolument tout ce que bon leur semble sans que quiconque ne dise quoi que ce soit. Donnez une fessée à un gamin turbulent et vous risquez la geôle… Yakhi bled yakhi… A mon âge je préfère notre Sud.
Puis vint le Fjord-Bergen, immense paquebot qui engloutit plusieurs centaines de véhicules de tous gabarits et de tous pays (trois immenses garages complets !) Notre attente est à la mesure de notre attente, j’entends que notre patience (trois heures d’attente avant embarquement) fut récompensée par les paysages dont je cherche encore à caractériser la beauté, en vain. Inouïs est le premier terme qui me vient, grandioses est le deuxième. Seize heures et une bouteille à la mer, comme dans le bon vieux temps... Et Bergen nous ouvre les bras, mardi bien entamé. Nous devons reconnaître que le temps n’est pas idéal. Je dirais même plus, nous sommes accueillis par une véritable purée de pois, 16°-18° degrés lourdement mouillés. Une pluie fine, continue, comme celle qui arrose la ville de Londres et ses environs. Fine, pénétrante, agaçante. Ni douanes, ni PAF, juste un sourire « have you something to déclare ? » et le monde de basculer. Et je souffre à l’idée de ce que nous endurons lorsque nous retournons dans nos chères contrées en Algérie (les regards, les sous-entendus, les fouilles, les impolitesses, les, les, les…. des pafistes, des douaniers et de tous les merdeux en Algérie qui pensent soulever le monde avec leur abyssales médiocrité, leur abyssale vulgarité.) « Have you something to déclare ? » et le douanier nous montre les produits soumis à taxes. Puis d’un geste avenant il nous signale que le pays – la Norvège – est à nous. Un sourire (vrai, gratuit) et des mots de bienveillance. Et vous vous sentez chez vous. Vous roulez à trente ou à soixante, vous cédez le passage, vous êtes chez vous. Mais il y a la pluie que nous ne maîtrisons pas aussi bien que les Norvégiens qui s’y promènent ou y vaquent naturellement.
Ce matin Bergen est à la fête. Comme par enchantement, un splendide soleil a succédé à la purée d’hier. Quelques nuages perdus… Partout des sourires, partout la bonne humeur, partout, l’insouciance… Tiens, un paquebot signale son départ. Est-ce le Urtigriten, qui s’en va rejoindre Tromso, Bodo, Narvik et les Lofoten ? C’est le Mein Schiff (photo). Vers quelle destinée se dirige-t-il ?





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007_ Vendredi 22 juillet.
D° Vangsmes Ferry pour traverser le fjord Sognefjord, le plus long et plus profond des fjords d’Europe. Vingt minutes de traversée pour une trentaine de véhicules pour l’essentiel immatriculés en Norvège, en Allemagne et en Finlande. Et Beaucoup de motards.
Nous prenons la direction du nord. Les courbes que forme la route tout au long du parcours jusqu’à Voss sont innombrables. Elles épousent les méandres du Sondjforgon. La vitesse limitée à 70 ou 60 est scrupuleusement respectée. Par endroits nous sommes un peu étonnés de la physionomie de certains villages, de leurs espaces, jardins… tant ils ressemblent à des contrées suisses, trop carrés, « trop propres » dirait Fellag. On s’y méprendrait. De Skolden à Lom, ce sont de hautes montagnes où dominent lacs, cascades, névés roches et cairns. A quelques centaines de kilomètres au nord de Bergen, apparaît comme dans un conte d’Ibsen (ou comme dans Zero Kelvin, un des chefs-d’œuvre cinématographiques norvégiens), un paysage aux contours encore plus féeriques que tout ce qui a précédé. Le lieu est connu comme le Turtagro. Une cuvette entourée de hautes montagnes aux cimes enneigées. Nous sommes au cœur du Jotunheimen Nasjonalpark. L’hôtel qui porte le nom du parc est archicomble et les bavardages se font murmures. Les hommes et les femmes ont dans les yeux comme une goutte limpide tombée du ciel bleu, clair, et des épis de blé posés sur la tête. Tout autour des marcheurs, mais aussi des bergers qu’on devine plus qu’on ne voit. Par contre leurs troupeaux de gras moutons et de vaches broutent et paissent en toutes liberté. Le soir venu le silence de la nature s’impose à celui des hommes. A 23 heures, seule la luminosité du jour résiste encore quelques moments. Comme dans le grand nord canadien, dans une grande région, dès la ville de Dombas, au-delà du 62° parallèle, la végétation est complètement différente avec une toundra aux arbustes plus pauvres, qui ont du mal à se déployer (problème lié très probablement au gel causé par le permafrost).
De temps à autre, le long de la route, des photos bicolores de un mètre sur deux sont placardées sur des panneaux appropriés comme pour rappeler les automobilistes à la vigilance. On en a dénombré trois types : Le premier représente le visage d’une adolescente. Il est scindé en deux parties, celle de droite est défigurée, conséquences d’un accident ? (Over Farstgrevnsen ?) ; le deuxième, un cycliste que frôle un automobiliste indélicat (Delveien) et le troisième représente un enfant enlaçant son père (Husk bilkelte) comme pour lui dire : « reviens-nous vivant ce soir, mets ta ceinture ». Et la route continue, avec toute la vigilance nécessaire, tous les sens, et les autres, aux aguets.  
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008_ Dimanche 24 juillet.
Direction Trondheim. Temps couvert. Les nuages s’accrochent aux sommets des montagnes. De temps en temps le soleil arrive à les percer. On ne peut rentrer dans Trondheim ni en sortir, sans passer par l’auto-pass. Mais qu’est-ce que l’auto-pass ? Il s’agit d’un péage en douceur ou en catimini, à vous de choisir : l’immatriculation du véhicule arrivé à hauteur d’un endroit précis muni d’une caméra, est enregistrée. Vous ne faites rien sinon de poursuivre la route. Vous rentrez chez vous et attendez que la douloureuse vous soit présentée par le facteur. Le prix dépend du gabarit du véhicule. Exemple : 11 Krn pour un véhicule de tourisme (ou 33 Krn pour un camion).
Trondheim est jolie avec son petit port et sa grande cathédrale.
En direction de Mosjean nous tombons sur l’indication d’un village nommé « Bya » et cela nous renvoie à notre chère Aïn el Bya, à l’est d’Oran. A Namsskogen (c’est avant Mosjean, peu avant le 65° parallèle) nous avons pris de nombreuses photos à partir d’un même endroit pendant de plusieurs minutes. Étrange impression. Le soleil qui déclinait normalement sembla, à un moment précis qui n’a duré qu’une à deux minutes, reprendre de la hauteur, avant de continuer sa chute. Étrange, vous avez dit étrange…

Beaucoup de maisons forment des bourgs, mais pas une seule petite ou moyenne ville à des dizaines de kilomètres à la ronde. Sont-ce là des maisons secondaires ou principales ? Si les personnes y résident en permanence, où travaillent-elles et comment s’approvisionnent-elles ? Partout c’est tellement propre que lorsqu’on tombe sur une canette par terre, on a envie de la photographier ou de la filmer avant de lui trouver une sympathique poubelle d’accueil. Il y a de très nombreux tunnels. Ils sont étroits et souvent mal éclairés. Ils stressent et angoissent et on se dit « pourvu que l’on n’y tombe pas en panne », surtout lorsque derrière vous vous savez qu’on s’impatiente de votre lenteur.
A l’approche du cercle polaire la végétation est fragilisée. Le paysage devient rocailleux, avec du lichen... Voilà l’entrée dans le cercle polaire arctique ! Elle est symbolisée par un monument sur lequel trône la sphère de notre monde. Non loin, un autre monument a été érigé à la mémoire des Russes et Yougoslaves qui ont, forcés par les Nazis, construit la ligne de chemin de fer qui passe par le cercle arctique. Autrement il n’y a rien d’intéressant. Il y a tant de voitures et de camping-cars qu’on se croirait dans un gigantesque camping.
Ce que nous avions échoué il y a quelques années au Canada (Inuvik), nous le réussissons cette fois-ci : atteindre le cercle polaire arctique, 66°33’ !
Et voilà Bodo. Charmante petite ville avec le port comme centre ville. Nous nous installons au En Kopp. Quelques livres sont mis à disposition du public. J'en ouvre un... Il est de Henri Troyat: Amélie... En norvégien bien sûr. En finissant ces lignes – en plein jour – nous nous apercevons qu’il est… plus de 23 heures !
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 (Je demande aux lecteurs – y compris ceux qui n’émettent aucun avis, aucun like, aucun commentaire… un peu d’indulgence. Ces textes sont écrits au pied levé et par conséquent sont par endroit peu construits, peut-être maladroits, mais bon…)
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 009_ Mercredi 27 juillet.

Nous quittons Bodo en direction de Narvik. Nous avons à emprunter de nombreux tunnels, parfois payants, mais toujours peu éclairés et étroits. Plusieurs panneaux nous informent sur la vitesse à ne pas dépasser, sur la présence des animaux (élans plus que rennes), sur les distances entre les villes. Mais jamais de publicité commerciale. Sur les bords des routes nous croisons souvent des marcheurs. Ailleurs ce sont  des randonneurs et même des sportifs s’entrainant sur patins à roulettes au ski nordique. Souvent, dès qu’arrive midi trente ou seize heures trente, durant une heure à deux heures, la circulation ralentit, diminue puis disparaît quasiment. Les automobilistes s’arrêtent pour se restaurer.  Sur les rives des fjords, il y a beaucoup de cabanons de pêcheurs, le plus souvent peints en rouge, rouge foncé ou rouge bordeaux. A Bognes la route s’arrête, et notre GPS perd la boule, « vous êtes sous les eaux, faîtes demi-tour avec prudence ! » Il n’a rien compris. Nous prenons le ferry. Traversée du Vestfjorden, de Bognes à Skarberget, pendant une vingtaine de minutes.
Trois heures plus tard, la mythique ville de tous nos errements, de tous nos phantasmes soixante-dix, Narvik, nous ouvre les bras. Ah Narvik… tu nous accueilles dans ta légendaire simplicité. Ah Narvik, souviens-toi, tu forgeais mes phantasmes de jeune adulte, tu les enserrais, rappelle-toi, c’était 72, « l’Amérique n’est pas loin me chuchotais-tu » souviens-toi, c’était… Et tu n’as pas changée… Au Kafferiet l’accueil est très sympathique… Dans la fureur de mes années scandinaves, c’était ou la Norvège, ou l’île de Gotland, ou Kobenhavn, ou le retour au pays emporté par le cafard. Pays que je venais de quitter trois mois auparavant « définitivement » avais-je juré. Le cafard l’emporta et ce fut le retour à la prison. Au Bled. Mais, me diriez-vous, tout cela est de l’histoire ancienne, et vous aurez raison.
A mi-route, entre Narvik et Tromso, sur une aire de repos, des Samis vendent, sous leurs immenses tipis chauffés au feu de bois, des babioles de supermarché et de véritables produits de leur terroir.
Tromso (70.000 habitants) est baignée par un beau soleil. Nous empruntons le splendide pont (un kilomètre) reliant la grande cathédrale arctique au port. Nous sommes à la lisière du 70° parallèle.
Lorsqu’en 2011 nous nous préparions à aller dans le grand nord canadien, nous avions appris alors que la mosquée d’Inuvik (les TNO) était la plus au nord des mosquées du monde puisque le projet de celle de Tromso avait avorté quelques mois auparavant. Aujourd’hui nous souhaitons nous informer sur la présence ou non d’une mosquée à Tromso. Nous avons pris le pari d’interroger une femme voilée qui – s’il y en a une –  nous renseignerait. Et voilà que passe une jeune femme voilée, poussant un landau dans lequel dormait un nourrisson. A notre question elle a répondu « bien sûr, il y en a même deux ». La première mosquée est un espace de prière plus qu’une mosquée, dénommé « Masjid El-Rahma ». Il est celui des Somaliens. La seconde, la mosquée « El-Nor », est plus importante. Elle est celle de tous les musulmans des environs (un millier). Elle se trouve sur la Storgata, à quelques dizaines de mètres de la précédente.  La jeune femme nous a invités au repas que son mari et elle, offraient à la mosquée, à l’occasion de la naissance de leur enfant, Benyamine. Nous ne pouvions refuser.
Nous étions une quarantaine de personnes dont une quinzaine de femmes. La mosquée apprenons-nous existe depuis une dizaine d’années. La mosquée Al-Nor est donc la mosquée la plus septentrionale au monde, détrônant celle des Inuits (à Inuvik, TNO, Canada).
Nous passons la nuit au nord de la ville. Le soleil et les nuages nous ont offerts un splendide spectacle estival digne des contrées du nord : par la magie de la lumière, l’obscurité a entièrement fait défaut. Autrement dit, il a fait jour toute la nuit (quasiment). C’est absolument féérique et perturbant. (voyez les photos). Bien que voilé par les nuages, le soleil était manifestement présent. Certes, la luminosité a diminué un temps, peut-être une heure ou une heure trente. Mais à trois heures le nouveau jour était levé. Ce matin nous disons au-revoir à Tromso, « la Parisienne du Nord ».  Presque pas de circulation.
De l’autre côté de la rive du fjord Kalfjorden et Lyngen, peu avant la ville de Lyngseldte, une splendide vue d’un glacier augmentée par les reflets du soleil sur la glace, nous est offerte gracieusement. Des villages s’étirent le long de la route, sans centre-ville, avec une limitation de vitesse à 60 km/h. La traversée des villages est très longue, n’en finit plus. Sur la route, avant Burfjord, un troupeau de jeunes rennes broutait. Sur les rives d’un autre fjord, le Kvaenangen, trônent des îles plus ou moins importantes. Au-dessus de certaines d’entre elles traînent des nuages. On dirait qu’elles prennent un bain finlandais (sauna). Et bienvenue Alta… 350 km plus au nord. Nous y arrivons en fin de journée. En l’espace de quelques minutes, le temps a changé. De l’autre côté du fjord, le temps était gris, et là, quelques centaines de mètres plus loin, il se met à pleuvoir.




010_ Vendredi 29 juillet.
Il est 23 heures. Tout au long de cette journée, j’ai eu une pensée pour Omma qui a 83 ans, mais ne le sais pas. Longue vie à elle qui ne m’a jamais lu. Qui ne lira pas ce post ni aucun autre, ni aucun de mes écrits. Elle ne sait plus qui je suis. C’est ainsi.
Nous sommes dans Kompasset, le restaurant du CapNord (l’officiel 71°10’21’’). Le soleil de minuit ne sera pas au rendez-vous. La brume enveloppe tout l’espace. Heureusement, nous l’avons eu hier à Hammerfest et avant à Tromso. Hammerfest est la ville la plus septentrionale du monde (du moins officiellement, car on ne tient pas compte je ne sais pourquoi des villes comme Tiksi et Dikson de Russie ni comme Thule au Groenland). Nous avons passé la nuit à Fuglenes (à la sortie de la ville) à deux pas d’un monument dédié à Friedrich Georg Wilhem Struve.

Dans la ville se trouve une église luthérienne construite en 1961, belle et élancée, ainsi qu’une toute petite église, St Mikael. Mais… il y a aussi un espace nommé Al Hidaya Islamsk Senter (in Folkets Hus) sur la Kirkegata, que fréquentent les quelques musulmans du coin dont les Turcs qui nous ont orientés.
Le soir nous avons pris un verre au bar populaire de Jernteppet, dans le port. Cela nous permet aussi de charger les batteries (au moins quatre). Le Wifi bien sûr est notre radar. Trois clients et un tondu autour de bières et de vin, discutent avec une latine au centre du monde de ces marins qu’elle tentait ou non d’entourlouper. Un bar de marins donc. Et très sympa.

Ce vendredi matin, sous un beau soleil, nous avons pris la route du cap nord Depuis Hammerfest, la route serpente sur des dizaines de kilomètres, longeant le fjord Bargsund, face au majestueux parc naturel Selland Nasjonalpark. Le soleil disparaît. Dans des ‘shops’, des Samis proposent leurs productions : des bijoux en argent, bronze et autres objets taillés dans des cornes d’animaux. De temps à autres des travaux d’élargissement de route ralentissent la circulation. Tout les long du rivage, ce n’est que du lichen et autres plantes avec beaucoup de roches sombres le plus souvent. Pas ou peu d’arbres. Et des troupeaux de rennes en liberté qui ne paniquent pas du tout à l’arrivée des véhicules, à peine se dandinent-ils pour céder le passage. Ils se nourrissent tranquillement d’écorces, d’herbes et de lichens. Dans le ciel, de très beaux oiseaux marins comme des mouettes arctiques nous accompagnent. Le soleil réapparaît, mais les nuages persistent. Pour rejoindre l’île Majeroya du Cap Nord, un tunnel nous plonge sous la mer sur six kilomètres, dans un mixte de mer de Norvège et de Barents (à défaut d’avoir le nom exact, désolé).


Nous sommes arrivés en fin de journée au Cap nord. Un autre rêve est atteint. Finalement le cercle polaire n’est pas un cercle mais un but. Qu’est-ce que le cercle polaire et précisément le centre de ce cercle ou plus précisément encore le point le plus élevé que vous essayez d’atteindre et que vous atteignez sinon un but (parmi d’autres) dans votre vie. Une sorte de Mecque que vous vous assignée. Nous l’avons fait. En se sucrant à la Deglett-Nour (le fruit de la lumière pardi !) Il est minuit passé, les clients du Kompasset sont nombreux, et le soleil n’a pas reparu. C’est le brouillard total, mais la nuit ne tombe pas. J’ai eu une pensée pour ma mère.